Ai-je le droit d’avoir des complexes si je rentre dans les canons de beauté ?

Philippine a une morphologie qui correspond globalement aux canons de beauté féminins. Cela ne l'a pas empêchée d'avoir des complexes... mais ça a pu l'empêcher de les exprimer !

Ai-je le droit d’avoir des complexes si je rentre dans les canons de beauté ?

Article publié le 6 mars 2020 –

Je m’appelle Philippine, j’ai 21 ans. Je mesure 1m81 et je fais du 38.

Parfois je complexe sur mon corps. Comme tout le monde, me diras-tu.

Mais à ce complexe s’ajoute la culpabilité d’avoir de tels complexes parce que mon corps rentre dans les canons de beauté.

Je complexe donc de complexer.

P.S : Cet article sera émaillé avec des clichés issus de mon compte Instagram car je pense qu’il ne serait pas très cohérent de parler d’un tel sujet sans l’illustrer. C’est assez intimidant mais je connais la communauté de madmoiZelle et compte sur sa bienveillance… ♥

Comment le mannequinat a impacté mon rapport à mon corps

Quand j’étais ado, de mes treize à mes seize ans, j’ai eu plusieurs expériences dans le mannequinat.

J’étais très grande pour mon âge mais surtout filiforme, la puberté ne m’ayant pas encore frappée.

J’avais des jambes très fines, pas de poitrine, pas de hanches, pas de fesses. Et ce corps correspondait parfaitement au milieu du mannequinat dans lequel j’évoluais ponctuellement.

Étant une jeune fille qui n’avait pas très confiance en elle, le fait de poser pour des photos, faire des défilés et participer à des concours me faisait me sentir bien dans ma peau. Ça me donnait confiance en moi. 

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Mais lorsque mon corps a commencé à changer (autour de mes seize ans), lorsque mes formes « de femme », comme on dit, ont commencé à apparaître, les réactions dans le milieu du mannequinat ont été catégoriques :

« Tu es trop grosse. »

Ça a été hyper violent pour moi. On m’a expliqué que je devais perdre du poids si je voulais continuer.

Fini les concours et les défilés. Je n’ai jamais refait de mannequinat depuis.

Mon rapport à mon corps n’a pas toujours été très simple

Je n’ai parlé qu’à très peu de personnes de ces réflexions, que j’ai vécu comme de réelles agressions.

Ma confiance en moi avait été brisée et mon rapport à mon corps complètement modifié. Alors même que j’aimais initialement ces formes, que j’avais attendues avec impatience, je me suis mise à les détester

Pendant plusieurs mois, j’ai flirté avec la boulimie et souffert de troubles du comportement alimentaire, sans jamais en parler.

Pourquoi ? Parce que j’avais honte d’être aussi touchée par cette stupide phrase.

« Tu es trop grosse. »

J’étais mal parce que je savais que l’industrie du mannequinat ne me trouvait pas assez fine. Et j’étais mal d’être mal parce que j’entendais souvent :

« Qu’est-ce que j’aimerais avoir le même corps que toi… »

Je ne me sentais pas légitime d’être complexée par mon poids, mes formes, ma morphologie parce que je savais que ma silhouette était considérée comme conforme aux normes de beauté.

L’impact que ça a sur moi aujourd’hui

Heureusement, cette sombre période n’a pas duré trop longtemps, et je m’en suis bien sortie. J’ai aujourd’hui un rapport très sain à mon alimentation et à mon corps. Mais cette histoire a laissé une trace dans ma façon de penser.

Car aujourd’hui encore je n’ose pas trop de parler de mon rapport à mon corps.

Je n’ose dire quand mon corps me complexe, je n’ose pas dire non plus quand il ne me complexe pas.

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J’ai l’impression que, parce que je rentre dans « les standards de beauté en terme de morphologie », l’avis que je porte sur mon corps ne sera jamais le bon.

Si je dis que je ne l’aime pas, je suis une hypocrite parce que « beaucoup voudraient le même ».

Si je dis que je l’aime, je suis une prétentieuse parce que « forcément c’est facile d’aimer un corps fin ».

Je culpabilise quand j’ai des complexes

Même si je suis hyper à l’aise avec mon corps aujourd’hui, il m’arrive encore d’avoir des moments où je me sens complexée, trop ci, trop ça, pas assez ceci, pas assez cela. Comme tout le monde, je pense !

Par exemple, même si je ne passe jamais d’un extrême à l’autre, je fais partie de ces personnes dont le poids peut rapidement varier. Ainsi, la forme de mon ventre, mes hanches, mes fesses et même de mes seins peut changer en très peu de temps.

Et même si ce n’est flagrant pour personne je pense, moi je le vois, je le sens. Et je complexe.

