Vous vous sentez personnellement attaquée quand on n’aime pas votre série préférée ? Voilà pourquoi


Il n'est pas rare de voir les fans d'une série (Bridgerton, pour ne citer qu'elle !) se mettre dans une colère noire sitôt qu'on touche à leur programme favori. Mais pourquoi un tel emportement pour de la fiction ?

Vous vous sentez personnellement attaquée quand on n’aime pas votre série préférée ? Voilà pourquoi

Le métier de journaliste web implique parfois de faire face au courroux du tout-Internet. D’autant plus quand on s’engage sur la piste sinueuse de la critique culturelle, qui suppose de faire quelques infidélités au principe d’objectivité pour émettre un avis personnel.

Il est donc fréquent qu’une journaliste ou un média se fasse copieusement lacérer la plume à coups de commentaires vexés, voire agressifs, en réponse à un avis divergent de celui de son lectorat.

Bien sûr le courroux des consommateurs d’objets culturels n’est pas réservé aux critiques spécialisés. Il n’est même pas le privilège de la Toile ! En soirées, à l’école, au bureau, il est courant que les humains s’écharpent parce qu’ils n’ont, tout simplement, pas les mêmes goûts — oubliant que selon le dicton, tous sont dans la nature.

Si on s’engueule parfois pour la couleur d’un canapé ou sur lequel du chat ou du chien est le plus agréable à vivre, il existe un sujet qui encourage particulièrement la discorde : les séries. Mais alors pourquoi vit-on si mal d’entendre autrui dézinguer ce programme Netflix qu’on a adoré ?

La légitimité remise en question

Vous vous rappelez de la série La Chronique des Bridgerton ?

Difficile pour nous, en tout cas, de l’oublier. Non pour sa qualité, qu’on a trouvé très faible, mais bien parce qu’elle illustre parfaitement l’idée de discorde !

En effet, quelques minutes après publication de notre critique à peine assassine (qui se voulait surtout humoristique), c’est un flot de commentaires ulcérés qui a fleuri sur notre forum, s’en prenant directement à l’humain derrière la plume, remettant en cause ses qualités journalistiques.

Suite à cet énième vent de colère, la rédaction de Madmoizelle s’est interrogée : comment il était possible de susciter autant de rancœur chez des êtres humains pour un simple avis divergent sur un programme de fiction ?

Célia Sauvage, docteure en études cinématographiques et audiovisuelles et chargée d’enseignement à Paris III Sorbonne Nouvelle, éclaire nos lanternes :

« Ce qui est généralement en jeu, implicitement, c’est la légitimité de l’interprétante. À l’échelle de la critique professionnelle, des revues comme “Les Cahiers du cinéma” ou “Positif” ont vite compris cette nécessité à affirmer une autorité interprétative solide et inébranlable, à une époque (les années 1950) où la cinéphilie était la propriété d’un groupe d’happy few dont l’opinion était jugée supérieure à tout le reste.

En France, la bataille d’opinion autour des séries est encore largement construite autour de cet héritage. Il y aurait schématiquement ceux (bien moins souvent celles) qui auraient le droit de parler et les autres dont l’opinion importe peu, voire dérange. Se joue ici la légitimité entre les communautés interprétatives. »

En en effet, on constate que c’est souvent la légitimité de la rédactrice ou du rédacteur derrière un papier qui est attaquée. On doute des compétences de l’autrice, on remet en question son opinion, ses références, son empirisme, son âge…

Et il est vrai qu’un média non-spécialiste dans l’analyse d’art, à l’instar de Madmoizelle, est dans l’imaginaire collectif moins légitime à porter un œil critique sur une œuvre qu’un média spécialisé ! D’autant plus quand il est composé en majorité de femmes — et de femmes jeunes. Célia Sauvage nous explique :

« Les lectures hégémoniques, inattaquables, sont le plus souvent les produits interprétatifs d’hommes blancs cis hétérosexuels privilégiés. Car historiquement ils ont dominé le milieu de la critique professionnelle, puis l’espace critique plus amateur ouvert par Internet. »

Il n’est en effet pas rare, notamment sur YouTube, que des femmes causant séries se fassent lourdement rabrouer pour leur « manque de légitimité » par des hommes… Il n’y a qu’à jeter œil aux critiques de la journaliste Marine Bohin sur la chaîne des Gardiens du cinéma pour se rendre compte que le seul simple fait d’être une jeune femme joue en la défaveur de sa légitimité critique.

L’identification aux personnages, la clé de la blessure narcissique

Mais si on ouvre le débat au-delà de la réception de la critique professionnelle par des internautes, le conflit demeure le même. Alors qu’est-ce qui pousse les être humains à engager autant d’énergie dans la défense d’une série qu’ils ont aimée ? 

