5 ans après la loi de pénalisation des clients de la prostitution, « le constat est accablant »


Le mardi 13 avril 2021, une manifestation avait lieu à Paris contre la loi de pénalisation des clients de la prostitution, 5 ans après son application. Reportage et bilan de l’impact de cette loi sur la quotidien des travailleurs et travailleuses du sexe.

5 ans après la loi de pénalisation des clients de la prostitution, « le constat est accablant »© Océane Viala pour Madmoizelle

Parmi tous les sujets qui cristallisent de virulentes oppositions entre les différents courants féministes, le débat sur le travail du sexe est en tête de liste.

Entre les abolitionnistes qui souhaitent l’abolition pure et simple de la prostitution — estimée violente et malsaine par essence — et les gens qui se battent pour la décriminalisation du travail du sexe, le gouvernement français a fait son choix : il y a 5 ans, le 13 avril 2016, avec la promulgation de la loi « visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées », la pénalisation des clients de la prostitution a remplacé le délit de racolage.

Derrière un débat moral et des articles de loi, il y a des personnes en grande précarité qui, le 13 avril 2021, se sont mobilisées à Paris pour leurs droits.

Manifestation contre la loi de pénalisation des clients de la prostitution : de la joie militante pour contrer la violence

Il est 13h30 le 13 avril 2021 au métro Invalides à Paris, à seulement quelques mètres de l’Assemblée nationale.

Une demi-heure avant le début de la manifestation, quelques militants et militantes TDS (travailleurs, travailleuses du sexe) sont déjà sur place — comme Alice, du compte Instagram pédagogique @pxtainenpetard, bénévole et référente Île-de-France au STRASS (syndicat du travail sexuel). Ses cheveux rasés et teints du mot « pute » aux couleurs rose et jaune brillent sous le soleil.

 

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Sur le trottoir, des traces ont été laissées à la craie quelques minutes plus tôt par des féministes abolitionnistes qui se sont accaparé l’espace. Des mots violents et discriminatoires que les photographes déjà présents s’empressent d’immortaliser : « Prostitution = Esclavage », « La prostitution est une guerre contre les femmes », « Clients = Violeurs », « Prostitution, traite humaine », « STRASS = Proxo » (comprenez « proxénètes »).

La police vient en aide à Alice et appelle un employé de nettoyage de la Mairie de Paris pour nettoyer au karcher ces reliquats d’un stigmate systémique.

À 14h, une centaine de personnes investissent cette partie de l’esplanade des Invalides. Des cris de joie ne cessent de percer l’atmosphère — joie émue de se retrouver, de s’aimer, d’être ensemble. Ici les conversations s’écoutent en français et en espagnol, avec la présence de TDS originaires de Colombie ou du Brésil.

Les parapluies rouges du STRASS se multiplient en même temps que les banderoles et pancartes qui affichent les mêmes messages et revendications clamés sans relâche depuis 5 ans déjà : le travail du sexe est un travail, la loi du 13 avril 2016 tue et doit être abrogée.

5 ans après la loi, les travailleurs et travailleuses du sexe en lutte

Derrière les sourires, la colère, la lassitude et la tristesse ne sont pas loin.

Depuis 5 ans, jour pour jour, l’article 611-1 du Code pénal expose les clients de la prostitution à 1500€ d’amende, à 3750€ en cas de récidive et à un stage de sensibilisation à la lutte contre l’achat d’actes sexuels. Conséquences, les personnes prostituées exerçant dans la rue sont obligées de se cacher pour espérer avoir des client ; elles sont d’autant plus exposées aux agressions, la négociation du port du préservatif a augmenté et par nécessité financière, les personnes prostituées sont donc parfois obligées de mettre leur santé en danger.