Je deviens alors hyper sévère envers moi-même et parfois mes vieux démons reviennent me chuchoter :

« Tu n’es pas assez bien. »

Mais comme je garde en tête que je fais toujours partie de la catégorie « personnes fines », je n’ose pas parler de tous ces ressentis, de peur qu’on pense que « je ne dis ça que pour m’attirer des compliments ».

Ou qu’on m’engueule en me disant : « tu pourrais penser à celles qui ont vraiment de quoi être mal dans leur peau ».

Il s’agit de phrases que j’ai déjà entendues et qui peuvent faire mal, puisqu’elles remettent en cause mon mal-être ou du moins sa légitimité.

C’est d’ailleurs, je l’avoue, l’une des peurs que j’ai en écrivant cet article.

Je culpabilise quand j’aime mon corps

Mais c’est la même chose quand, à l’inverse, je suis dans une période où je me sens bien dans mon corps. Je n’ose pas le dire.

Je n’ose pas parler du fait que désormais je me suis réconciliée avec mes formes, dire que je m’accepte enfin après avoir haï et insulté mon corps, avouer que je l’aime tel qu’il est désormais.

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L'essentiel.

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J’ai peur qu’on me dise :

« T’es pas trop en position de parler de s’accepter, c’est facile pour toi. »

« Comment ça, tu te sens bien dans ton corps ? Ouais tu te kiffes quoi. »

Dans les deux sens, j’ai toujours l’impression que ce que je pense n’est pas ce qu’il faut.

Ai-je le droit d’avoir un avis sur mon corps ?

De ce fait, j’ai longtemps bafoué mon droit d’avoir un avis sur mon propre corps. Je ne savais même plus si je l’aimais ou pas. Je ne le détestais plus, mais je ne l’aimais et ne l’acceptais pas non plus vraiment.

J’essayais de ne pas me poser la question et me fiais un peu à l’opinion des autres pour me faire un avis dessus.

J’ai appris à aimer mon corps par le biais du regard que mes copains ont posé dessus. Ce qui m’a aidée dans un premier temps.

Parce qu’ils disaient me trouver « bonne et sexy » je me sentais « bonne et sexy ».

Mais je me rends compte que je n’ai fait que reproduire le schéma du mannequinat… J’ai donné à un tiers la responsabilité de me dire si je devais oui ou non aimer mon corps.

Et c’est quelque chose de vraiment malsain. Car même si dans mon cas, mes ex m’ont aidée à avoir une meilleure image de mon corps, cela aurait aussi pu être l’inverse.

J’ai eu tendance à oublier qu’en fait, à partir du moment où c’était mon corps, j’avais le droit d’avoir mon propre avis dessus.

Et que l’avis des autres, au final on s’en fout.

À l’heure où je t’écris ces mots, je ne ressens plus le besoin d’avoir l’opinion de quiconque pour me faire la mienne sur mon corps.

Mais qu’en est-il de mon ressenti quant au fait d’exprimer cette opinion ?

Est-ce légitime d’avoir des complexes quand je rentre dans les canons de beauté ?

J’ai grandi et ai commencé à forger mon moi adulte en ayant en tête qu’il existe un standard de beauté en termes de corps, de formes et de morphologie.

La bonne nouvelle pour moi c’est que mon corps n’a jamais été trop loin de ce standard. La mauvaise, c’est que je ne l’ai pas toujours vu de cet œil là et que ça ne m’a pas empêchée de le détester.

Oui, le fait de m’approcher de la taille mannequin (grande, fine) aurait dû me faire aimer mon corps. En théorie, du moins j’imagine.

Je me dis d’ailleurs que les filles dont les corps sont très différents de ces canons de beauté ont sûrement plus raison que moi de complexer.

Mais je pense qu’il ne s’agit pas d’une compétition

Je ne suis pas sûre qu’il existe une « légitimité » quand il s’agit de complexes. Car quand on a un complexe, souvent on ne l’a pas choisi ! C’est quelque chose qui ne se contrôle pas.

Comme le disait Marion Seclin dans sa superbe lettre d’amour à son corps :

« Dans un monde où même les corps qui s’approche de cette perfection factice sont jugés, observés, critiqués, personne n’a le monopole du complexe. »

A-t-on le droit de complexer sur tout ?

Je me pose donc réellement la question :

Y a-t-il des cas de figure où il est socialement plus acceptable d’avoir des complexes ? 

Mis à part mon corps, je déteste mon nez qui, cassé, est beaucoup trop proéminent à mes yeux.

J’ai aussi longtemps complexé sur mes cheveux bouclés que j’ai cramés à coups de fer à lisser et auxquels j’ai plusieurs fois infligé le sort d’une couleur ratée.

Pourtant, jamais personne ne m’a reproché d’avoir de tels complexes.

J’ai donc l’impression que certains complexes sont plus socialement acceptés car ils portent sur des traits physiques qui ne sont pas dans les canons de beauté.

