« Il faut que les valides sachent remettre en question leurs privilèges »


L'accessibilité est-elle un angle mort du féminisme ? Il semblerait. Céline Extenso et Charlotte Puiseux nous ont raconté leurs parcours militants et la manière dont elles participent à créer un féminisme anti-validiste, qui lutte contre l'oppression et l'invisibilisation des femmes handicapées.

« Il faut que les valides sachent remettre en question leurs privilèges »Markus Spiske / Unsplash

Militer pour les droits des femmes, c’est lutter pour leurs droits à toutes. Pourtant, même au sein des milieux féministes, des zones d’ombre perdurent : ce sont elles qui reproduisent des oppressions, au cœur même des endroits où l’on essaie d’en faire disparaître d’autres.

Le croisement entre la lutte féminisme et la lutte pour les droits des personnes handicapées se trouve dans ces zones d’ombre. Parce que les femmes en situation de handicap sont victimes d’une forme très particulière de sexisme, le féminisme fait partie de leurs armes d’émancipation ; pourtant, le validisme est très souvent un de ses angles morts : l’organisation, le rapport au temps, le langage du militantisme féministe en font un espace pas toujours accessible aux personnes handicapées.

Alors, certaines femmes luttent sur les deux fronts. Charlotte Puiseux, psychologue, docteure en philosophie et militante Crip, et Céline Extenso, co-fondatrice du collectif Les Dévalideuses, nous ont raconté leurs parcours militants, et la manière dont elles participent à créer un féminisme anti-validiste.

Le validisme, qu’est-ce que c’est ?

Le validisme est un mot récent en France. Traduit de l’anglais ableism, il est démocratisé par un texte de Zig Blanquer intitulé La culture du valide occidental (2004), et est défini dans le manifeste du Collectif Lutte et Handicaps pour l’Egalité et l’Emancipation comme suit :

« La conviction de la part des personnes valides que leur absence de handicap et/ou leur bonne santé leur confère une position plus enviable et même supérieure à celle des personnes handicapées.

Il associe automatiquement la bonne santé et/ou l’absence de handicap à des valeurs positives telles que la liberté, la chance, l’épanouissement, le bonheur, la perfection physique, la beauté. Par opposition, il assimile systématiquement le handicap et/ou la maladie à une triste et misérable condition, marquée entre autres par la limitation et la dépendance, la malchance, la souffrance physique et morale, la difformité et la laideur.

Il se traduit par des discours, actions ou pratiques paternalistes, condescendants et dénigrants à l’égard des personnes handicapées, qui les infériorisent, leur nient toute possibilité d’être satisfaites de leur existence et leur refusent le droit de prendre en main leur propre vie. »

Plus encore qu’un ensemble de préjugés et de stigmates, le validisme est un véritable système d’oppressions, présentes dans l’ensemble de la société. Dans son Dictionnaire Crip, Charlotte Puiseux l’explique comme un « système qui traverse l’ensemble de la société : dans ses composantes juridiques et législatives […], dans ses composantes médicales par un traitement du corps handicapé différent […], dans ses composantes culturelles […], dans son manque d’accès aux  biens communs, dans le maintien des personnes handicapées dans la précarité économique (taux de chômage plus élevé). »

L’arrivée de ce terme en France ouvre pour les personnes handicapées de nouvelles possibilités de luttes, par et pour elles-mêmes. Charlotte Puiseux explique :

« Je subissais le validisme depuis toujours, sans aucun moyen de le nommer. Il y avait quelque chose d’étrange, on ne savait pas vraiment ce qui se passait, ou comment lutter contre. »

Et puis, de nouveaux discours émergent. Celui de Charlotte Puiseux, qui travaille entre autres sur la Théorie Crip et repense la notion de handicap en lien avec l’intersectionnalité et le concept de queer. Ou encore ceux de collectifs portés par des personnes handicapées elles-mêmes, comme le CLHEE, ou les Dévalideuses, dont Charlotte Puiseux et Céline Extenso font partie.

« La société porte un regard catastrophique sur le handicap »

Le handicap a toujours fait partie de la vie de Céline Extenso : elle est atteinte d’une myopathie et est tétraplégique. Pourtant, elle raconte avoir mis longtemps à faire du validisme un sujet de lutte, car elle ne se reconnaissait pas dans la manière dont on abordait le handicap dans l’espace médiatique. Pour elle, la société porte un regard catastrophique sur le handicap.

