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Politique

Et si le travail du sexe était un sujet politique et non un problème à régler ?

Pourquoi les droits des travailleuses et travailleurs du sexe semblent toujours exclus des enjeux féministes abordés dans la campagne à l’élection présidentielle ? On en a discuté avec Amar, secrétaire générale du Strass, pour comprendre pourquoi ce thème fait encore si peur aux candidats et aux candidates.

À l’approche du premier tour de l’élection présidentielle de 2022, nous avons décidé d’interroger des associations et des militantes féministes peu entendues dans le cadre de la campagne.

Elles ont pourtant des critiques à émettre sur les cinq ans de mandature d’Emmanuel Macron, mais aussi plus globalement, un point de vue sur la façon dont les candidats et candidates décident ou non de s’emparer de certains sujets.

Parmi eux, celui du travail du sexe. Perçu le plus souvent sous l’angle moral et abolitionniste, il est un enjeu particulièrement sensible, ce qui n’empêche pas plusieurs associations d’avoir récemment interpellé des partis.

« Ce qu’on réclame principalement, c’est que le travail sexuel soit considéré comme un travail, que pour nous soit appliqué le droit commun. »

Amar, secrétaire générale du Strass

À ce titre, nous avons sollicité le Strass, le Syndicat du travail sexuel, pour connaître son avis quant au bilan d’Emmanuel Macron, mais aussi comprendre pourquoi il est encore si difficile d’être entendue en tant que féministe sur ce thème.

Un quinquennat marqué par la crise sanitaire

Amar est secrétaire générale du Strass, ce syndicat autogéré créé en 2009 qui fonctionne par et pour les personnes travailleuses du sexe et qui défend leurs droits :

« Notre combat se structure autour de luttes contre des lois répressives à l’égard des travailleurs et des travailleuses du sexe, notamment celle de pénalisation des clients et la loi sur le proxénétisme, et un certain nombre de lois appliquées plus localement comme les arrêtés municipaux par exemple.

Ce qu’on réclame principalement, c’est que le travail sexuel soit considéré comme un travail, que pour nous soit appliqué le droit commun. »

Quel regard le Strass pose-t-il sur le quinquennat qui s’achève } traversé par la crise sanitaire, qui a justement exacerbé les difficultés déjà existantes des travailleurs et les travailleuses du sexe ?

En mars 2020, lorsque le premier confinement est décrété pour tenter de freiner la première vague de contamination de Covid-19, les personnes travailleuses du sexe se retrouvent face à un dilemme : prendre le risque de sortir de chez elles pour avoir des clients, au risque d’être contaminées par le Covid-19 et de recevoir une amende, ou bien arrêter toute activité et se retrouver sans aucune ressource. 

France Info : Covid-19, la détresse des prostitué(e)s

Le Strass et d’autres associations ont tiré la sonnette d’alarme et se sont alors tournées vers le gouvernement pour obtenir de l’aide. En vain, comme le raconte Amar : 

« On s’est retrouvé à demander à Marlène Schiappa et à l’ensemble des responsables politiques de débloquer un fonds d’urgence pour les travailleuses et les travailleurs du sexe. On était dans l’arrêt définitif et brutal de nos activités, et on ne pouvait pas prétendre à de réelles compensations financières ou bien être considérées comme des populations “méritant” cette compensation financière-là. »

Amar dénonce une invisibilisation des travailleurs et travailleuses du sexe : 

« Le gouvernement — et particulièrement Marlène Schiappa à l’époque — nous a dit que c’était trop compliqué de nous octroyer des aides, et d’octroyer des aides aux associations de santé communautaire qui soutenaient les travailleuses et travailleurs du sexe. Il y a eu une fin de non-recevoir à toutes nos demandes et on s’est retrouvé sans rien du jour au lendemain. »

Marlène Schiappa, alors secrétaire d’État à l’Égalité entre les femmes et les hommes, avait clairement montré que l’enjeu n’était pas sa priorité, son cabinet arguant qu’elle souhaitait se consacrer à la lutte contre les violences conjugales, comme l’avait révélé Mediapart.

« Cette crise sanitaire a été un révélateur de tous les dysfonctionnements des dispositifs de loi qui étaient créés pour réprimer l’exercice du travail sexuel. »

Amar, secrétaire générale du Strass

La solidarité intra-communautaire a alors pallié l’absence de volonté du gouvernement :

« À ce moment-là, c’est le tissu associatif qui a pris le dessus, en organisant des distributions de colis alimentaires. Pour nous, cette crise sanitaire a été un révélateur de tous les dysfonctionnements des dispositifs de loi qui étaient créés pour réprimer l’exercice du travail sexuel. »

À cela s’ajoute les lois sur le numérique « extrêmement délétères pour les travailleuses du sexe » où il a fallu se battre sans cesse. 

