« La Chronique des Bridgerton » : de bonnes intentions gâchées par une niaiserie d’un autre temps


Remplacez les tailleurs Chanel par des jupons en dentelle, et vous obtenez La Chronique des Bridgerton, un hybride terne de Gossip Girl et d'Orgueil et Préjugés dont la mièvrerie n'a rien à envier à Emily in Paris. On est venue, on a vu, on a... perdu notre temps.

Après Emily in Paris, Netflix réitère ce qui lui avait déjà valu quelques mots sans pitié dans nos colonnes : la mise en bouteille d’une eau de rose croupie.

À croire que l’époque veut croquer les femmes comme de sempiternelles vierges effarouchées, qui gémissent sitôt qu’une mouche pète.

Avec La Chronique des Bridgerton, adaptée de la série de livres de Julia Quinn, Shonda Rhimes, qui signe sa première production pour Netflix armée d’une équipe chevronnée, réussit le pari ambitieux de caler un maximum de clichés romantiques en un minimum d’épisodes.

Vraiment dommage, car le programme est pavé de bonnes intentions…

La Chronique des Bridgerton, de quoi ça parle ?

Comme beaucoup de comédies dramatiques qui tirent leur inspiration des romances créées par Jane Austen, La Chronique des Bridgerton se déroule à l’ère de la Régence anglaise, et analyse les rites et obsessions d’une noblesse pour qui la quête du bon parti est un travail à plein temps.

Ainsi, les jeunes femmes doivent faire montre de leurs plus précieux atours physiques et comportementaux pour mettre le grappin sur le gars le plus sexy et surtout le plus thuné de l’assemblée.

On le sait, à l’époque être une michto est le seul moyen de vraiment s’en sortir quand on porte le jupon.

Alors, dans des volutes de dentelles blanches, les femmes en âge de trouver chaussure à leur pied paradent de bal en bal, en prenant grand soin bien sûr de se tirer la bourre entre elles.

Point de sororité qui tienne, ici c’est chacune pour soi, d’autant plus que les bons maris potentiels ne sont pas si nombreux que ça.

Alors que ces jeunes filles bien sous tous rapports se volent dans les plumes sur les recommandations (souvent peu avisées) de leurs mères étouffantes, une journaliste défraye la chronique en publiant cancans et bons mots.

Madame Whistledown, de son nom de plume, ne rate pas une miette du théâtre ridicule des amours de nos riches héritiers et fait frémir les principaux concernés…

Ça ne vous rappelle rien ?

La Chronique des Bridgerton, un Gossip Girl en jupons

Si vous avez entre 25 et 35 ans, ou bien tout simplement que vous avez poncé Netflix, cette série vous dit forcément quelque chose.

Elle ressemble en effet à s’y méprendre au carton des années 2010 Gossip Girl.

Des jeunes gens qui ne vivent que pour le scandale, le cul et la thune sur fond de traque « journalistique » : il y a tout, si ce n’est que l’intrigue porte ici des corsets et des bas blancs.

L’époque change, le sujet demeure le même.

Une idée plutôt marrante sur le papier, si tant est qu’on y ait injecté un peu de sarcasme, d’humour, de modernité, et qu’on ait bossé les quelques enjeux du projet.

Le problème réside dans l’échec du showrunner Chris Van Dusen à honorer ces quelques critères nécessaires à notre intérêt pour le programme.

Pourtant, La Chronique des Bridgerton partait avec des atouts considérables et beaucoup trop rares pour ne pas être soulignés.

La Chronique des Bridgerton, quelques belles intentions

En effet, la série propose de revisiter l’ère de la Régence anglaise en castant des acteurs racisés. Exit le sacrosaint teint diaphane de l’époque, bonjour à une vraie diversité ethnique, à l’image de notre société actuelle.

Ainsi, Simon Basset, le principal love interest du programme Netflix n’est pas blanc, pas plus d’ailleurs que la reine et d’autres personnages essentiels à l’intrigue.

Une belle intention de la part de la productrice Shonda Rhimes, qui a l’habitude de faire la part belle aux acteurs racisés, d’ordinaire invisibilisés par leur industrie.

Par ailleurs, Marina Thompson, le personnage le plus courtisé (et du coup sujet à jalousie) du programme est incarné par Ruby Barker, une actrice britannique métissée plantureuse aux cheveux frisés.

Elle est loin des canons de beauté de l’époque, et loin également des personnages de femmes courtisées qu’on a l’habitude de voir à la télévision.

Prenons Gossip Girl par exemple.

Son héroïne la plus convoitée est Serena van der Woodsen, une liane blonde et diaphane qui doit faire un petit 36. Stéréotype absolu du personnage féminin qui brise des cœurs à la télévision.

La Chronique des Bridgerton ne tombe jamais dans cet écueil, et c’est bien rassurant.

