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Société

Rencontre avec Charlotte Puiseux, une autrice en lutte contre la société validiste

Avec De chair et de fer, la militante et docteure en philosophie Charlotte Puiseux présente un essai passionnant et incarné sur la perception du handicap et la lutte antivalidiste en France. Madmoizelle l’a rencontrée.

Charlotte Puiseux n’est pas une inconnue sur Madmoizelle. Cette militante, docteure en philosophie et psychologue, membre des Dévalideuses, nous a déjà régulièrement éclairé sur les luttes antivalidistes ainsi que sur la question de l’handiparentalité.

En 2022, elle a publié aux éditions La Découverte De chair et de fer, un livre à la première personne, mais qui fait la part belle à la force du collectif pour lutter et changer la société. Elle y raconte son apprentissage militant, à travers le féminisme, le militantisme queer et l’engagement anticapitaliste, et déploie une vive critique de la façon dont notre société validiste est structurée. Accessible, didactique et foisonnant, cet essai regorge d’exemples sur la banalité des discriminations et des mécanismes validistes et appelle à une lutte intersectionnelle.

Avec elle, on a voulu poursuivre certaines réflexions engagées dans son livre, à travers la lutte féministe, la question de l’assistance sexuelle, de la fin de vie, ou encore de la représentation culturelle des personnes handicapées. Entretien.

Interview de Charlotte Puiseux, autrice de De chair et de fer

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Madmoizelle. Récemment la déconjugalisation de l’AAH a été une lutte qui a permis de visibiliser le combat pour l’autonomie des personnes handicapées. La loi est passée… mais est-ce suffisant ?

Charlotte Puiseux. La déconjugalisation, c’est la revendication numéro 1 des personnes handicapées depuis des décennies. Ces dernières années, ça s’est accéléré et on a vu une opposition hyper validiste, des arguments affligeants de la part de la ministre chargée des personnes handicapées [Sophie Cluzel, ndlr]. C’est un combat qui s’est mené dans la douleur. Ça s’est décanté aujourd’hui mais il reste beaucoup à faire, c’est un premier pas pour vraiment pouvoir sortir les personnes handicapées de la précarité. On laisse aujourd’hui des personnes vivre sous le seuil de pauvreté et ça ne choque personne ou pas grand monde.

Que pensez-vous de l’implication, ou peut-être du manque d’implication des associations féministes sur cette question ?

Clairement, et je l’ai dit plusieurs fois, il y a eu un manque de présence des associations féministes. C’est vraiment dommage, c’était un moyen de créer des ponts pour bouger plus rapidement. J’ai souvent mis en avant la question de l’intersectionnalité, plusieurs enquêtes ont montré que les femmes handies sont la catégorie où on compte le plus de victimes de violences sexuelles. Cette question est un enjeu féministe. Le fait que les victimes soient handicapées change forcément la prise en charge : on parle souvent des foyers d’accueil qui ne sont pas accessibles, des campagnes féministes qui ne s’adressent pas à elles, alors qu’elles sont touchées.

Les personnes handicapées sont asexualisées, mais on pourrait dire que les femmes handies sont désexualisés tout en étant les premières victimes de violences sexuelles. Dans le système patriarcal, c’est extrêmement logique, il faut juste analyser la situation. Les agresseurs de ces femmes sont perçus comme des bienfaiteurs, ils s’intéressent à elles, alors que la société non. Les femmes handies subissent des agressions, et ce n’est pas perçu comme tel.

En lien avec l’AAH, vous abordez aussi dans le livre l’enjeu du travail, un angle mort quand on parle d’handicap, alors que la question de la précarité est cruciale.

On a une vision capitaliste du travail, hyper productiviste, il faut que tout soit rentable, que les corps et les esprits soient poussés au rendement maximal. Forcément les personnes handicapées sont rapidement exclues car elles ne correspondent pas à ces critères là.

Au final, quand ces critères sont appliqués à des corps valides, on les rend handicapés aussi, on les pousse psychiquement à des burn-out et des dépressions, à des accidents du travail, à des maladies musculaires. On rend le travail inhumain. C’est une vision du travail productiviste qui exclue les personnes handicapées.

Dans le livre, vous développez une réflexion sur l’assistance à la vie sexuelle et affective qu’on rencontre rarement. Comment êtes-vous arrivée à cette approche très éloignée de celles qu’on rencontre habituellement ?

J’ai toujours été opposée à l’assistance sexuelle en tant que personne handicapée. Ça m’a toujours gênée, j’ai toujours pensé que ce n’est pas ce que je veux pour moi. Mais j’ai aussi milité aux côtés du Strass [Syndicat du travail sexuel, ndlr] et je ne voulais pas stigmatiser une forme de travail sexuel. Comment concilier ces deux points de vue ? C’est vrai qu’au début, j’avais du mal à trouver les personnes avec qui je pouvais militer sur cette question. Il y a des collectifs antivalidistes qui sont opposés à l’assistance sexuelle mais dans une visée très abolitionniste, et ça ne m’allait pas. Quand les Dévalideuses se sont créées, c’était vraiment dans leur revendication, dire qu’on soutient les travailleuses du sexe, en étant contre l’assistance sexuelle pour les personnes handicapées.

