J’utilise la mode pour lutter contre le slut-shaming

Ces deux madmoiZelles ont décidé de raconter leur rapport à leur style, et comment il les a influencées au cours de leur vie. Entre harcèlement, slut-shaming, puis body positive... Leurs habits sont le reflet de leur engagement !

J’utilise la mode pour lutter contre le slut-shamingLuis Leon / Pexels

Publié le 9 octobre 2019

En partenariat avec Jour2Fête (notre Manifeste)

Les vêtements pour s’affirmer, pour revendiquer ses idées, asseoir ses principes de vie, se battre contre des codes sociaux. Le style comme reflet de son parcours de vie, de son environnement social ou son rapport à son corps

Vous avez été nombreuses à répondre à mon appel à témoignages pour raconter comment vous utilisez vos vêtements pour sortir des carcans sociaux dans lesquelles vous vous sentez enfermées.

Et ce 9 octobre, jour de la sortie de Papicha au cinéma, il est temps pour moi de partager vos mots !

Papicha, le film d’une rébellion par la mode

madmoiZelle est fière partenaire de Papicha, réalisé par l’Algérienne Mounia Meddour, disponible en salle dès ce 9 octobre.

Dans son film, elle fait le portrait de l’Algérie des années 90, à travers la vie de jeunes filles dont Nedjma (interprétée par Lyna Khoudri), 18 ans, passionnée de mode.

Dans un contexte de guerre civile pendant laquelle les mœurs sociales de plus en plus conservatrices se resserrent sur les libertés féminines, Nedjma pousse un cri de liberté en continuant coûte que coûte à vivre sa passion : elle organise un défilé de mode.

Son rapport aux vêtements et sa manière de l’affirmer apparaîssent comme une barrière et une rébellion contre les interdictions imposées par les radicaux, et une façon de répandre ses idées et sa vision de la féminité.

À l’image de Nedjma, mais à leur échelle, Liza (18 ans) et Sonia (17 ans) ont décidé, après des années à subir le slut-shaming, d’affirmer leur style, et de revendiquer leurs valeurs féministes à travers lui.

Le slut-shaming, un levier du sexisme

Quand elle parle de son rapport à ses fringues, Liza ne peut le détacher de son rapport à son corps, et notamment de ses seins :

« Jusqu’à ce que je rentre en seconde, je n’attachais pas vraiment d’importance à mes fringues. C’était surtout, pour moi, un moyen de ne pas sortir le cul à l’air.

Depuis, j’ai découvert un peu plus amplement mon corps (et ses formes), le regard que peuvent avoir les autres dessus, le sexisme, le féminisme…

Je ne suis pas vraiment mince ni franchement ronde, je dirais plutôt que je suis dodue, avec une poitrine que, disons le franchement, on a du mal à louper.

Jusqu’en 3ème ça ne me posait pas de problème, si ce n’est pour trouver des soutifs à ma taille. C’est arrivée au lycée que ça a commencé à changer.

J’ai petit à petit eu le droit à des petits commentaires, blagues et autres réflexions sur ces deux choses qui trônaient fièrement au centre de mon torse.

Heureusement pour moi, rien qui ne m’a paru insultant ou dégradant, surtout que tout cela venait principalement de mes amies et camarades de classes.

Je n’ai donc eu aucun mal à remettre à leurs places les 2 ou 3 propos vraiment déplacés.

Au lycée, contrairement au collège, j’ai eu la sensation d’avoir plus de liberté vestimentaire, j’ai donc commencé à mettre des robes, jupes et hauts un peu plus courts, en particulier au début des belles saisons pour des raisons évidentes d’aération.

Et comme à partir d’un certain stade il est devenu impossible de les cacher, j’ai accepté le fait que peu importe le vêtement que je porterai, je ne pourrai jamais dissimuler mes seins même sous le pull le plus large qui soit.

C’est là que ma façon de m’habiller et les raisons pour lesquelles je choisissais telle ou telle fringue ont changé, avec par la suite l’approfondissement de mes connaissances dans les domaines du sexisme et du féminisme.