Toutefois, la diversité du casting ne suffit pas à la rendre convaincante. D’autant plus qu’on pourrait très bien accuser le programme d’être parfaitement colorblind (« On ne voit pas les couleurs, nous ! » sans autre explication ni approfondissement).

Mais on ne rentrera pas dans ces considérations là ici, puisque La Chronique des Bridgerton a au moins le mérite de faire ce que les autres ne font pas.

Encourageons un peu les sentiers vers le mieux.

Malheureusement, ils sont trop peu nombreux. Ici en tout cas…

La Chronique des Bridgerton, une scène de viol qui a du mal à passer

Dommage pour une série inclusive et façonnée en 2020 de tomber dans les vieux travers des programmes audiovisuels.

Dans l’épisode 6, par exemple, une scène de viol qui n’est pas présentée en tant que telle, a quelque peu entravé notre digestion.

En effet, Daphne profite de l’état d’ébriété de son mari pour le forcer à venir en elle et ainsi lui faire un enfant sans son consentement.

Une séquence qui a du mal à passer et que son créateur a justifié ainsi auprès du magazine Entertainment Weekly :

« Nous avons beaucoup discuté de cette scène spécifique du roman. J‘ai toujours pensé que cette première saison correspondait à « l’éducation sentimentale » de Daphné. Cet incident correspond tout à fait au thème global de la série, qui est celui de l’apprentissage. Nous observons cette jeune fille sage et rangée devenir une femme qui parvient à se débarrasser de toutes les contraintes inhérentes à la société dans laquelle elle a grandi. Elle découvre alors enfin qui elle est vraiment et de quoi elle est capable. »

Dommage toutefois de n’avoir pas poussé son héroïne à la remise en question, ce qui aurait permis d’aborder cet agissement sous un angle plus didactique que problématique.

La Chronique des Bridgerton, cliché sur cliché

Vu les faits d’armes de sa productrice, on se doutait que La Chronique des Bridgerton donnerait dans la couture au fil blanc.

Tout est joué d’avance dans cette série dont les enjeux sont conclus dès la bande-annonce.

Aucune (bonne) surprise n’est donc à l’ordre du programme, qui sent l’eau de rose à plein pif.

Rien d’étonnant de la part de Shonda Rhimes, qui a fait de la nunucherie son empire.

Il serait malvenu et surtout malhonnête de dire, par ailleurs, qu’on a pris aucun plaisir devant Grey’s Anatomy et autres Murder, car on a passé quelques heures de franc kif devant.

Mais La Chronique des Bridgerton, qui souffre forcément de la comparaison avec les autres programmes de la réalisatrice, productrice et scénariste américaine, c’est trop pour nous.

Trop de regards mielleux, de faux-semblants, de personnages caricaturaux qui ne s’émaillent d’aucune nuance, bref, on s’emmerde sec.

Et pourtant, on est franchement fan de cette période de l’histoire anglaise, qui donne généralement à voir des paysages sublimes dans des campagnes bourgeoises comme dans l’adaptation de Raison et Sentiments par Ang Lee, des problématiques sociétales qui font s’opposer deux mondes comme dans Downton Abbey ou dissèquent les grands enjeux des amours humaines comme dans Orgueil et Préjugés de Joe Wright.

Ici, on perd tout des charmes de l’Angleterre de 1813 (année lors de laquelle est d’ailleurs sortie Orgueil et Préjugés) pour n’explorer que les romances mièvres des personnages principaux, qui font mine de se défier avant de s’aimer. Comme d’habitude.

Ceux-ci correspondent en tout points aux stéréotypes qui composent la recette des romances sucrées et fantasmées du début du 19e siècle. 

Voyons voir, on a :

  • Le beau gosse qui remporte tous les suffrages mais se réfugie derrière un masque de mépris
  • Le frère jaloux
  • L’oie blanche aux perles dans les cheveux
  • La sœur érudite
  • La marâtre aux cheveux de feu
  • La reine mutique et odieuse

Bref, les personnages répondent tous à des personnages classiques. Evidemment, c’est en partie le jeu de l’adaptation qui veut ça. Mais il aurait convenu d’ajouter à ces stéréotypes de la nuance en faisant s’opposer en eux plusieurs forces.

Car qui dit personnages clichés dit forcément relations clichées entre personnages.

Dans ce cercle vicieux de l’ennui, difficile de trouver son compte.

La Chronique des Bridgerton, une héroïne d’un autre temps

Dans une ère post-MeToo où la libération de la parole des femmes se ressent aussi bien sociétalement que culturellement, il est problématique de donner encore dans l’écriture de rôles féminins d’un autre temps.

Prenons pour exemple Daphne Bridgerton. Daphne est belle et le sait à peine, Daphne est pure et entend bien le rester, Daphne est altruiste, Daphne est douce. Daphne est « parfaite » sans jamais être menaçante.

