En matière de maternité lesbienne et de représentations, « tout est à construire »


Avec l’arrivée de la PMA pour toutes, les lesbiennes subissent-elles aussi les injonctions à la maternité ? Des femmes en couple nous parlent de leur envie de parentalité, entre pression sociale et rejet, et de leurs réflexions sur l’hétéro-normativité.

En matière de maternité lesbienne et de représentations, « tout est à construire »Mikhail Nilov / Pexels

J’ai 28 ans, je suis en couple et je suis lesbienne. Mes amies hétéros se marient et font des enfants. Inévitablement, une question me taraude : et moi, j’en suis où ? J’ai martelé pendant longtemps que je ne voulais pas me marier et que je ne voulais surtout pas d’enfant, ayant passé mon adolescence avec des bébés bruyants (trois petits frères, en l’occurrence).

Surtout, je me suis construite avec la conviction que je n’aurais jamais le droit d’épouser la femme que j’aime, et encore moins de fonder une famille. J’avais 21 ans au moment du mariage pour tou·te·s, et peut-être qu’avant mes 30 ans, je verrai la promulgation de la PMA pour toutes ((et malheureusement pas pour tou·te·s, puisque les personnes trans en seront exclu·e·s). En attendant, le législateur me rappelle que je suis une citoyenne de seconde zone.

Faire comme les autres, pour une fois ?

Mais est-ce que ces discriminations nous empêchent pour autant de nous projeter avec une famille en tant que lesbiennes ? Est-ce qu’on préfère tracer notre propre route, puisqu’on s’est de toute façon toujours construites à la marge ?

Ma copine, Solène, a par exemple un avis plutôt tranché sur le mariage :

« C’est LE truc hétéro. C’est totalement excluant pour nous à la base. Le mariage comme ma famille l’entend, il ne peut pas être pour moi, parce qu’il est censé se faire à l’église. Si je me mariais, les gens ne pourraient pas s’empêcher de comparer avec ma sœur, qui a fait un mariage “classique”. Le mien serait une “version dégradée”. »

C’est un petit point de divergence dans notre couple : depuis que j’ai ce droit, j’ai assez envie de le prendre. De faire comme les autres, pour une fois. Peut-être que j’ai un besoin de légitimité, de « normalisation », ou de reconnaissance. En tout cas, quand mes proches me demandent si l’on va se marier avec Solène, ça me fait plaisir.

Vrai désir d’enfant ou pression sociale ?

On me demande aussi parfois si l’on pense aux enfants, alors que je pensais cette question réservée aux femmes hétéros approchant la trentaine. Sam*, 28 ans, en couple avec une femme depuis 3 ans, n’y échappe pas non plus :

« Ma mère me saoule beaucoup avec ça, elle me dit : “quand est-ce que tu me fais un petit enfant ?”, comme si c’était pour elle que je devais le faire. »

Jusqu’à maintenant, Sam a toujours rejeté cette idée, surtout celle de porter un enfant. Mais en arrivant à l’âge où ses amies en ont, elle « [s]e pose forcément la question ». Elle envisage l’adoption, « dans un avenir lointain ».

Parfois, c’est la pression sociale générale qui pèse sur nos épaules : Élodie*, avocate lyonnaise de 37 ans, a toujours pensé aux enfants, mais « pour plus tard ». Or « l’horloge biologique commençant à tourner », elle se dit qu’il faut « accélérer les choses » et se lance dans une PMA à l’étranger à l’automne 2020. Après deux inséminations artificielles infructueuses, elle se demande si elle veut continuer :

« Je n’arrive pas à faire la part des choses entre la pression sociale et ma propre envie, entre un désir personnel ou une forme de déterminisme. J’ai peur de regretter en me disant que ce projet n’était pas pour moi et que je l’ai initié « pour faire comme tout le monde » Ces échecs m’ont attristée, mais, paradoxalement, ils m’ont aussi soulagée : je me suis dit « ouf, j’aurai une excuse à l’avenir pour ne pas avoir eu d’enfant”. »

