« Sentimentalement, c’est le désert » : être lesbienne ou bisexuelle dans les campagnes françaises


Rencontrer une fille quand on se sent la seule lesbienne à 50 kilomètres à la ronde, est-ce possible ? Entre galère, isolement et possibilité de s'épanouir, elles nous racontent leur expérience.

« Sentimentalement, c’est le désert » : être lesbienne ou bisexuelle dans les campagnes françaisesMarie S. (via Unsplash)

« Souvent les filles sont à une heure de route, facile. Ou elles sont de passage dans le coin, mais vivent en ville. »

Lucile, bisexuelle et la trentaine, s’est installée dans un petit patelin du sud-ouest après avoir habité dans une grande ville. Là-bas, soirées, concerts, lieux associatifs lui permettaient de rencontrer facilement du monde. Elle réalise qu’elle n’avait même jamais eu besoin de télécharger une application de rencontres.

« Venir vivre à la campagne, c’était un choix après mes études en ville, mais clairement, sentimentalement c’est le désert, si je compare à mon ancienne vie en ville. »

Être célibataire et vivre à la campagne, ça ne facilite pas les choses quand on veut rencontrer quelqu’un. Et quand on aime les filles, c’est encore un peu plus compliqué.

Une invisibilité particulière pour les lesbiennes à la campagne

Max, 24 ans, est la créatrice du compte Instagram Gouine des champs. C’est en déménageant en Corrèze à l’automne 2019 qu’elle a eu l’idée de parler de la visibilité des lesbiennes à la campagne. De montrer qu’elles existent, tout simplement.

La question de la vie sentimentale a rapidement émergé :

« C’est aussi un questionnement que j’avais. J’étais partie en n’étant pas en couple, et donc je me demandais comment j’allais faire des rencontres. Je me demandais s’il ne fallait pas mieux rencontrer quelqu’un en ville et ensuite partir à la campagne en étant déjà en couple. »

Chercheuse, Élisa Champciaux prépare actuellement un mémoire en sociologie consacrée aux conjugalités lesbiennes en milieu rural. Elle a déjà effectué une petite dizaine d’entretiens, auxquels s’ajoute un questionnaire auquel 300 femmes ont répondu. « D’habitude, on a plein de lectures avant de partir sur le terrain », confie-t-elle. « J’ai été un peu décontenancée et étonnée de trouver peu d’ouvrages consacrés à ce sujet, la plupart abordent les milieux urbains ou les banlieues. » Elle espère avec ses recherches combler ce vide scientifique en sociologie.

Avec ses travaux, elle compte aussi « dépasser la problématique de l’invisibilité ». Elle a en effet observé, grâce aux réponses à son questionnaire, que les femmes qu’elle a interrogées se réapproprient l’invisibilisation :

« Je pensais qu’elles souffraient d’une double invisibilisation, en tant que lesbiennes et parce qu’elles vivent en milieu rural. Mais en fait pas du tout ! Souvent elles disent qu’elles sont intégrées, qu’elles ont une vie comme leurs voisins…

À la campagne, on se connaît, mais on ne se voit pas. Ça protège aussi. C’est une invisibilisation aux yeux des autres. Elles sont invisibles aux yeux des hétérosexuels, mais entre elles, les liens se créent rapidement, elles se repèrent vite. »

Les applis de rencontres, une solution qui a ses limites

Dans le questionnaire de la chercheuse Élisa Champciaux, toutes les répondantes ont rencontré leur petite amie via Tinder ou d’autres applications de rencontres, ou bien grâce aux réseaux sociaux. Cela n’a rien d’anormal à une époque où ces moyens sont complètement intégrés à nos manières de créer des relations amicales ou amoureuses, et où un couple sur dix se forme grâce à une application de rencontres.

On pourrait croire qu’elle est justement là, la solution pour faire des rencontres en milieu rural, et que la géolocalisation et la possibilité d’échanger, d’apprendre à se connaitre à distance permet de se retrouver entre lesbiennes plus rapidement.