Françoise Hirsch, psychologue clinicienne de l’agence Hirsch-Barfety Conseil spécialisé dans la psychologie et psychopathologie des personnages au cinéma et dans les séries, explique à Madmoizelle :

« Pour qu’une série soit bonne, il faut que les spectateurs puissent s’identifier aux personnages. De fait, ils vont le faire en s’appropriant les qualités de celui ou celle qu’ils ont choisi comme modèle d’identification. Quand l’identification est importante, le spectateur peut à l’extrême, de façon projective imaginer, réaliser ou atteindre son idéal du moi. Le personnage va donc constituer ce qu’il aurait aimé être. »

La psychologue, après ce premier postulat, pousse l’analyse plus loin :

« Les séries s’inscrivent dans une durée et permettent ainsi au spectateur de choisir un personnage et de développer une forme d’attachement. Souvent les personnages des séries recueillent la sympathie des spectateurs qui les considèrent comme des égaux. A mesures que se déroulent les épisodes, les personnages deviennent aussi proches du spectateur que son entourage et à l’extrême, la vie, les conflits des spectateurs, se calquent sur ceux des personnages de la série. On est bien ici dans une perspective identitaire et narcissique. »

On est ici dans une perspective d’identification, une perspective narcissique. »

On avait pour l’instant négligé le processus d’identification, toutefois il semble déterminant dans la lutte à laquelle se livrent les humains lorsqu’ils débattent de leurs séries préférées. Françoise Hirsch poursuit :

« À partir du moment où un héros est choisi, le fait de critiquer l’univers auquel il appartient va constituer une blessure narcissique pour le spectateur.

Critiquer la série revient alors à critiquer celui qui l’apprécie. Dévaloriser une série revient à dévaloriser le spectateur qui la suit avec passion. La mise à distance ne semble plus possible et les réactions fréquentes que l’on peut observer dans ce cas-là sont des manifestations essentiellement défensives à type d’agressivité. »

On comprend mieux désormais les mots qu’on peut lire au détour de commentaires sous un article ou sous une vidéo !

Et on appréhende mieux, également, la conversation houleuse survenue il y a quelques jours entre deux amies autour de la série Ginny & Georgia… l’une des deux, appelons-la Inès, se serait fortement identifiée à Georgia ; ainsi, critiquer la série aurait, si l’on suit le raisonnement de Françoise Hirsch, touché personnellement Inès comme si c’était elle qu’on critiquait.

Comment prendre du recul sur une série ?

On sait désormais pourquoi on a passé des heures et des heures à s’offusquer quand nos interlocuteurs dézinguaient The OA, Euphoria ou Kaamelott. Mais alors comment, sans nier cette projection, peut-on s’épargner des heures de colère noire ? Comment ne pas être blessée quand quelqu’un dézingue une œuvre qui résonne en nous ?

D’après Françoise Hirsch, il convient de replacer le sujet, à savoir la série, dans son contexte :

« Il faut rappeler que la série est une oeuvre de fiction, non un documentaire qui retransmet une réalité absolue. En rappelant que le récit et les personnages sont fictifs, on peut encourager celui qui la regarde à moins adhérer à la série comme si c’était le récit d’une réalité qui lui appartiendrait ou qu’il aurait créé. »

On tentera de se souvenir qu’on a pas écrit The OA, qu’on n’est pas Jules, qu’on a pas inventé les blagues de Kaamelott, et tout devrait se passer, si ce n’est pour le mieux, au moins un peu plus sereinement !

Oui mais… d’après Célia Sauvage :

« Nos goûts nous construisent socialement : ils disent quelque chose de nous, produisent du lien social, nous inscrivent dans une hiérarchisation culturelle au sein de laquelle se jouent les mêmes mécanismes de domination que dans le reste de la société. »

Autrement dit, au-delà de la blessure narcissique, il est possible de mal prendre une critique de série car notre appréciation de celle-ci peut déterminer qui l’on est socialement. Exprimer nos goûts pourrait donc permettre à notre interlocuteur de nous placer dans une case, et si ces goûts sont stigmatisés, méprisés, notre statut social en pâtit.

Ce qui pourrait expliquer pourquoi notre désamour à l’égard de Bridgerton a particulièrement échauffé les esprits sur Madmoizelle, c’est donc sans doute qu’historiquement, les séries à l’eau de rose sont socialement dévalorisées.

Elles sont même moquées par une intelligentsia masculine blanche qui a pour habitude de décider de ce qui est de « bon goût ». Il est donc possible que l’agressivité des commentaires relatifs à Bridgerton naisse d’un rejet épidermique — et légitime —  au sexisme inhérent à notre société.

Car comme l’explique Célia Sauvage :

« Les conflits sont bien plus vifs depuis que des femmes journalistes ou internautes ont gagné en visibilité médiatique. Les trolls d’Internet sont bien plus cléments avec les opinions divergentes d’hommes qui leur ressemblent. Les attaques sont presque systématiquement visées à l’encontre des minorités sexuelles ou de genre, ou bien les minorités racisées. »

Finalement, si l’on ajoute à la blessure narcissique naturelle l’éternel effort du patriarcat à rabaisser toute femme et minorité qui souhaite exprimer son avis en imposant son hégémonie masculine, il n’est plus si facile de conserver son calme !

Alors il est plus que jamais l’heure de non seulement relativiser sur le caractère fictif de nos séries préférées, mais aussi d’oser imposer notre légitimité face à ces hommes qui font mine de détenir la vérité.

Allez, on respire, ça va bien se passer.

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Kalindi Ramphul

Kalindi Ramphul


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Commentaires

Nancy Drew

D'ailleurs, j'ai lu le livre récemment (ce n'était pas le cas quand j'ai regardé la série...)
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Et je me suis bien fait défoncée sur un groupe de lecture parce que j'avais zappé de dire que je spoilais (quarantaine, t'auras ma peau). Donc Bridgerton, c'est même les gens qui ne l'ont pas encore vu/lu! :d (en vrai je comprends et je me suis excusée, mais en remettant les personnes malpolies à leur place.)
Je tiens à dire que j'ai failli brûler ma pizza à cause de ce poste! :'D
 

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