Osmose, travailleur du sexe depuis 8 ans, activiste virtuel sur son compte Instagram @o.s.m.o.s.e et membre de l’association Bad Boys, explique à Madmoizelle :

« Pénaliser le client, c’est réduire le nombre de nos clients et donc réduire notre pouvoir de choix. Ça veut dire qu’on va peut-être aller voir des clients qu’on ne serait pas allés voir avant, voire ne pas réussir à imposer la capote et donc nous mettre en danger. […] Entre le risque de potentiellement choper une maladie curable et crever de faim… le choix est vite fait. Encore plus quand on a des gosses. […]

De manière générale, pénaliser le client c’est aussi dire de manière systémique que payer pour un service sexuel c’est mal, ça entretient un stigmate. »

Dans ces conditions, amplifiées par la crise sanitaire qui a encore plus réduit le nombre de clients et empêché les personnes concernées d’investir la rue, la seule aide financière offerte par l’État est proposée dans le volet « accompagnement des personnes prostituées » de la loi du 13 avril 2016. Cette aide pour la « réinsertion sociale et professionnelle » est de 330€ par mois et est conditionnée par l’arrêt complet de toute activité prostitutionnelle.

Pour beaucoup de TDS, cette aide s’apparente à un ultimatum abolitionniste : si vous voulez de l’aide, vous devez cesser votre activité. Amar, travailleuse du sexe depuis 11 ans, bénévole et référente Île-de-France au STRASS, confie à Madmoizelle :

« Moi je me sens exclue de l’ultimatum qu’on nous force à faire à chaque fois, entre choix et non-choix : à partir de quel moment peut-on dire qu’un individu “fait le choix” d’exercer tel ou tel métier ? […] Moi j’ai commencé le travail sexuel parce que je devais payer mes études, alors est-ce que c’est un choix, ou pas ? C’est impossible à dire. Il y a un filtre économique par lequel on passe tous et toutes.

Mais c’est un travail dans lequel je me sens bien, indépendante et libre, et je pense que c’est ça l’important, c’est d’avoir une indépendance financière.

[…] On a pris cette crise de plein fouet avec aucun moyen pour s’en sortir ou simplement être considérées comme des personnes. On veut être considérées comme des sujets politiques, avec des revendications politiques, parce qu’on veut lutter pour nos droits, parce qu’on considère qu’avoir des droits c’est le meilleur moyen pour décider ce qu’on veut ou pas. On veut arrêter le travail sexuel : si on a des droits, ok, c’est possible. Si on n’en a pas, qu’est-ce qu’on fait ? Un parcours de sortie de la prostitution à 330€ le mois ?

On est bloquées. Parce que l’idéologie est trop forte. »

© Océane Viala pour Madmoizelle

Écoutons (enfin) les travailleurs et travailleuses du sexe

Dans le combat pour les droits des TDS, le terme de « convergence des luttes » prend tout son sens. Les personnes prostituées sont au carrefour de toutes les discriminations systémiques par leurs identités plurielles : migrantes, racisées, transgenres, homo, bi ou pansexuelles, nulle part dans la société et le paysage médiatique français elles ne se sentent écoutées, prises en compte.

L’écriture et l’application de cette loi en est un exemple criant, puisque malgré les mises en garde de nombreuses associations communautaires sur le terrain, malgré les nombreuses tentatives du STRASS d’ouvrir le dialogue avec le ministère chargé de l’égalité des femmes et des hommes, malgré le soutien de diverses associations et ONG pour la décriminalisation du travail sexuel comme Médecins du monde, Amnesty International ou encore l’OMS, le gouvernement français n’écoute pas.

Ce 13 avril 2021, esplanade des Invalides, la priorité est donc l’écoute des personnes concernées, si souvent silenciées. À partir de 15h, des porte-paroles se succèdent au micro, dans une écoute religieuse de toute l’assemblée.

Giovanna, directrice de l’association pour les droits des personnes transgenres Acceptess-T, prend la parole :

« Nous voulons surtout rappeler que 5 ans après cette loi, plus de 14 personnes TDS ont été sauvagement assassinées en France. Dont 3 au Bois de Boulogne, des femmes trans. […]

Ce gouvernement doit se rappeler qu’il est coupable de morts, de violences, d’omission de secours de personnes en danger. »

© Océane Viala pour Madmoizelle

Salomé, responsable du projet Jasmine de Médecins du monde, un dispositif de lutte contre les violences faites aux travailleurs et travailleuses du sexe dans leur activité, s’exprime à sa suite :

« Il y a 5 ans à l’Assemblée nationale, les députés savaient déjà que la loi qu’ils entérinaient allait mettre en danger au quotidien les travailleurs et travailleuses du sexe. […] 5 ans plus tard le constat est accablant.

