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Féminisme

Être la « meuf bonne » de mon école de commerce a fini par me gâcher la vie

Étudiante en grande école, cette jeune femme est devenue populaire grâce à son statut de « meuf bonne » et est rentrée dans le jeu du sexisme ambiant, avant d’en payer le prix.

Le 25 mai 2020

Le sexisme dans les grandes écoles fait de plus en plus parler de lui — en janvier, Mediapart a notamment publié une enquête sur le sexisme en écoles de commerce.

J’ai moi-même expérimenté la chose dans mon école de commerce, et dans l’école d’ingénieur de mon copain de l’époque. Si aujourd’hui je dénonce ce sexisme ordinaire en grande école, j’ai kiffé ça à l’époque, aussi étonnant que cela puisse paraître. J’y ai participé, et j’ai passé certaines des plus belles années de ma vie dans cette atmosphère.

Mais vous vous en doutez, j’ai par la suite déchanté. Propulsée « en haut de la pyramide » via ma sexualisation, j’ai fini par me sentir comme une merde pour les mêmes raisons.

Le sexisme ordinaire dans mon école de commerce

Fraîchement débarquée dans mon école de commerce et prise dans l’euphorie d’une ambiance très corpo (avec bizutage et chansons,) je ne remettais absolument pas en question certaines pratiques.

Aux chants douteux de « Ààààà trois ans c’est consentaaaaant » et « Nooooos pom-pom sont des saloooopes », je riais avec les autres. J’ai été pom-pom girl et j’étais excitée par une certaine forme de notoriété qui passait par une réputation de meuf « bonne », comme cela transparaît dans le chant qui circulait à l’époque sur notre équipe.

Je l’étais, « bonne », dans mon uniforme, et j’adorais ça.

Au sein de mon école, les ragots allaient bon train et tout le monde savait tout sur tout le monde. Coucher ou simplement embrasser un mec en soirée revenait à ce que tous les élèves soient au courant le lendemain.

Le souci : ces murmures et ces rumeurs n’étaient pas exempts de sexisme, de réduction des meufs à leur sexualité et de slut-shaming.

À l’époque, nous pouvions voir les ajouts d’amis de nos potes sur Facebook. Il était très commun que dès qu’un mec ajoutait une fille à sa liste d’amis, les likes pleuvent avec leur lot de commentaires parfois (souvent) déplacés. Chambrer son pote parce qu’il est attiré par une fille et qu’il s’est fait griller à l’ajouter sur Facebook, OK, pourquoi pas. Commenter « Elle suce ? » et récolter 100 likes sur le dit-commentaire, qui sera vu par toute l’école… Permettez-moi de trouver ça TRÈS moyen.

Bien sûr, tout cela était excusé au nom du caractère « drôle » et « bon enfant » de cette culture grande école. À laquelle j’adhérais à l’époque.

Et même si j’aimais par exemple l’idée que des mecs fantasment sur moi en jupette de pom-pom, même si je riais avec les autres aux ragots, je ressentais un certain malaise à l’idée d’être moi-même la cible de commentaires sur ma sexualité.

Je n’ai jamais couché avec personne de mon établissement et je pense qu’inconsciemment, c’était pour ne pas avoir à subir les regards dans les couloirs ou les murmures pendant que je révisais mes partiels à la bibliothèque. Je suis donc allée voir ailleurs.

Comment je me suis affirmée via ma sexualisation

Un ami du lycée s’est retrouvé à l’école d’ingénieur d’à côté ; ce lieu n’a pas tardé à devenir le QG de mes copines et moi, où nous nous sommes rapidement quasi-toutes trouvé un mec.

Dans une école accueillant seulement 10% de filles, arriver en soirée ultra-bonnes faisait son petit effet. Nous nous sentions plus fraîches que jamais au milieu d’une horde de prétendants TRÈS intéressés, qui n’avaient pas un grand choix dans leur école, et mon pote était très fier de ramener 10 filles à son bras.

Ça fait très cliché, mais ça se passait vraiment comme ça.

A commencé une course à la popularité se basant sur notre sexualisation. Les tenues les plus sexy possibles, danses sensuelles et « chopes » pendant les soirées (alcoolisées) nous ont offert une certaine notoriété. Ça nous faisait bien rire, et l’avantage c’est que nous n’avions pas à croiser les gens et assumer les qu’en-dira-t-on du quotidien puisque nous n’étudions pas dans cette école…

J’étais à l’époque « plan-cul » avec un garçon de l’école, Vincent, qui ne se privait pas d’en parler à tous ses camarades. Lesquels me réservaient (je jure que c’est vrai) parfois une haie d’honneur accompagnée d’une ola lors de mes arrivées dans le hall de la résidence.

Un jour, un de nos « exploits sexuels » de soirée a été divulgué au haut-parleur dans toute l’école. Après ça, je me faisais régulièrement aborder par les étudiants à ce sujet.

J’ai été sexualisée, j’ai joué de cette sexualisation, et j’ai adoré ça. Toutes ces frasques nous faisaient beaucoup marrer avec mes copines, et j’ai des souvenirs très heureux de cette période. Sauf que j’ai pas mal souffert de cette sexualisation par la suite.