J’ai décidé que je m’habillerais avant tout pour moi mais aussi pour les autres, ou plutôt contre les autres, car loin de moi l’idée que mes tenues leur plaisent, bien au contraire. »

Si j’ai choisi d’associer les témoignages de Liza et de Sonia, c’est parce que leur teneur se rejoint, même si leur rapport à leur style diffère. Et tu le verras au fur et à mesure de cet article !

Sonia vient de la campagne, là où les pensées sont « un peu étriquées » selon elle. Elle raconte comment son style a évolué à mesure qu’elle se faisait cataloguer voire harceler par son entourage :

« J’ai très vite remarqué que mon style vestimentaire pouvait être source de controverses, voire politisé. Petite, mon côté légèrement androgyne me valait l’étiquette de « la gouine de 6ème B ».

Puis, la puberté arrivant et mes hormones ayant remplacé les Pokémon dans mon esprit, j’ai commencé à m’intéresser davantage à mon style.

A suivi une (trop) longue période d’eye-liner mal fait, de jupes courtes/collants résilles, et, en bref, d’inspiration Avril Lavigne.

Ce n’était peut être pas un look reconnu des plus flatteurs pour mes 13 ans, mais je m’y reconnaissais et il me plaisait.

Cependant, j’ai commencé par me faire embêter par des filles du niveau supérieur : les « putes », « salopes », « on dirait une drag queen » ont fusé. Parfois, on me mettait même des claques aux fesses…

J’en ai parlé à la direction, qui m’a simplement dit de changer de look, que je serais « tellement plus belle sans tous ces artifices ».

J’étais une bonne élève avec un look jugé insolent, alors on disait que je filais un mauvais coton, et que je n’avais pas à me vexer si tout le monde n’adhérait pas à mon style…

Mais le fait est que je n’étais pas « vexée » : j’étais rejetée, injuriée, violentée et blessée. Et les gens ne se contentaient pas de ne pas adhérer à mon look : ils en faisaient un prétexte pour me harceler.

J’avais fini par les croire. Mais l’année de ma troisième, une élève qui avait avoué avoir été violée a été harcelée en raison de son maquillage prononcé, et a fait une dépression.

Alors j’ai décidé de ne plus jamais rougir devant mes jupes courtes, et même si j’ai changé de look, la mode est restée hyper importante pour moi.

Je suis rentrée au lycée il y a trois ans, fière de mes décolletés, de mes shorts, de mes robes coupées bien au-dessus des genoux ; fière de moi, et de ce qui me rendait heureuse. »

Décider de m’habiller comme je veux, quoi qu’il en coûte

Comme Sonia, Liza a été jugée « provocante » pendant ses années lycées, et pas simplement par les élèves, mais aussi par le corps éducatif :

« Il est déjà arrivé qu’une surveillante trouve ma tenue, je cite : « trop légère étant donné le taux de testostérone présent dans le lycée » (qui dit lycée des métiers du bâtiment, dit forcément beaucoup de mecs).

Ce jour-là je portais une salopette et un crop-top à manches courtes, on était en juin, un jour de grand soleil.

Il y a peu, un ami de ma classe m’a sorti (sans la moindre malveillance, j’en suis persuadée) : « t’en as pas marre de t’habiller comme une pute ? ».

J’avais un crop-top et une jupe en jean au-dessus du genou.

Tout ça pour dire que je sais que mes tenues peuvent parfois être considérées comme provocantes, parce que peu importe le t-shirt que je porte, il est quasi impossible de ne pas voir la naissance de mes boobs.

Encore plus quand je porte mes fidèles jupes un peu courtes et talons que je ne quitte jamais. Mais c’est ce que je suis et ce que je veux que l’on prenne l’habitude de voir.

Car je ne peux pas m’empêcher de me dire que si on avait l’habitude de croiser dans les rues des femmes avec de beaux décolletés et des robes plus courtes que celles des bonnes sœurs, ce ne serait plus aussi « choquant ».

Je veux montrer que ce n’est pas parce que je porte une jupe courte que je suis travailleuse du sexe.