En cause, le misérabilisme qui teinte la manière dont les valides parlent des personnes handis, et la manière dont certaines sont présentées comme des « inspirations », des « héros » ou « héroïnes ». Dans un cas comme dans l’autre, ces discours sont essentialisants.

On a, d’un côté, une personne qui n’est pensée qu’à travers un handicap perçu comme une limitation, un objet de tristesse, de souffrance ; de l’autre, une personne qui « transcende » cette source de tristesse et de souffrance pour finir par réussir à… imiter une personne valide. On comprend que les premiers et premières concernées ne se reconnaissent pas toujours dans ce discours !

Une lutte pour l’émancipation des personnes handicapées

Or, si ces représentations sont si loin de la réalité des personnes handicapées, c’est tout simplement parce que ce ne sont pas elles qui s’expriment. Ce sont les valides qui possèdent, dans l’espace public, le monopole de la parole sur le handicap.

Charlotte Puiseux explique :

« Les grosses associations qui prennent beaucoup de place dans le paysage montrent un militantisme porté par des valides, qui infantilise énormément celles et ceux qu’il est censé représenter. D’ailleurs, ces associations représentent plus souvent les institutions spécialisées plutôt que les personnes handicapées. Ce militantisme n’offre pas de possibilité d’émancipation aux concernées. »

Lutter pour l’émancipation et le droit à l’autonomie, c’est lutter pour le droit des personnes handicapées à sortir des institutions spécialisées qui les excluent du reste de la société ; le droit à choisir librement leur quotidien ; et le droit à vivre dans un monde qui leur est accessible. Car leur prétendue « inaptitude » n’est pas une fatalité : elle est le produit de dominations, dans une société pensée par et pour les valides, qui rejette à la marge les corps qui ne correspondent pas à la norme.

L’effacement des femmes handicapées dans la lutte féministe

Pour les femmes handicapées, qui vivent une intersection spécifique entre le sexisme et le validisme, il peut être difficile de savoir où se tourner pour défendre ses droits. En premier lieu parce que la société porte sur les femmes handicapées un regard très différent de celui qu’elle porte sur les femmes valides, mais aussi parce que les milieux féministes invisibilisent souvent les femmes handis dans leur discours.

C’est pour cette raison précise que Céline Extenso a co-fondé Les Dévalideuses, un collectif féministe non-mixte qui lutte contre le validisme et le sexisme. Elle raconte :

« J’ai découvert le féminisme via Twitter, et je m’y suis éduquée petit à petit sans forcément militer. Et puis, il y a eu la grande marche Nous Toutes contre les violences sexistes et sexuelles. Sachant que les femmes handicapées sont statistiquement plus souvent victimes de violences, j’avais prévu de relayer ce qui s’y passerait et ce qu’on dirait sur le handicap… Mais cela n’a pas été abordé du tout.

J’avais conscience qu’on ne parlait pas des femmes handis, mais j’ai réalisé à ce moment là qu’il fallait que cela change. Ce n’était pas un “oubli” du fait que nous ne sommes pas nombreuses : si on s’attache aux chiffres des violences sexistes et sexuelles, nous aurions dû être majoritaires. J’ai compris qu’il y avait un vrai mécanisme d’invisibilisation et d’effacement, au sein des organisations féministes comme ailleurs. 

Suite à ça, j’ai lancé un appel aux meufs handis sur Twitter pour dire : “On ne parle pas de nous. Qu’est-ce qu’on fait, on se rassemble ?”

Beaucoup sont venues et ont répondu à l’appel. Un truc est né, et mon militantisme est né en même temps, dans le feu de l’action. On s’est rencontrées sur le constat de l’invisibilisation des violences que l’on vivait, mais en se retrouvant on s’est rendu compte de tous les thèmes qui pouvaient se croiser entre féminisme et validisme, et de toutes les choses qu’il pouvait y avoir à faire. »

Les terrains de lutte du féminisme anti-validiste

Parmi ces thèmes, la question du contrôle du corps revient souvent. Cet enjeu, partagé par les femmes valides et les personnes handicapées, s’exprime très différemment selon le public qu’elle touche. La question de l’apparence par exemple, et l’injonction à correspondre à une norme : celle qui imite le valide, dans le cas des personnes handis.

L’infantilisation, le maintien dans la précarité ou encore la difficulté à faire entendre sa parole sont autant de points communs, selon Céline Extenso, entre l’oppression sexiste et l’oppression validiste. Mais ces thèmes se croisent, et les situations qui se trouvent à leurs intersections méritent d’être traitées de manière particulière.