Je ne suis pas pour la dépénalisation du travail du sexe, mais créer une exception à la loi contre le proxénétisme, comme ça a été demandé par certaines associations pour les personnes handicapées, pour faire de cette activité quelque chose de très spécifique, sous prétexte que ce serait la seule façon pour une personne handie d’avoir accès à une sexualité, ce discours-là, je ne peux pas le supporter. Je pense au contraire qu’il y a plein d’autres choses à faire en ce qui concerne l’accès à la sexualité des personnes handicapées.

Utiliser les services d’une travailleuse du sexe quand on est valide, ce serait mal, mais quand on est handicapé, ce serait charitable et caritatif ? C’était essentiel de ne pas créer des démarcations, et de ne pas hiérarchiser encore une fois les corps et les pratiques selon qu’on soit handicapé ou valide. Dépénaliser le travail du sexe et créer une assistance sexuelle pour les personnes qui ont envie de travailler avec les personnes handies, pourquoi pas. Mais croire que c’est une solution pour les personnes handicapées, ce n’est pas vrai, et c’est validiste. Et si on rendait plutôt notre société accessible ? Pour que les gens puissent sortir de chez eux et se rencontrer. Ça me parait la base et ce n’est pas fait.

« Utiliser les services d’une travailleuse du sexe quand on est valide, ce serait mal, mais quand on est handicapé, ce serait charitable et caritatif ? »

La question de la fin de vie va être débattue dans le cadre d’une convention citoyenne, pourquoi s’agit-il d’un objet d’inquiétudes pour les activistes anti-validisme ?

La fin de vie est une réflexion qui est sous-tendue par une société validiste. Elle justifie la fin de vie des personnes handicapées. En les enfermant dans des institutions, comme on le fait actuellement en France, on ne leur donne pas forcément beaucoup envie de vivre.

En France, il y a une forte tendance à envoyer les personnes dans des institutions, et ce n’est pas juste une poignée de militantes antivalidistes qui dénonce ça, la France a été condamnée par l’Onu pour sa politique institutionnelle ! Des institutions sont censées être fermées parce qu’elles sont contraires aux droits humains, ce n’est pas rien. Mais en France, on continue de dire « on va les améliorer ».

Si on offrait une possibilité de vivre en étant autonome, avec des auxiliaires de vie, une vie à domicile où elles peuvent faire des projets, sortir de chez elles et rencontrer des gens, toutes ces possibilités, on aurait beaucoup moins envie de mourir.

tweet fin de vie validisme celine extenso
Céline Extenso (Twitter)

Aujourd’hui, il y a des personnes handicapées qui demandant à mourir, à être accompagnées dans leur fin de vie parce qu’elles sont enfermées dans des institutions, elles sont complètement engluées dans ce système validiste qui les écrase. Comme elles sont handicapées, leur vie ne vaut pas grand chose, c’est normal qu’elles aient envie de mourir mais on ne s’interroge pas du tout : et si on leur proposait une vie plus digne, est-ce qu’elles auraient envie de mourir ?

« En France, il y a une forte tendance à envoyer les personnes dans des institutions, et ce n’est pas juste une poignée de militantes antivalidistes qui dénonce ça, la France a été condamnée par l’Onu pour sa politique institutionnelle ! »

La question de la représentation du handicap dans la culture et le divertissement vous parait-elle importante, comme elle peut l’être par exemple, pour les personnes LGBTQI+ ?

La représentation culturelle des personnes handicapées est quand même assez problématique. Déjà, très peu de personnes handicapées sont dans le milieu de la culture et visibles dans des films, souvent ce sont des personnes valides qui jouent des rôles de personnes handicapées.

De toute façon, ce sont des scénarios très validistes sur le dépassement de soi, des histoires héroïques avec une personne handicapée qui grâce à une rencontre fabuleuse va surpasser sa condition, éventuellement redevenir valide à la fin si c’est possible.

Quand j’étais ado ce n’était pas le genre d’images auxquelles je pouvais m’identifier, je pense que c’est le cas de beaucoup d’adolescentes handies. Si on intériorise ce genre d’images, si on se dit « ah il faut que je devienne valide », c’est hyper destructeur, psychologiquement, car c’est la répétition de l’idée qu’être handicapé ce n’est pas bien et qu’il faut être valide pour être heureuse. On fait grandir des jeunes avec l’idée qu’elles ne valent rien, des images négatives, qu’elles ne peuvent pas être aimées, qu’elles ne sont pas désirables, forcément ça ne donne pas toujours envie de continuer.

À lire aussi : Avec Amours Silenciées, Christelle Murhula éclaire les limites de la révolution romantique


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Les Commentaires

7
Avatar de Papillon Bleu
25 août 2023 à 10h08
Papillon Bleu
Merci à mes VDD pour leurs échanges très intéressants.
Contenu caché du spoiler.
4
Voir les 7 commentaires

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