Avec le recul, je me rends compte que j’étais à ce moment-là un trophée pour Vincent : la pom-pom girl inaccessible de l’école d’à côté, qu’il avait réussi à mettre dans son lit.

Ma sexualisation à double-tranchant en grande école

Je pense qu’une femme peut s’affirmer par sa sexualité et en se sexualisant si elle le souhaite, et même s’empouvoirer en retournant des codes sexistes : si les hommes nous voient par le prisme de notre désirabilité, pourquoi après tout ne pas en jouer pour gravir les échelons ?

Mais pour ça, il faut avoir conscience que notre valeur ne repose PAS sur notre désirabilité. Ce qui n’était pas mon cas.

Au fond de moi, j’avais intégré que ma valeur en tant que femme reposait sur ma capacité à plaire à la gente masculine.

Comment construire une estime de soi saine quand on était la « star » d’une école, mais que notre popularité était basée sur notre physique, notre statut de pom-pom girl sexy et nos « prouesses » sexuelles ?

Quand notre mec nous a répété maintes et maintes fois qu’on était « bonne », « trop bonne », « vraiment bonne », mais pas une fois qu’on était « intelligente », « drôle », « cool », et qu’il n’a jamais voulu s’engager avec nous alors qu’on était folle amoureuse ?

Comment avoir confiance en soi quand on se sent trop fraîche à l’extérieur mais comme une merde à l’intérieur ?

Bien sûr, mon expérience du sexisme et ma sexualisation au sein de grandes écoles n’est pas directement responsable de mon manque d’estime de moi. Mais avec le recul, je me rends compte que ces événements y ont activement participé, de façon très insidieuse.

Et quand toute cette période ainsi que ma relation ont pris fin, je me suis sentie comme une coquille vide.

Je ne me contentais pas non plus de me sexualiser et de jouer de ma sexualisation : je participais moi-même à une forme de sexisme ambiant en slut-shamant activement l’ex de mon mec Vincent, à la réputation de « bombe » et « d’avion de chasse » dans l’école.

Je souhaitais par-dessus tout la détrôner pour devenir LA reine. Je la traitais de pute et passais mon temps à me comparer physiquement à elle (oui, je me croyais clairement dans Gossip Girl).

Je n’en suis pas fière.

Sexisme et sexualisation en grandes écoles : des phénomènes à déconstruire !

Je ne sais pas si les mentalités en grandes écoles sont particulièrement sexistes ou si elles agissent seulement comme des loupes grossissantes de grandes tendances de notre société, avec une exacerbation de certains comportements par un effet « petit-village » et une course à la popularité.

Quoi qu’il en soit, certaines choses sont à déconstruire, selon moi.

L’ambiance en grande école peut favoriser la sexualisation des étudiantes et leur affirmation par cette voie. Ce qui peut être cool, certes.

Sauf qu’il s’agit d’une sexualisation à double-tranchant. Certaines filles, comme moi, peuvent se sentir réduites à ça. Et si jouer de son sex-appeal peut amener la gloire, cela peut aussi se retourner contre soi en s’accompagnant de rumeurs et d’étiquettes pas forcément faciles à porter ainsi que de slut-shaming.

Entre une réputation de meuf coincée et de meuf trop libérée, l’équilibre est fragile.

Ces environnements où sexualisation des filles, injonctions à la performance sexuelle chez les mecs et sexisme ordinaire cohabitent constituent également des terreaux fertiles pour la culture du viol, c’est à dire la banalisation des violences sexuelles.

Dans mon école, la parole s’est libérée et de nombreuses filles, sous couvert d’anonymat ou à visage découvert, ont témoigné au sujet d’agressions sexuelles et de viols qu’elles ont subi.

L’administration a mis en place une cellule de lutte contre le sexisme et les violences sexuelles, et les mentalités évoluent chez les nouvelles promotions.

Les choses bougent, et j’espère que ça continuera !

À lire aussi : « La salope du lycée » prend la parole, et elle a des choses à dire

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Les Commentaires
42

Avatar de moldova
26 mai 2020 à 12h46
moldova
Je pense qu’une femme peut s’affirmer par sa sexualité et en se sexualisant si elle le souhaite, et même s’empouvoirer en retournant des codes sexistes : si les hommes te voient par le prisme de ta désirabilité, pourquoi après tout ne pas en jouer pour gravir les échelons ?
Moui... non. Au final ça revient quand même et toujours à jouer le jeu du sexisme ainsi qu'à le conforter. Je ne crois pas qu'on puisse s'affranchir d'une chose en jouant le jeu de cette même chose, même pour la dévoyer de son but initial... quand tu emploies un code, tu rends son usage légitime/tu le banalises d'une certaine manière. J'ai surtout l'impression que la mad se voile la face à ce moment-là. J'ai vraiment du mal à croire que l'affranchissement des femmes puisse réellement se produire par le biais d'un moyen sexiste, d'autant que son intention ne change strictement rien en termes de finalité: cette mad reste effacée derrière son corps, qu'elle s'en serve comme piège ou bien qu'on s'en serve pour elle.
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