Si j’avais déclaré détester mon petit nez tout fin en trompette, soit l’archétype du nez féminin parfait, sûrement que les réactions n’auraient pas été les mêmes.

Ainsi, où est la limite ?

N’a-t-on le droit de complexer que sur les traits de notre physique qui ne rentrent pas dans les standards de beauté ?

Mais d’ailleurs comment sait-on si ces traits rentrent ou non dans les standards de beauté ? Qui le décrète ?

Mon rapport aux meufs bonnes

Quand je vois des mannequins ou des meufs archi bonnes sur Instagram dire qu’elles se trouvent trop ceci ou pas assez cela, j’ai parfois du mal à les comprendre. Parfois même du mal à me sentir empathique. Je me dis :

« Ben voyons, la meuf est parfaite et elle est toujours pas contente ? »

Mais n’est-ce pas très hypocrite de ma part de penser ça ? Est-ce que tu es en train de penser :

« Attends, la meuf dit qu’elle est complexée d’avoir des complexes, mais elle se met pas à la place des autres qui en ont, ça n’a aucun sens ? »

Je me rends tout à fait compte de la dissonance dans ma réflexion et je me demande comment je peux être aussi contradictoire !

Malheureusement, en l’analysant je me rends compte que cette dernière découle d’un modèle de pensées que j’ai intégré pendant des années. Et la déconstruction, ça prend du temps.

J’en viens à cette conclusion : on ne porte jamais le même regard que les autres sur notre corps. Et il est temps d’intégrer cette vérité.

Ce n’est pas parce qu’un corps (ou en tout cas l’un de ses éléments) est socialement considéré comme beau qu’il est vu de cette façon par la personne à qui il appartient.

Ce n’est pas parce que tu détestes cette partie de ton corps que tout le monde la déteste ; à l’inverse ce n’est pas parce que tu trouves cette partie du corps magnifique sur quelqu’un d’autre que cette personne pense la même chose.

Dans mon cas, ce n’est pas parce que ma morphologie est similaire à celle des meufs en bikini sur Instagram que je trouve que je leur ressemble.

Vraiment pas.

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C’est quelque chose que j’aimerais que les autres comprennent, mais que j’aimerais avant tout comprendre moi-même, pour arrêter de porter sur les autres ce regard et ce jugement qui m’a déjà fait si mal.

Mon expérience n’est pas unique

Si j’écris aujourd’hui cet article, c’est parce que j’ai l’impression que ce fait de « complexer d’avoir des complexes » est un point de vue que l’on n’entend pas beaucoup quand on parle de rapport au corps.

Peut-être que lire plus tôt le récit d’une fille qui ressentait la même chose que moi m’aurait fait relativiser et arrêter de m’auto-flageller en permanence, qui sait ?

Du coup, je me dis que si mon témoignage peut aider quelqu’un à se sentir mieux dans sa peau, alors il aura mérité d’être écrit.

Je tiens à préciser que le but de cet article n’est pas de faire que le mouvement body-positive se concentre sur les meufs minces d’1m80 en niant les autres cas, car je ne voudrais pas qu’on m’attribue des intentions qui ne sont pas les miennes.

Je ne veux pas mettre les corps comme les miens au premier plan du mouvement, je voudrais juste qu’on ne les oublie et qu’on ne les renie pas pour autant.

Tout le monde a besoin d’être body positive et tout le monde a le droit d’émettre un avis sur son corps sans culpabiliser.

Personne ne devrait se sentir coupable de complexer… et à l’inverse personne ne devrait s’en vouloir d’aimer son corps.

Je m’appelle donc Philippine, j’ai 21 ans. Je mesure 1m81 et je fais du 38.

Je suis parfois complexée par mon corps mais je l’aime quand même et je ne voudrais ne plus jamais me sentir coupable de ce que je ressens à ce sujet-là !

À lire aussi : Je me suis toujours trouvée grosse, avec 10kg de plus ou de moins

Philippine M.

Philippine M.


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Commentaires

Clorinthe

L’humain est un être social, beaucoup (moi y compris) ressentent le besoin d’être accepté par un groupe (car l’être humain isolé s’expose à plus de danger, cela tient peut-être à un besoin très ancien de sécurité). C’est pour cette raison qu’il est difficile d’assumer une différence physique, surtout à l’adolescence. (On recherche l’adhésion protectrice de ses camarades au moment où l’on quitte le cocon familial). Cela vient aussi peut-être du besoin d’être aimé, c’est pour cette raison que les remarques, voir les moqueries, de nos proches sont si blessantes et peuvent provoquer des complexes sur le long terme et une sensation de rejet, voir d’insécurité. Quand on est enfant, on cherche parfois à faire le bonheur de nos parents en les rendant fiers. On vit nos différences physiques (pilosité, poids) et surtout leurs critiques comme un échec.
 

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