À y regarder de plus près, ce n’est pas si évident. Rappel : on est à la campagne et les distances et la manière dont on les vit ou les subit ne sont pas les mêmes qu’en milieu urbain ! Lucile l’a expérimenté :

« Les personnes avec qui “ça matche” sont rapidement éloignées, souvent à une heure d’ici, et le fait que je sois loin, ça met rapidement un frein. »

Un « schéma classique » qui rend difficile le fait de s’investir dans la relation : « Ça peut compliquer les choses de devoir prévoir du temps et de l’argent, pour le train, le bus ou la voiture, pour faire les trajets… ça finit par lasser », reconnaît-elle. La contrainte des déplacements peut donc avoir raison de certaines histoires naissantes.

Max aussi l’a vécu aussi avec une première relation, en arrivant en Corrèze. Elle a ensuite rencontré son actuelle petite amie grâce à Tinder. Ayant matché à 140 kilomètres l’une de l’autre, elles ont décidé pour leur premier rencard de couper la poire en deux : « On s’est donné rendez-vous à mi-chemin — à une heure de chez elle, une de chez moi. »

Leur histoire a fonctionné malgré la distance : « On avait tellement envie d’être ensemble que parfois on se voyait en semaine, j’arrivais chez elle à 21h, je me levais très tôt le lendemain pour aller travailler. » Une situation qui a forcément précipité le projet de vivre dans la même maison. « C’est très cliché, mais on a emménagé très vite ensemble », souligne Max en plaisantant.

Il ne faut pas oublier que même en milieu urbain, les déconvenues sur les applis de rencontres sont nombreuses pour les lesbiennes, comme le démontre une enquête de Numerama : faux profils, demandes de plan à trois avec un couple hétéro…

Grandir à la campagne en étant lesbienne

La question de faire des rencontres sentimentales, ou d’être en couple de façon générale, rejoint la notion du vécu minoritaire à la campagne. Est-il toujours possible de s’assumer en tant que lesbienne ou bisexuelle ? Le fait de ne pas être dans la norme finit-il toujours par nous exposer ?

« Je ne pense pas que ma ville était homophobe, je connaissais des personnes en couple avec des personnes de même genre sans que ça pose problème. Mais, du fait que la ville était petite, ça se serait su et j’avais pas forcément envie d’assumer ça, c’était mes histoires, pas celle de la planète. »

Zoé*, 18 ans, a vécu dans l’Aveyron toute sa vie avant de partir pour ses études à Montpellier. Même en s’assumant, et même dans un environnement pas à proprement parler hostile et lesbophobe, certaines choses lui paraissaient impossibles :

« Avant, dans ma petite ville tout le monde se connaissait. Je ne pouvais pas, par exemple, embrasser mon amie en pleine rue ou m’inscrire sur Tinder. »

Dans Les filles du coin: Vivre et grandir en milieu rural, la sociologue Yaëlle Amsellem-Mainguy consacre un chapitre à la place particulière des jeunes femmes lesbiennes, bisexuelles et des personnes trans à la campagne. Elle y explique notamment que « les récits des jeunes femmes LBT rencontrées à l’occasion de cette enquête mettent avant tout en évidence que, pas plus que le milieu urbain, le milieu rural n’est caractérisé par une idéologie conservatrice et/ou LGBTphobe. »

Elle ajoute ensuite :

« Les contraintes spatiales du milieu rural et sociales des classes populaires et des petites classes moyennes renforcent leur statut minoritaire, contraintes qui, dans le même temps, imposent aux jeunes femmes de se forger des ressources et des stratégies pour jouer avec. Celles qui ont des copines lesbiennes ou qui sont elles-mêmes lesbiennes disent d’ailleurs que les jeunes entre eux sont “très ouverts”, “tolérants” et qu’“il n’y a pas de problème avec ça [homosexualité]”.

