Tout comprendre sur le mugshot challenge, cette tendance qui fait polémique


Depuis plusieurs semaines, des internautes imitent sur TikTok les fameux mugshots de garde à vue aux USA, ce qui fait polémique. Pour mieux comprendre cette tendance controversée, c'est par ici !

mugshot challenge@jamescharles (TikTok)

— Publié le 23 mai 2020

Il y a plusieurs semaines, une tendance s’est mise à émerger sur Internet, et en particulier sur TikTok : le mugshot challenge.

Repris par plusieurs personnalités connues comme l’influenceur James Charles, ce challenge fait depuis polémique car il est considéré comme problématique sous de nombreux aspects.

Revenons ensemble sur ce phénomène que je trouve assez intéressant !

C’est quoi le mugshot challenge ?

Pour te remettre à la page, le mugshot challenge est une tendance virale qui consiste à produire du contenu (photos ou vidéo TikTok par exemple), en donnant l’impression qu’il s’agit d’un mugshot (aka photo de garde à vue).

Selon le média Mashable, la tendance initiale lancée par des utilisateurs de TikTok consistait plutôt à partager des mugshots qui leur plaisaient en vidéo.

@camwoohooopart 3!!!! last girl looks like she knows how to have a gooooood time ##greenscreen ##shykids ##diyproject ##mugshot ##fyp♬ Really Really – Kevin Gates

Par la suite, les utilisateurs se sont mis petit à petit à reproduire des mugshots eux-mêmes.

Souvent maquillées pour imiter un œil au beurre noir, un nez ensanglanté ou du mascara qui aurait coulé pendant plusieurs heures, les personnes qui participent au mugshot challenge se mettent en scène pour prendre l’apparence de détenus.

« Est-ce que c’est bizarre que j’aime bien ce look ? »

@nehvjonesI was voted most likely to get 🅰️rested by my year 🤷‍♀️ ##mugshawtys ##mugshotshawty ##mugshotchallenge ##irish ##fyp♬ follow me – crystalmoon35

@iamurmhysaBon voilà tu coco les bails, j’adore, challenge réussit ? ##fyp ##mugshotchallenge #pourtoi ##foryoupage♬ noen abby and sarah used this sound and im crying – .gacha._.cartoons

Certaines ajoutent même un vêtement orange pour faire référence à l’uniforme des détenus américains que l’on retrouve dans toutes les séries.

@hopieschlenkerGot caught stealin hearts I guess ##mugshotchallenge♬ Deep End Freestyle – Sleepy Hallow

Or, si ce challenge a connu un succès mondial, il est aussi très controversé et met mal à l’aise un bon nombre de personnes… dont je fais partie, je dois bien l’avouer.

Pourquoi ce challenge fait polémique

Ce qui pose problème pour beaucoup de gens, c’est de voir à quel point la violence et l’incarcération sont glamourisées dans les vidéos et photos du mugshot challenge.

Si les internautes se mettent à imiter des détenus de cette façon, c’est parce qu’ils semblent y trouver une forme d’esthétique, un côté « cool et sexy ».

En tapant #hotmugshot dans la barre de recherche Twitter, on tombe d’ailleurs sur tout un tas de tweets qui témoignent de cette sorte de fantasme généré par les photos de détenus.

Le dernier #HotMugshot c’est cette femme de l’Arkansas. Si j’étais son avocat je n’arrêterais jamais d’essayer de la faire relaxer/de la faire décoller. (« get her off » peut avoir les deux sens en anglais)

Jeremy Meeks, ancien détenu dont le mugshot était devenu viral, a d’ailleurs par la suite décroché un contrat de mannequinat grâce à sa belle gueule, et il a même défilé lors de la Fashion Week de New York en 2017.

L’image du « taulard sexy », bien ancrée dans la société, semble avoir de beaux jours devant elle, alors même qu’elle occulte la gravité de l’incarcération et de la violence qui y est liée.

Par ailleurs, le mugshot challenge fait complètement passer à la trappe les injustices sociales subies par les minorités, qu’elles soient noires, latinos ou pauvres, qui sont arrêtées et incarcérées de façon excessives par rapport aux personnes blanches.

Si Jeremy Meeks a réussi à s’en sortir grâce à son physique, beaucoup n’ont pas cette chance et sont victimes de leur ethnie ou de leur milieu social d’origine.