« C’est vrai que la société nous met un peu des idées dans la tête », avancent Rose* et Larissa*, psychologue et médecin généraliste, en couple depuis 7 ans. Le modèle « Papa-Maman », ça « insupporte » Larissa* :

« J’ai toujours rejeté ça, je n’avais pas envie de me marier, de fonder une famille. Les couples hommes-femmes que je voyais, c’était trop cliché. J’avais l’impression que tout le monde voulait faire comme tout le monde. En plus, ce n’était pas du tout mon projet de vie, je voulais étudier et réussir professionnellement. »

C’est au fil des discussions avec celle qui est maintenant sa fiancée qu’elle commence à changer d’avis : « Je me suis dit “pourquoi pas”, surtout si c’est un enfant d’elle ».

Poussée à la maternité en tant que femme, dissuadée en tant que lesbienne

Le problème, c’est que leurs parents n’approuvent pas vraiment l’idée, regrette Rose* :

« Ils ne posent pas de questions parce que c’est tabou. Le fait que je sois en couple avec une femme a été une pilule un peu difficile à avaler, même s’ils aiment beaucoup Larissa. Ils ont un peu honte quand même. Ils sont fiers de ma vie professionnelle, mais n’iront pas raconter que je suis fiancée… »

Alice*, professeure en Île-de-France, vit de plein fouet ce rejet. En couple avec une femme trans, leur projet d’enfant se fera sans le soutien des futurs grands-parents :

« Ils m’ont dit assez tôt qu’ils souhaitaient que j’aie des enfants, depuis avant mon coming-out, mais aussi après. Cependant, depuis qu’ils ont rencontré ma compagne, ils l’ont détestée parce qu’elle est trans (ils se sont sentis trahis que je ne leur ai pas dit) et parce qu’elle est handicapée et ne travaille pas. Ils souhaitent que je la quitte, du coup évidemment ils ne souhaitent pas qu’on ait un enfant ensemble. »

Et pourtant : « Il y a quelques mois, j’ai cru que j’étais enceinte, j’en ai parlé à ma mère et elle était ravie. Donc c’est plutôt ambivalent… »

Sam* nous a confié la même ambivalence chez sa mère. Solène, elle, pense que ses parents n’envisagent même pas que leur fille lesbienne puisse avoir un enfant. D’autres ont évoqué la crainte de leurs propres mères de « ne pas aimer l’enfant » si elles n’ont pas de lien biologique avec lui

Un double standard qu’Élodie*, l’avocate lyonnaise en parcours PMA, résume en ces mots :

« La pression est celle d’une société qui ignore que je suis lesbienne. Il y a une injonction contradictoire : on m’encourage à avoir des enfants en tant que femme et on m’en dissuade en tant que lesbienne. Quand on annonce la couleur, la société change de braquet et pousse beaucoup moins au mariage et à la parentalité. »

PMA : le parcours de la combattante ?

C’est aussi une des questions qui m’animaient : et si je n’avais jamais envisagé la parentalité simplement parce qu’elle me paraissait impossible ? Pour certaines, c’est clairement un énorme obstacle. Comme Anaïs, 28 ans, ingénieure du bâtiment en Allemagne :

« J’aurais bien envie d’avoir des enfants. S’en occuper, les aider à grandir, c’est une belle tâche je trouve. Si j’étais hétéro, je me poserais la question beaucoup plus sérieusement. Mais d’une part, ma compagne n’en veut pas. Et puis la PMA ce n’est pas rien. Vu le parcours semé d’embûches, tu es déjà au bout de ta vie quand le bébé vient au monde. »

Sans compter qu’une fois le bébé arrivé, la « mère sociale » doit faire une demande « d’adoption de l’enfant du conjoint » pour être reconnue parent en France. Stéphanie documente toutes les démarches sur le compte Twitter qu’elle tient avec Marie-Charlotte, « Demande à tes mères » : il faut être mariées, contacter un notaire et le tribunal pour connaître les pièces justificatives, rassembler ces nombreuses pièces pour déposer, enfin, le dossier au tribunal. C’est donc le juge qui tranchera en faveur de l’adoption. Ou pas !