Je veux faire réfléchir, je veux que les gens, hommes comme femmes, réalisent enfin que l’habit ne fait pas le moine, et que chacun et chacune peut bien porter ce qui lui plaît. »

Bien sûr, même si elle a décidé de s’accepter et d’assumer son identité vestimentaire, ce n’est pas pour autant facile tous les jours pour Liza de poser un regard bienveillant sur son corps.

Elle explique sa relation avec ses formes, encore en construction, mais sur la voie de la paix :

« Je suis loin d’être parfaitement à l’aise avec mon corps.

Je n’assume pas vraiment mon poids mais j’essaye de travailler dessus et c’est en portant ces vêtements que j’arrive à me sentir bien et belle.

Je me dis qu’à défaut de pouvoir cacher ma poitrine, autant la mettre en valeur dans de beaux décolletés.

Et quand il fait chaud, je ne vais pas m’enfermer dans des pantalons pour cacher les quelques poils que l’on peut apercevoir sur mes jambes. »

« J’en ai marre que l’on nous dise sans arrêt que nos vêtements sont « trop transparents », « trop moulants », « pas convenables pour une fille qui se respecte ».

J’ai la profonde conviction que l’on peut changer les mentalités, mais pour ça il ne faut plus avoir peur des regards et ne plus se soucier des remarques des gens, même si c’est un travail de tous les jours. »

Lutter contre les discriminations au lycée grâce aux vêtements

Maintenant qu’elle est au lycée et qu’elle s’assume pleinement, Sonia n’est plus harcelée, et est même reconnue pour son style. Surtout, elle a décidé de s’engager avec 16 amis pour défendre ses valeurs :

« À présent, au lycée, beaucoup me reconnaissent comme une fille « stylée », qui s’habille bien et qui « s’assume ».

Le dernier qualificatif me rend encore plus fière que les deux autres, quand je vois ce que s’assumer, vestimentairement parlant, implique pour une fille.

Je veux dire, de nos jours, un style sobre à mon âge, c’est jean t-shirt… Ce sont les modes à l’origine masculine qui ont été neutralisées.

Pourtant on nous dit aussi qu’il faut savoir affirmer sa « féminité » en laissant transparaître ses formes et se maquillant pour être digne de respect.

Sinon, tu fais gouine, négligée, ou pute.

Moi, jamais de tels mots ne me viennent à l’égard de personne, et j’avoue que dans mon petit cocon d’amis bien stylish et ouverts, je les avais presque oublié.

Cette rentrée, moi et mes amis avons appris que l’année dernière, deux filles de mon lycée avaient été harcelées par toute une classe parce que l’une d’elles ne portait pas de soutien-gorge !

Alors, on a décidé d’agir.

Il y a dix jours, avec d’autres élèves, nous avons ouvert notre compte insta @la_jupe_aux_trousses pour combattre la culture du viol en milieu scolaire. »

« Nous voulions faire comprendre qu’aucun style n’est la cause d’une agression, c’est juste le prétexte. La cause, c’est toujours les auteurs de l’agression.

Et il faut croire que ce projet a résonné, puisque hier, nous avons dépassé le cap des 1000 abonnés !

Jeudi dernier nous avons mené notre première action contre le slut-shaming en venant au lycée avec des décolletés, jupes courtes, et des ST♀P écrits sur notre peau.

On était plus de 30, malgré l’interdiction émise par la direction !

Mais finalement, celle-ci a accepté de travailler en synergie avec nous pour mener une sensibilisation dans les classes à l’aide de ciné débats autour des vidéos Martin sexe faible que nous lui avions soumises.

J’étais si fière, et nous l’étions tous et toutes, d’avoir l’impression de prendre notre liberté en main, et de nous défendre.

Moi, je veux devenir prof de Français, et jamais je n’accepterai de l’être dans un système éducatif tel que celui qui m’a forgée, et si souvent fait souffrir.

Je veux apprendre aux filles et aux garçons à s’aimer comme ils et elles sont, et transmettre la bienveillance à tous mes élèves ! »

Et toi, est-ce qu’il t’est arrivée de te sentir cataloguée à cause de ta façon de t’habiller ?

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