Or, les internautes qui participent à ce challenge sont, pour la grande majorité d’entre-eux, blancs et privilégiés, comme c’est le cas de James Charles qui a effacé son mugshot challenge de Twitter après avoir reçu de nombreuses critiques pour cette raison.

Pour autant, l’influenceur l’a re-posté sur TikTok, accompagné d’une description très passive-agressive qui semble montrer qu’il n’a pas franchement compris où était le problème…

@jamescharleshopefully tik tok doesn’t cancel me for the ##mugshot trend like the people on twitter did 😶♬ noen abby and sarah used this sound and im crying – .gacha._.cartoons

« Avec un peu de chance je ne vais pas me faire cancel par TikTok pour ce challenge comme ça a été le cas sur Twitter »

Le problème, James, c’est qu’en glamourisant l’incarcération comme tu le fais en participant à ce challenge, tu minimises complètement les réalités qui existent autour, comme si être prisonnier se limitait à avoir l’air cool sur une photo badass.

Glamouriser la violence et le mal-être, une constante sur Internet ?

Si ce challenge me met profondément mal à l’aise, je trouve assez étonnant qu’il fasse réagir plus que certaines autres tendances plus ou moins explicites qui émergent régulièrement sur Internet.

J’étais au lycée à l’époque où c’était cool d’être sur Tumblr, et pourtant j’ai toujours été très dérangée par l’esthétique des contenus qui s’y trouvaient : anorexie banalisée, scarifications esthétisées, glorification de la dépression…

Le tout venant de personnes souvent peu concernées par les troubles physiques et psychiques.

Je me souviens notamment de copines à moi qui tweetaient régulièrement des choses comme « journée de merde, ça part en Xanax lol », comme si c’était cool de prendre des anxiolytiques.

N’étant pas spécialement concernée, j’ai toujours eu du mal à comprendre en quoi le mal-être ou la maladie pouvaient être autant idéalisés, en quoi prendre ses bleus et ses mutilations en photo était esthétique.

Je sais cependant que cela peut avoir un rôle cathartique pour certaines personnes… mais aussi être dangereux pour d’autres qui seront confrontées à ce contenu « glamourisant » des souffrances.

Enfin, dans le cas du mugshot challenge, la question n’est pas la même puisque les personnes ne sont ni réellement blessées, ni réellement incarcérées. Ce n’est que « pour le style », et j’ai du mal à comprendre en quoi avoir l’air de s’être fait arrêter par les flics est stylé.

C’est d’autant plus problématique selon moi quand cette glamourisation de la violence et de la souffrance vient d’influenceurs mondialement connus qui jouent un rôle important auprès des générations plus jeunes (surtout sur TikTok dont la population est particulièrement jeune).

Mais dans un sens, voir à quel point ce challenge a fait réagir, par rapport à la banalisation totale de ce qui se passait sur Tumblr il y a 10 ans, me donne de l’espoir.

Ce qui était acceptable en 2010 ne l’est plus en 2020, et comme le prouve la polémique autour de James Charles, ceux qui ont du mal à le comprendre en subissent les conséquences.

À lire aussi : Qu’est-ce que les « pancake cereal », cette recette tendance qu’on voit partout ?

Lucie Niekrasz

Lucie Niekrasz

Lucie est la rédactrice beauté de madmoiZelle (quand elle n'est pas trop occupée à chanter des chansons des années 2000 ou à manger des crêpes).

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Commentaires

Daydream

[EDIT : une personne m'avait demandé des explications sur le racisme de la police et pourquoi se déguiser en victime de violences policières pour faire joli quand on est blanc-he est problématique. J'ajoute quelques ressources, noms et articles à ce que j'avais déjà cité.]

Si tu ne vois pas le lien, j'espère que tu auras la patience de tout lire !

Les personnes racisées, noires, arabes, mais aussi les Roms, par exemple, subissent des contrôles d'identité au faciès réguliers (parfois quotidiennement) alors que les blanc-he-s non. Cela ne veut pas dire que les blanc-hes ne sont pas arrêté-es, emprisonn-ées. En revanche, iels ne le sont pas aussi fréquemment, aussi banalement et en raison de leur couleur de peau et/ou origine supposée.