« Dans le cas du contrôle de la procréation, par exemple, on va essayer de nous stériliser et de nous ôter toute vie sexuelle, alors que les femmes valides doivent lutter pour pouvoir être femmes sans être mères et avoir une sexualité libre sans êtres un objet sursexualisé. À l’inverse, en tant que femmes handicapées, nous sommes non-sexualisées ; cette intersection entre sexisme et validisme mérite d’avoir un traitement à part. »

Porter la parole des femmes handicapées, les valoriser pour que les plus jeunes générations aient des représentations positives à disposition est aussi un des grands objectifs des Dévalideuses.

« Nous avons intériorisé les normes validistes : nous vivons dans une société validiste, et on a l’habitude de s’excuser de déranger. C’est difficile, pour une jeune femme handicapée, de trouver des modèles, des personnes qui lui ressemblent dans lesquelles se projeter. On ne nous montre qu’un modèle de femme valide, et nous, en face, on a des gros fauteuils, des déformations. On est perdues sans avoir d’image correcte de personne handicapée, et c’est pour cela que c’est un de nos gros chantiers. 

Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, on a le pouvoir de suivre des personnes handicapées qui ont des choses à dire, et on essaie de porter leur parole. On espère nourrir une “crip culture” à l’image des cultures queers ou des cultures LGBT. »

Porter une parole la plus diverse possible

Au quotidien, le collectif tente de représenter au mieux tous les types de handicaps. En effet, une personne qui porte un handicap invisible n’aura pas les mêmes besoins qu’une personne qui a des difficultés à se mouvoir, par exemple, et il est important que toutes les paroles soient représentées et portées par des concernées.

De même, les Dévalideuses tentent de penser la lutte contre le validisme d’une manière inclusive et intersectionnelle. Céline souligne :

« Je ne peux pas porter la parole d’une personne sourde ou d’une personne autiste, donc c’est important que les paroles de tous les types de handicap soient représentées. On essaie aussi d’avoir parmi nous des personnes de tous milieux, et d’essayer d’apporter un discours le plus divers possible. »

Cette diversité, les Dévalideuses s’attachent à la voir aussi dans les publics auxquels elles s’adressent. En effet, pour faire comprendre la nécessité et les enjeux du validisme au quotidien, le collectif a choisi de multiplier les interlocuteurs. C’est ce qu’explique sa porte-parole :

« Le grand public ne connaît pas du tout le validisme. Auprès d’eux, nous essayons d’avoir un ton très léger et pédagogue. On travaille aussi du côté des institutions, à voir naître des actions concrètes. Mais quand on voit que la ministre de la santé ne “connaît pas le mot” validisme, on se dit qu’on a encore du chemin à faire…

On s’adresse aussi au milieu militant, qui connaît déjà certains mécanismes de nos luttes et nos discours. Dans ce cas là, on est un peu plus exigeantes. »

Pour un militantisme accessible

En plus de lutter contre les oppressions spécifiques que vivent les femmes handicapées, les Dévalideuses s’attachent à pointer le validisme qui existe dans les milieux militants. Charlotte Puiseux le rappelle, il est urgent de repenser les formats du militantisme pour inclure les personnes handicapées. Céline explique :

« Au quotidien, quel que soit le milieu militant, le validisme ne fait pas partie des luttes. Les questions d’accessibilité sont traitées en dernier : il est extrêmement rare que les locaux militants soient accessibles aux personnes handicapées, que les évènements soient pensés pour être inclusifs…  

Notez que l’accessibilité ne s’arrête pas à l’accès aux locaux. C’est aussi rendre accessible les manifestations aux personnes qui ont des problèmes psychiques, c’est renoncer à la psychophobie, c’est permettre l’accès à l’information aux personnes qui ont des problèmes sensoriels… Dans chaque évènement, dans chaque support produit, il faut le rappeler : l’accessibilité n’est pas négociable. »

Si on lui demande à quoi devrait ressembler, pour elle, le « futur proche » du féminisme, Céline le décrit comme intransigeant sur l’accessibilité, et capable d’écouter les personnes handicapées. 

« Il faut que les valides sachent se remettre en question sur leurs privilèges. Ce n’est pas parce qu’on est une population déjà opprimée qu’on est pas du côté des privilégiés sur d’autres sujets. Le handicap n’est vraiment pas assez écouté, et il est temps que cela change. »

Quelques ressources pour mieux comprendre le validisme

À lire aussi : Marina Carlos lutte contre le validisme avec son livre « Je vais m’arranger »

Aïda Djoupa

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Commentaires

Illusions

Merci pour cet article très intéressant :worthy:.
 

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