« Pas un bilan très positif » conclut donc Amar. De quoi donner de la matière à des revendications sur le travail du sexe dans le cadre de la campagne présidentielle ?  

Le travail du sexe, un sujet toujours dans l’angle mort

Jusqu’ici, les politiques se sont montrés peu enclins à se préoccuper des conditions de vie ou de sécurité des travailleurs et des travailleuses du sexe. L’enjeu est « clivant » et tombe « dans l’angle mort lors des campagnes », déplore la secrétaire générale du Strass qui démontre les conséquences de cette frilosité à se prononcer sur le sujet :

« Ne pas prendre position, c’est cautionner ce qui existe, et le fait que la pénalisation de nos clients a des effets. De plus en plus de travailleuses du sexe sont exposées aux violences, perdent la vie.

C’est ça que les politiques ne comprennent pas, c’est que c’est véritablement une question de vie. De droit, certes, du point de vue juridique si on veut, mais au-delà de ça, ça englobe quelque chose de plus large. C’est aussi ignorer toutes les recommandations qui ont été émises pas seulement par le Strass mais par un ensemble d’associations qui ont un consensus assez fort sur le sujet. »

La loi de 2016 qui criminalise les clients est épinglée par de nombreuses associations et organisations de santé, dont Médecins du Monde. Elles ont démontré ces dernières années que loin de permettre à celles et ceux qui le souhaitent de sortir de la prostitution, cette loi a dégradé les conditions de vie et de travail des travailleurs et des travailleuses du sexe : augmentation de la précarité, difficulté à imposer le préservatif, augmentation des violences… 

Dans une tribune publiée dans Libération, Thierry Schaffauser, lui-même militant au Strass, avait dénoncé cette hausse significative et sans précédent des agressions et des meurtres envers les travailleuses du sexe — dans les six mois qui ont précédé le premier confinement, au moins dix d’entre elles ont été assassinées.

Ces meurtres qui n’émeuvent que peu de monde et qui sont rarement considérés dans les médias comme des féminicides ne sont pas comptabilisés par les associations féministes qui militent contre les violences faites aux femmes.

Un enjeu moral, jamais un enjeu politique 

Ces derniers mois, le Strass a cherché à interpeller des candidats à la présidentielle via les réseaux sociaux, leur demandant de se positionner de façon claire et explicite, voire de rencontrer les militants et militantes. 

C’est notamment pendant la primaire écologiste que le Strass, mais aussi Act Up Paris, n’ont pas ménagé leurs efforts pour demander aux candidats de se prononcer sur le travail sexuel.

« C’est vrai que ça a été particulièrement intense à l’égard de EELV. Sandrine Rousseau s’est présentée comme une candidate écoféministe, qui selon nous, pouvait avoir ce positionnement de décriminalisation, en tout cas d’écoute du problème sous l’angle du droit et non plus sous l’angle idéologique.

On cherche des politiciens et politiciennes pragmatiques sur le sujet face à la montée des violences, face à la précarisation. »

Mettre le travail du sexe à l’agenda politique reste très difficile. Amar souligne l’incapacité globale pour les politiques « à vraiment le considérer comme un sujet, et non pas comme un problème social, un problème  –  comme les féministes institutionnelles le disent – de “condition de la femme”. »

D’autant que le sujet du travail du sexe recoupe d’autres thèmes : « ceux de la migration, du racisme, des personnes LGBTQIA+, de manière générale les problématiques autour du genre et autour des violences. »

« En nous excluant des partis et des débats autour de la prostitution, autour du travail sexuel, on nous considère un peu comme des sous-citoyens, des personnes qui n’appartiennent pas à la vie politique du pays. »

Amar, secrétaire générale du Strass

Malgré cette perspective intersectionnelle, les revendications ne résonnent pas encore de façon crédible jusqu’aux oreilles des candidats.

