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Jade Debeugny : « Montrer des poils est devenu un acte militant »

Avec Le poil féminin à l’écran (Kiwi éditions), Jade Debeugny explore la représentation de la pilosité féminine – ou plutôt son absence ! – dans les séries et films contemporains, livrant au passage un essai féministe percutant. Rencontre.

Mais où sont nos poils ? C’est ce que l’on se demande à chaque fois que l’on regarde une publicité pour des rasoirs, où des femmes se rasent un mollet parfaitement lisse. Mais aussi des films ou séries dans lesquels les héroïnes ont le corps invariablement glabre. Tout comme le sang des règles, les poils font partie de ces coulisses de la féminité que l’on nous a appris à camoufler, voire à considérer comme sales ou honteuses. Certes, les choses bougent sous l’influence de personnalités qui osent les porter au grand jour tels les mannequins Mara Lafontan, Emily Ratajkowski ou l’activiste Esther Calixte-Bea. Mais la virulence des réactions qu’elles suscitent indique bien que la route est encore longue. Et que la question des poils est tout sauf anodine. Partant de ce constat, la jeune réalisatrice et scénariste Jade Debeugny s’est intéressée à la question de la représentation de nos pilosités au cinéma, livrant un essai passionnant, Le poil féminin à l’écran qui vient de paraître chez Kiwi éditions. 

Interview de Jade Debeugny, autrice de « Le poil féminin à l’écran »

Le poil concentre à lui seul la manière dont les injonctions sur nos corps sont si normées, et intériorisées, qu’elles deviennent quasi invisibles.

Jade Debeugny
Couv V4 (1)

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Madmoizelle. Pourquoi cet intérêt pour le poil ?

Jade Debeugny. Ce livre est l’aboutissement de tout un processus. Intime d’abord, puisqu’à partir du moment où mes poils sont apparus, j’ai été travaillée par cette question comme   beaucoup d’adolescentes d’ailleurs. Dès 12 ans, j’avais envie de les raser, on en parlait avec mes copines et je vivais avec la peur qu’on les voit. Pendant des années, je ne me suis pas posée de questions sur le fait que toutes les femmes de mon entourage, comme dans les magazines, s’épilaient. C’était la norme. Et puis vers 18 ans, au moment où je débutais mes études de cinéma, j’ai commencé à réfléchir aux questions de féminisme, à conscientiser le sexisme. J’ai réalisé que le rapport que l’on entretient avec nos poils n’est pas anodin. Ce sujet peut paraître anecdotique, voire insolite, mais il est en réalité très parlant. Le poil concentre à lui seul la manière dont les injonctions sur nos corps sont si normées, et intériorisées, qu’elles deviennent quasi invisibles.

Que dit le poil par sa présence ou, plutôt, son absence à l’écran du rapport de la société à notre féminité ?

Je vais partir d’un exemple très parlant. Il s’agit de la réception du premier long métrage de la réalisatrice Rachel Lang, Baden Baden. Dans ce film, l’héroïne porte des poils sous les bras. C’est juste un détail du personnage comme le seraient des cheveux longs ou courts et ce n’est absolument pas le sujet de l’intrigue. Mais son actrice, Salomé Richard, m’a raconté comment certains critiques étaient focalisés dessus, parlant plus de ça que du film en tant que tel. Ce dernier a d’ailleurs été perçu comme féministe puisque montrer des poils est devenu un acte militant. Pourtant, ce qui est fou, c’est que le poil n’a rien de militant en soi au départ, il l’est devenu parce que notre société l’a discriminé pour les femmes – et les personnes qu’elle perçoit comme telles – et qu’on a décidé qu’il ne devait pas exister sur nos corps. L’absence de pilosité est si ancrée en nous, qu’une aisselle ou un pubis de femme poilue, cela se remarque et ça choque souvent l’œil. Les contenus sur nos écrans mettent en lumière l’absurdité de la situation : la suppression d’une chose qui fait partie du corps humain est devenue une banalité alors que c’est son absence qui pourrait nous interpeller. 