Une perspective qui n’a pas complètement découragé Rose* et Larissa*, qui se lancent dans une PMA sans attendre sa légalisation en France et la fin de cette galère juridique. Elles auraient aimé que les choses soient plus simples :

« Là, ça coûte énormément d’argent. C’est une discrimination de classe incroyable. Le gouvernement n’est pas du tout dans la réalité : nos familles sont déjà là, légalisez-les ! »

Elles constatent que ces complications que ne connaissent pas les couples hétéros apportent leur lot de craintes et de pression, mais Rose* trouve aussi que c’est intéressant de réfléchir à la parentalité queer :

« C’est un vrai cadeau de ne pas être hétéro, ça te pousse à questionner des choses : qu’est-ce qui fait une filiation, c’est quoi être parent, est-ce que j’ai envie que cela passe par mon corps, ou pas ? Les hétéros, eux, peuvent cocher toutes les cases de ce qu’on attend d’eux dans la vie sans se poser de questions. »

Mère et lesbienne : « tiraillée entre deux modèles »

Alors que pour la maternité lesbienne, elles ont l’impression que tout est à construire, ou presque. Lezlie, 35 ans et deux enfants, s’est longtemps demandé « comment on se définit en tant que mère lesbienne ». Les exemples autour d’elle étaient encore très rares :

« À l’époque de ces questionnements, je n’avais en tête que Tina et Bette de [la série] The L Word, exemple lointain d’une famille homoparentale qui marche plutôt mal. Ce problème de représentation te laisse un peu seule face à ta parentalité homo. »

Dans la vie de tous les jours, elle aimerait être davantage entourée de parents homos, car la plupart de ses amis et amies actuelles sont des hétéros avec enfants, ce qui la fait parfois ressentir un « malaise » :

« C’est comme si j’essayais de me fondre dans un moule qui ne me convenait pas. Et de l’autre côté, nos potes homos ne veulent pas d’enfants. Iels ont un rythme de vie différent du nôtre et c’est parfois dur de les suivre. On se retrouve un peu tiraillées entre deux modèles. »

Un grand besoin de représentation

C’est pour réconcilier ces différentes identités et désirs que Stéphanie et Marie-Charlotte ont lancé « Demande à tes mères » au moment de leur première grossesse, dans l’idée que « voir [leur] famille pouvait donner espoir à d’autres ».

De son côté, Rose* salue la démarche du compte Instagram Matergouinité : « On y trouve des photos de toutes sortes de mamans lesbiennes, aux cheveux courts et au skateboard sous le bras. Ça fait du bien de voir qu’on n’est pas obligée d’être une maman “douce” et habillée en rose ». Pour ma part, mon cerveau a explosé en tombant sur le compte TikTok d’une maman butch (Pa_lemon71) aux cheveux très courts, lunettes de daronne et chemise à carreaux. Soudain, elle ouvrait un champ des possibles.

Alors que je me demandais si fonder une famille équivalait à « rentrer dans le rang » et à vouloir imiter le modèle Papa-Maman-Maison-monospace, toutes celles que j’ai interrogées m’ont dit l’inverse. Pour Sam*, avoir des enfants ne signifie pas « se ranger comme les couples hétéros qu’on voit dans les pubs » :

« Ça peut être vivre des aventures avec eux, faire le tour du monde, leur apprendre des trucs. Notre génération évolue et se permet d’avoir des modèles différents, et c’est très bien. »

Élodie* croit surtout que les couples homos qui fondent une famille « font comme ils veulent » :

« Il faut un grand courage aujourd’hui pour s’assumer comme on est. »

*Ces prénoms ont été modifiés

À lire aussi : Ma mère est lesbienne, et je vais très bien, merci — Témoignage

Deborah Liss

Deborah Liss


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Commentaires

Pasd'idéespourunpseudo

@Like_the_sun aaaaah je vois ! javais pas intégré ce cas de figure ! Eh oui mais du coup ils peuvent pas parce que ce sont des hommes du coup, pas des trans... mais clairement y a pas de raison de ne pas leur faire profiter! on se casse bcp la tete avec l'ouverture de la PMA mais on va pas chercher aussi loin avec l'IVF ou l'adoption :hesite:
 

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