Daphne appartient à ce type de personnages qu’on oppose aux autres (et viles) femmes qui la jalousent pour sa beauté et ses qualités d’épouse a priori parfaite.

Elle est donc la fameuse vierge de la dichotomie de la vierge ou la putain, qui parasite le cinéma et la télévision. 

Un stéréotype archaïque auquel on aimerait bien tordre le cou. D’autant plus qu’en tant que personnage de vierge bien sous tout rapport, elle n’existe qu’au travers de son amour pour le duc.

Une femme qui vit pour l’amour d’un homme, on aura vu plus moderne dans les séries de Shonda.

Espérons que la saison 2, pas encore commandée mais sans doute déjà en cours de réflexion, fera davantage le jeu de son époque.

Quant à un traitement moins niais de son intrigue, on craint bien qu’il ne s’agisse là que des fantasmes d’une admiratrice des romans d’une Jane Austen qui, elle, était bien en avance sur son temps…

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Kalindi Ramphul

Kalindi Ramphul


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Commentaires

PrincessMey

Je n'ai pas encore terminé, j'en suis à l'épisode 7.

- Déjà, étant moi-même racisée, j'ai trouvé ça juste rafraîchissant d'avoir une série qui revisite le choix des acteurs. Je me souviens que le premier homme noir qui est apparu à l'écran était domestique et que ça m'a vaguement agacée (enfin à force on a l'habitude :lol:). Et finalement en découvrant tous les personnages, j'ai juste soufflé ! Enfin du renouveau dans les rôles attribués ! Ce n'est que rétrospectivement que je me rends compte d'à quel point ça m'a mise en joie et au final, d'à quel point ça pèse tellement de n'avoir que si peu de personnages auxquels s'identifier visuellement quand on regarde du contenu. Je n'avais même pas conscience que mon esprit 'remarquait' l'absence de personnes racisées (et remarquait aussi les rôles joués..), je m'y étais accoutumée.
Et ce que j'adore avec Netflix, c'est qu'ils innovent dans leurs représentations (merci) mais n'en font jamais tout un sujet. Il y a eu des critiques comme quoi la présence des acteurs racisés n'était pas développée, expliquée... J'ai apprécié qu'ils n'en fassent pas un sujet, un arc à développer, qu'ils nous balancent juste des gens dans leurs rôles et point, une vague explication pour les amateurs d'authenticité historique (qui, pour moi, équivaut à un "on ne fait pas vraiment une série historique en fait"). Dans un contexte où l'actrice choisie pour le prochain James Bond fait un scandale pas possible ("oh mon dieu mais ce n'est ni la bonne couleur de peau ni le bon genre voyons"), je remercie Netflix de se positionner sur le segment du "On en a rien à secouer, on donne les rôles à qui on veut". Parce que c'est vrai, on s'en fiche du pourquoi du comment, non ? Ce n'est pas le sujet de la série.

- Et puis, je ne comprends pas pourquoi on classe cette série dans les "séries historiques". Je l'ai prise comme une sorte d'univers inventé un peu 'parallèle' (avec les décors très bonbon, les personnages très stéréotypés), qui réinvente une autre histoire, d'une autre façon, avec des codes repris par ci par là : Un peu de gossip girl oui, un peu de romance à l'eau de rose, les deux soeurs rousses bof sympa avec Pénélope et très caricaturées me faisaient penser aux soeurs dans Cendrillon (et d'ailleurs le prince aussi, mais le rapprochement est peut-être que dans ma tête :cretin:), les musiques actuelles revisitées, les revendications du XXIè siècle casées dans un contexte qui se veut ancien, etc...

- Dans la critique, j'ai pas trop apprécié que Daphné soit descendue pour ce qu'elle est : Trop stéréotypée, pas assez revendicatrice, pas assez émancipée, pas assez dans les contrastes... Et alors ? C'est pas grave d'être sans nuance et de tomber pile dans le cliché "femme douce, angélique et fragile qui se rêve épouse et mère sur fond d'histoire à l'eau de rose", si tant est que la personne soit fidèle à elle-même. Là c'est le cas, elle défend d'ailleurs à plusieurs reprises qui elle est et ce qu'elle veut. Alors où est le problème ? Pour moi le féminisme c'est aussi de ne pas remettre en question les femmes qui s'assument comme elles sont, même celles qui correspondent finalement aux clichés. L'essentiel c'est d'être aligné.e avec soi-même. :happy:

Le seul point négatif que je trouve à cette série, c'est qu'après le mariage on nous montre du sexe, du sexe et encore du sexe et clairement c'est un truc qui me saoule dans beaucoup de séries. J'aurais aimé qu'on se concentre sur le déroulé de l'histoire plutôt que de nous montrer Daphné et son mari batifolant dans tous les décors de la série et de traîner là-dessus, je trouve ça lourd, long et répétitif. :ninja:
 

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