En 2018, le défenseur des droits estimait que les jeunes perçus comme noirs ou arabes avaient environ 20 fois plus de chances que les autres de se faire contrôler : https://www.liberation.fr/france/20...t-un-racisme-conscient-ou-inconscient_1687114

Les populations racisées sont aussi surreprésentées dans les prisons américaines mais pas que.
C'est plus difficile à montrer en France en raison de l'absence de statistiques ethniques (ce qui est bien pratique pour nier les problèmes). Mais la tendance est a priori la même en France : surreprésentation des hommes jeunes, racisés et pauvres dans les prisons. On peut en trouver des indices, simplement en écoutant les militant-es racisées (l'expérience de la prison est beaucoup plus commune dans les milieux précaires et/ou racisés qu'ailleurs). On peut aussi le déduire.
Voici une source montrant que la population carcérale est majoritairement masculine et pauvre : https://oip.org/en-bref/qui-sont-les-personnes-incarcerees/
Or, on sait que les personnes racisées sont également bien plus souvent précaires que les autres.

Enfin, voici également une liste de personnes tuées par la police, qui montre une surreprésentation des personnes racisées : http://www.urgence-notre-police-assassine.fr/123663553

Pour des ressources plus complètes, tu peux lire le travail des militant-es comme le collectif Justice pour Adama, Amal Bentounsi, ou bien les journalistes et militant-es Rokhaya Diallo, Taha Bouhafs et Sihame Asbague. Des podcasts comme Kiffe ta race ou Extimité en parlent. Assa Traoré a également été interviewée dans La Poudre.

Des recherches ont aussi été effectuées par des sociologues/anthropologues sur la police : La force de l'ordre de Didier Fassin, La domination policière de Mathieu Rigouste ou les ouvrages de Fabien Jobard, par exemple. De façon générale, les travaux des chercheurs sur les polices françaises, américaine, etc. sont assez unanimes concernant le racisme de ces institutions et le ciblage systématique de populations précaires et racisées pour des contrôles, intimidations et violences.

Ces choses sont même dénoncées par des policiers qui témoignent de l'intérieur, comme Sihem Souid, qui a publié un livre sur ce sujet et été suspendue et poursuivie en diffamation pour son témoignage. Récemment, d'autres policiers ont témoigné des violences et du racisme auquel ils assistent en permanence. Voir un des articles de StreetPress plus bas, et voir aussi ce docu audio :
https://www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/police-tu-laimes-ou-tu-la-quittes

Bien sûr que les violences policières peuvent aussi arriver aux blanc-hes, mais c'est beaucoup plus rare et cela n'arrive pas en raison de leur couleur de peau. Et il faut remarquer que quand des blanc-hes se font battre et mutiler par la police (lors de mouvements sociaux, par exemple), la presse en parle plus que lorsque ce sont des jeunes racisés dans les quartiers populaires qui sont victimes de ces violences. (C'est normal et important d'en parler, mais craignos de le faire que quand les victimes sont blanches.)

C'est pour ça que j'y vois une forme d'appropriation, lorsque des jeunes, blancs, plutôt aisés et connus comme James Charles se déguisent en victimes de violences policières pour le fun et pour les likes. (Je parle bien de violence, car avoir le nez en sang après une arrestation n'est pas normal : la police n'a pas le droit de tabasser les gens en garde à vue.)
C'est très violent symboliquement, même s'iels ne s'en rendent pas compte.
J'ai utilisé ce mot d'appropriation à dessein car un des problèmes soulevés par l'appropriation culturelle, c'est le fait que des blanc-hes s'approprient la culture des racisé-es sans vivre l'expérience du racisme qui va avec. Ici, c'est un peu ça : prendre la pose d'une personne violentée, sans avoir vécu la violence, la peur, la douleur qui vont avec. Et sans développer de discours critique là-dessus, bien sûr.

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Actualités supplémentaires à ce sujet au cas où quelqu'un ne les aurait pas vues passer et ne serait toujours pas convaincu (TW violence et racisme extrême, suprémacisme blanc, misogynie, homophobie, apologie des violences policières) :
https://www.arteradio.com/son/61664080/gardiens_de_la_paix
https://www.streetpress.com/sujet/1...tes-groupe-facebook-racisme-violences-sexisme
https://www.streetpress.com/sujet/1...changent-racisme-raciste-violences-policieres
https://www.amnesty.fr/actualites/f...s-policieres-illegales-pendant-le-confinement

Pour finir, un exemple de ce qui se passe quand une femme noire, Rokhaya Diallo, parle de racisme VS quand un homme blanc, Pascal Blanchard, en parle :
 
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