Cette loi guidée par une logique répressive, celle de la pénalisation des clients, a engendré une raréfaction de la clientèle, entraînant une baisse drastique des revenus des TDS. Cette loi a aussi détérioré les conditions de travail, que ce soit sur Internet ou dans la rue. Cette loi a rendu plus difficile l’accès aux droits, et enfin cette loi a engendré une augmentation des violences à l’encontre des TDS. […] Leur gravité aussi augmente. 1 signalement sur 4 [dans le cadre du projet Jasmine, NDLR] concerne des faits de violence très grave, des meurtres, des tentatives de meurtre, des braquages avec arme, mais aussi de nombreuses agressions sexuelles. […]

Quand ce sont des TDS, les violences sont méprisées, silenciées, invisibilisées. »

5 ans après la loi de pénalisation des clients de la prostitution, un bilan désastreux

Le 8 avril 2021, Public Sénat publiait un compte-rendu de la table ronde organisée par la délégation sénatoriale aux droits des femmes, dressant « les limites de cette loi » et un bilan « en demi-teinte ».

Dans cet article, Annick Billon, sénatrice centriste de Vendée et présidente de la délégation aux droits des femmes, admet que l’application de la loi du 13 avril « n’est pas forcément à la hauteur de [leurs] espérances ». En cause selon cette délégation, un manque cruel de moyens dans l’accompagnement des TDS dans leur sortie du système prostitutionnel.

En avril 2018, déjà, une chercheuse et un chercheur, Hélène Le Bail et Calogero Giametta, publiaient avec le soutien de 11 associations (dont Médecins du monde, Aides ou encore le Planning familial) une étude de l’application de cette loi. Le bilan était catastrophique.

Sur 583 personnes travailleuses du sexe interrogées, 88% étaient opposées à la pénalisation des clients, 42% étaient plus exposées aux violences depuis l’adoption de la loi, 78% étaient confrontées à une baisse de leurs revenus et seulement 39% connaissaient l’existence du parcours de sortie de prostitution (parmi elles, seulement 26% avaient l’intention d’en faire la demande).

Ce 13 avril 2021, métro Invalides, à 16h30, le rassemblement de quelques centaines de personnes se dissipe. Après les rires, les sourires, la colère et l’hommage aux TDS décédées, ce sont ces mots prononcés maintes fois qui résonnent encore :

« On est là, on existe. »

Encore faudrait-il que l’État français s’en rende compte.

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Océane Viala

Océane Viala

Océane a été chargée des témoignages sur madmoiZelle. Sa passion, c’est vos vies, surtout quand elles lui font réfléchir à la sienne. Elle aime aussi le froid, les arbres et les avocats.

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Commentaires

Ivy.

@AFRO INSOLENTE tu as dit ça :
Proposer des prestations sexuelles en tout genre n'a rien à voir avec le sexisme en soit et tout avec la nécessité de travailler contre de l'argent pour vivre.

Même en imaginant que la société change radicalement sur la question du genre, on peut très facilement imaginer que le travail du sexe persiste dans une société capitaliste ou les influences patriarcales auront été anhilees et que des hommes (contraints eux aussi) dont les services soient destinés au femmes soient de plus en plus nombreux surtout si la pauvrete et l'écart entre riches et pauvres augmente.

Donc pour moi, le cœur du problème, c'est la pauvreté parce que c'est la raison pour laquelle il y a des travailleuses du sexe contraintes a exercer cette activité (ce qui est le seul problème pour moi).

Mais en soit, je pense qu'il y aura toujours du travail du sexe même sans pauvreté ou sexisme mais sous une forme différente.
D'où mon message qui dit que si, le sexisme est inhérent à la prostitution. Mais avec ta dernière réponse à @Chat-au-Chocolat je comprends ce que tu voulais dire:v:
 

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