Dans votre livre, vous expliquez d’ailleurs que la représentation du poil est intimement liée à la notion de male gaze (ndlr, un concept théorisé par la réalisatrice Laura Mulvey en 1975 qui désigne, grosso modo, la manière dont la culture visuelle impose une perspective d’homme hétérosexuel)…

Oui, parce que l’absence de poils est un des éléments qui participe à l’esthétisation normée des corps féminins que l’on a beaucoup vus à l’œuvre, notamment au cinéma. Les femmes apparaissent comme naturellement glabres. Et même quand le poil est présent, ce qui est très rare, il n’est pas pris en compte dans sa diversité, dans ses évolutions, dans ses possibilités. On ne voit jamais ce que c’est que l’expérience de vivre avec sa pilosité, pourtant on la vit toutes, que l’on s’épile ou pas. Comme s’il ne fallait pas dévoiler les dessous de la « féminité » et que l’on voulait juste montrer des femmes « prêtes à l’emploi ». Je pense notamment à La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, souvent cité pour son aspect « male gaze ». L’absence constante de pilosité des deux actrices m’apparaît comme un costume qui prend part à l’esthétisation de leurs corps et de leur sexualité. À l’inverse, on assiste aussi à l’émergence d’un female gaze, théorisé par Iris Brey, dans son livre Le regard féminin, une révolution à l’écran. C’est une façon de filmer les femmes sans en faire des objets, en retraduisant la singularité du personnage et non juste en l’observant. Le film Baise-moi, de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi s’inscrit, par exemple, dans cette perspective. Et l’on y voit des personnages aux pilosités différentes en train de se raser, de discuter du sujet.  En bref, les poils n’y apparaissent pas comme un sujet à proprement parler, mais sont abordés sans injonctions, comme un vécu.

Quelle est, à votre sens, la responsabilité de l’industrie du cinéma : se contente-t-elle de se faire le reflet de la réalité de la norme ou la crée-t-elle ?

Les deux, à mon sens. Dans mon livre, je donne l’exemple d’un ami réalisateur, Paul, qui s’est interrogé sur la question de la pilosité de son personnage féminin. Comme ce dernier évoluait dans un univers sportif, où il faut être dans la perfection et la performance, cela semblait logique et crédible que l’actrice soit épilée : cela sert le propos du film au-delà même de la question du « réalisme ». En l’état, un film qui montre des femmes épilées pourrait paraître plus réaliste puisqu’on voit encore peu le poil féminin dans la vraie vie. Mais il y a tellement de films où l’on pourrait se permettre de changer un tout petit peu la norme et de montrer des femmes avec leurs poils. Le problème, c’est aussi pour celles qui les portent. Cela peut être difficile tant les réactions sont parfois virulentes. Il suffit de voir la polémique ou les tollés lorsque Emily Ratajkowski ou Julia Roberts affichent des aisselles poilues. Les choses changent, mais les injonctions ont la peau dure.

Y a-t-il une nouvelle génération de cinéastes qui tendent à faire évoluer les regards et les représentations ?

Je suis particulièrement admirative du travail de Céline Sciamma. Autant comme réalisatrice (ndlr, notamment de Portrait de la jeune fille en feu ou de Bandes de filles) que dans son engagement politique. Je pense aussi, côté actrice, à Adèle Haenel. Je crois que l’enjeu aujourd’hui ce n’est pas tant de changer les regards que de les diversifier. Et il y a toute une nouvelle génération de jeunes cinéastes qui portent cette volonté. Pour ma part, je les vois beaucoup à l’œuvre dans des courts-métrages puisque c’est généralement par là que l’on débute dans le métier, et qu’il y a une liberté souvent plus importante due au format. J’ai bon espoir que d’ici à quelques années, les regards de cette génération se déploient tout autant dans des longs-métrages, et que ça fasse bouger la norme.

À lire aussi : En 2021, les femmes dominent enfin les festivals de cinéma et on espère que ça va durer


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