Amar estime que si un élément du plaidoyer du Strass devait être retenu, c’est le fait de considérer le travail sexuel comme un enjeu de droits humains :

« Sortir des représentations qu’on peut avoir autour des travailleuses du sexe, sortir de l’approche idéologique pour avoir une approche centrée sur les droits fondamentaux. »

Elle rappelle aussi que la vie politique peine à prendre au sérieux et à reconnaître les voix, les expertises et les forces des personnes travailleuses du sexe : 

« On va être automatiquement discréditées, on ne va pas être considérées comme féministes. Rentrer dans un parti où on vous dit qu’il faut abolir la prostitution, ça fait qu’on ne se sent pas représentées, nulle part, par aucun parti, puisqu’aucun parti ne prend clairement position.

En nous excluant des partis et des débats autour de la prostitution, autour du travail sexuel, on nous considère un peu comme des sous-citoyens, des personnes qui n’appartiennent pas à la vie politique du pays, qui n’ont rien à dire. Le but déjà, ce serait de nous considérer comme des sujets politiques à part entière. »

Comme dans certaines manifestations féministes, où des associations comparent la prostitution à un viol tarifé – une pirouette rhétorique dangereuse qui infantilise les premiers et premières concernées et nie leur capacité de consentement… Il est alors aisé de comprendre pourquoi les travailleurs et travailleuses du sexe ne se sentent pas les bienvenues en politique.

Le 1er décembre, le candidat écologiste Yannick Jadot s’est déclaré favorablement à l’abrogation de la loi de 2016 dite de criminalisation du client.

Invectivé par Osez le féminisme, qui défend une position abolitionniste, ou la sénatrice PS Laurence Rossignol, Yannick Jadot a fait un pas de côté et clarifié son propos, chargeant la sénatrice EELV Mélanie Vogel et Sandrine Rousseau d’auditionner des associations. 

La question n’a donc pas fini de créer des tensions au sein des milieux féministes et au-delà.

À lire aussi : Pourquoi nous devons soutenir les travailleurs et travailleuses du sexe, ce 17 décembre en particulier

Crédit photo : Manifestation en hommage à Vanesa Campos en août 2018 – Maëlle Le Corre

Les Commentaires
31

Avatar de Margay
18 janvier 2022 à 19h45
Margay
DP mais olala
Je suis en train de remonter le fil twitter du STRASS, pour comprendre un peu leur position, et je suis tombé sur ce tweet :
Et l'article relayé? Il est dégueulasse. Ca me dégoute profondément. Vraiment, je veux bien savoir comment on peut soutenir un groupe qui relaie ce genre d'horreur avec un simple "intéressant" et sans remettre une seconde en question le corps de l'article. Il reprends toute la rhétorique de la femme manipulatrice qui voulait piéger le pauvre homme qui s'est laissé avoir.
"Du dossier exposé par le président Christophe Subts, il ressort pourtant qu’une femme de 21 ans l’accuse [le gars à 46 ans, note de moi] de l’avoir obligée, via internet, à poser nue pour des photos et à s’exhiber dans des vidéos sur un site moyennant une rémunération pour elle et pour lui ! Dans sa plainte, elle affirme qu’elle était sous l’emprise de cet homme dont le fantasme était « de la violer ». 80 % des paiements effectués en ligne étaient encaissés par cette dernière et les 20 % restants profitaient au prétendu souteneur, soit près de 650 € et 130 € sur une période de deux mois."
"S’il ne nie pas les faits, le prévenu précise avoir participé à ce commerce à la demande de la plaignante « pour rendre service ». « J’ai manqué de discernement ! », estime-t-il. Le président de l’audience le pressant de questions, il ajoute qu’« elle est portée sur ce genre de choses » et qu’elle a « un tempérament très fort ». À la demande de précisions du magistrat, il répond aussitôt : « Dans le domaine sexuel ! ». Selon lui, ce serait une rencontre sur un réseau social qui « aurait mal tourné ». L’homme poursuit : « C’est elle qui fixait le prix que le client versait sur son compte »."
"Pour le parquet, Solenn Briand constate « ce lien à caractère sexuel sur un site de rencontre » pour poser la question cruciale du dossier : « Est-ce du proxénétisme ? ». Répondant que « des contacts physiques » sont exigés par le droit, elle n’a d’autre choix que de requérir une relaxe.
Maître Pierre Tracol salue « l’honnêteté intellectuelle de Madame la procureure », et va plus loin, en présentant la plaignante comme « une manipulatrice » qui « veut battre monnaie devant le tribunal ». Le plaideur insiste : « Il n’y a pas de proxénétisme sans prostitution ». Il demande de concert une relaxe, s’agissant de ces relations virtuelles. C’est la décision prise par la juridiction."
NAN MAIS??!
Si quelqu'un à une autre version des choses, je veux bien une explication qui rende ça passable, parce que là??!
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