Grandir à la campagne quand on est une fille qui aime les filles, c’est possible, mais gare aussi à la pression à l’hétérosexualité qui finit par se faire ressentir à partir de l’âge où l’on doit traditionnellement se caser, potentiellement se marier et fonder une famille. C’est ce que souligne aussi Yaëlle Amsellem-Mainguy :

« La fréquentation de deux jeunes femmes est rarement problématique à l’adolescence et, dans les discours, on observe l’imbrication des liens sexuels, amoureux et amicaux.

Vue de l’extérieur, cette exclusivité amicale peut interroger, voire devenir problématique, aux âges plus avancés, quand les premiers couples hétérosexuels de la génération s’installent, se marient ou ont des enfants, c’est-à-dire à partir des 23-25 ans d’après elles. »

Une discrète injonction à la discrétion ?

Si la campagne n’est pas plus lesbophobe que la ville, elle se caractérise cependant par son absence de lieux communautaires, empêchant ainsi de se retrouver, de construire un entre-soi où l’on aura la garantie de ne pas subir de comportements oppressifs ou discriminants. Où l’on pourra être vraiment soi. Et évidemment, flirter, faire des rencontres, avoir des aventures.

Grâce à son expérience militante en ville, Max a pu assez facilement intégrer le milieu associatif local, un milieu où elle se sait acceptée, un milieu « gaucho, écolo… et très hétéro » : 

« Oui c’est cool, mais où sont les gays et les lesbiennes ? Tout le monde est très ouvert d’esprit, mais tout le monde ne comprend pas forcément que tu sois lesbienne et que tu peux avoir ce besoin d’être “entre nous”. »

Partir à la campagne signifie souvent quitter l’anonymat de la grande ville, et le confort qu’il peut représenter pour certaines. Est-on implicitement invitée à se fondre davantage dans le décor, qu’on arrive de la ville à la campagne ou qu’on y ait toujours vécu ? Doit-on se faire plus discrète, ne pas trop se montrer, ne pas être trop en dehors des normes de genres ? Les témoignages recueillis par Yaëlle Amsellem-Mainguy vont dans ce sens :

« Si les jeunes femmes décrivent un environnement social plutôt acceptant, elles disent dans le même temps toujours “faire énormément gaffe”. Il s’agit de ne pas laisser deviner ou montrer un quelconque signe d’homosexualité pour ne pas choquer, mais aussi pour ne pas être reconnue. »

Max estime de son côté que son bagage militant lui a donné l’assurance pour être out dès son arrivée :

« On me repérait à 10 kilomètres à la ronde, ça ne me posait pas de problème. Les questions se sont posées quand on a emménagé ensemble avec ma copine. On a cherché une petite maison dans un petit village, et jusqu’à la dernière minute, tu te demandes si on ne va pas te faire sentir que ton couple pose problème. »

Qu’on s’accommode d’être visible dans un milieu rural, ou qu’on préfère ne pas se faire remarquer, les lesbiennes qui vivent à la campagne ont des trajectoires amoureuses différentes des femmes hétérosexuelles. Leurs envies de vivre en couple, mais aussi de fonder une famille, se concrétiseront d’une autre manière, en répondant favorablement à une norme sociale, mais en continuant de déjouer le schéma de l’hétérosexualité.

*Le prénom a été modifié.

À lire aussi : Elles ont quitté la grande ville pour s’installer à la campagne

Maëlle Le Corre

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Commentaires

GingerBraid

J'ai trouvé l'article très intéressant et nuancé, il fait pas mal écho à mes réflexions actuelles.
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Du coup ça me rappelle une vidéo que j'ai regardée récemment qui s'interrogeait sur la réputation "glamour" des grandes villes... Et se demandait pourquoi tant de jeunes rêvaient d'y vivre malgré des prix souvent prohibitifs et une qualité de vie inégale. Pas mal de commentaires sous la vidéo donnaient le point de vue de jeunes gens racisés et où lgbt+ pour qui déménager dans une grande ville avait été synonyme de liberté, d'anonymat, de rencontres, d'une impression de normalité.
 

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