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Source : Pexels / Vlada Karpovich
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« Je n’aurais jamais imaginé avorter en ayant déjà eu des enfants »

Est-ce que la décision d’avorter se vit différemment lorsque l’on est déjà parent ? Cinq femmes témoignent.

La parole autour de l’avortement s’est largement libérée, mais on associe encore beaucoup ce choix à des personnes ne souhaitant pas avoir d’enfants, ou bien « plus tard ». Pourtant, l’avortement peut également être un choix lorsque l’on a déjà des enfants et que l’on ne souhaite plus agrandir sa famille. Après un ou plusieurs enfants, comment vit-on la décision d’avorter ?

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« La décision s’est prise très rapidement »

Tombée enceinte à l’aube de la quarantaine alors qu’elle était déjà mère de deux enfants nés d’une précédente union, pour Élise, la décision de ne pas poursuivre cette grossesse était évidente. « En faisant le test de grossesse, j’ai compris que je savais déjà, je n’ai pas eu l’impression de prendre de décision. Je me suis tout de suite projetée sur l’accompagnement médical, la recherche d’informations fiables, et surtout me protéger au maximum pour que cela se passe bien pour moi, comme j’avais déjà vécu des violences obstétricales. »

Pour Marine également, ce choix était logique. « C’est arrivé deux fois en l’intervalle de six mois. Mon fils avait un an, et je n’avais pas encore fait le deuil d’avoir mis au monde un enfant dans une situation familiale bancale. Je ne me suis pas vraiment posé de question, j’ai fait ce choix et c’était entièrement assumé ».

Jeanne*, elle aussi, a pris sa décision immédiatement.

« Nous avions trois enfants et ne souhaitions pas en accueillir de nouveau. La décision d’avorter s’est prise très rapidement, dans les minutes qui ont suivi le test de grossesse positif. J’étais paniquée à l’idée de revivre une grossesse et les premiers mois de bébé. »

Pour Juliette*, au contraire, la décision a été très difficile à prendre. « J’ai appris ma grossesse tardivement, donc j’ai eu un temps de réflexion très court. Mais avec mon mari, notre premier réflexe a été de se dire que nous ne voulions pas de ce bébé. Nous avons tout de même pesé les pour et les contre. Notre situation financière et matérielle n’était pas idéale pour accueillir un nouvel enfant comme il l’aurait mérité. »

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Émilie*, qui rêvait d’être mère à nouveau, a également souffert de cette décision, qui s’avérait nécessaire. « J’étais dans une relation avec un homme instable, avec qui il était impossible se projeter. Mon fils, issu d’une précédente union, avait 6 ans et je ne me voyais pas élever seule deux enfants. Pour moi, avoir un enfant, c’était aussi construire une famille avec une personne que l’on aime profondément. J’étais sûre au fond de moi de faire le bon choix, pour mon fils, pour moi, pour l’avenir. »

« J’avais honte d’aller voir ma sage-femme pour ça »

Élise et Jeanne déplorent avoir eu du mal à trouver des informations fiables sur l’avortement, mais aussi des praticiens pouvant proposer des rendez-vous dans les délais. « Le site du gouvernement n’était pas à jour, et on tombe facilement sur des sites anti-IVG déguisés en associations de soutien », explique Élise.

« Je voulais faire une IVG médicamenteuse et avoir affaire au moins de personnes possible, mais le centre de planification du CHU n’avait pas de RDV dans les temps, les gynécologues que je contactais ne pratiquaient pas d’IVG, et les sage-femmes à qui je laissais des messages ne m’ont jamais rappelé », regrette-t-elle.

Elle a finalement pu trouver un rendez-vous chez une sage-femme sur la plateforme Doctolib, suite à une annulation.

Confrontée à la même situation, Jeanne a fini par prendre rendez-vous chez une sage-femme qu’elle connaissait déjà. « J’avais honte d’aller la voir pour ça. Je pensais que j’aurais préféré une sage-femme inconnue, que je ne reverrais jamais. Finalement, j’étais contente d’avoir une sage-femme qui me connaissait, elle a été très bienveillante. »

Toutes ont eu des douleurs, beaucoup de saignements et de fatigue, quelle que soit la méthode d’avortement choisie. Marine a expérimenté les deux, « j’ai trouvé la méthode par aspiration moins douloureuse, et on ne voit pas l’évacuation du fœtus », mais Juliette, qui a également fait cette opération, regrette de ne pas avoir pu rester une nuit sur place alors qu’elle a trouvé cela très éprouvant. Elise a été surprise par le fait que les hormones de grossesse restent un certain temps dans l’organisme après l’avortement, un fait dont elle n’avait pas été prévenue.

Après l’IVG, le sentiment dominant n’est pas le même chez chacune. Pour Émilie, ç’a été un soulagement intense, teinté de regret d’avoir été forcée à faire ce choix. Juliette s’est plutôt sentie honteuse et coupable. « Quelques mois après, la douleur reste vive, je n’aurais jamais imaginé avorter dans la trentaine, en étant mariée, en ayant des enfants et une situation professionnelle stable. » Jeanne, chamboulée par les hormones, a eu des épisodes de regrets puis de réassurance face à sa décision.

À lire aussi : En 2022, 234 000 IVG ont été pratiquées, le taux le plus haut depuis 1990

Éléonore, psychologue clinicienne, explique que selon plusieurs études longitudinales internationales publiées entre 2020 et 2022, « l’émotion majeure ressentie après un avortement est le soulagement. Il ne s’agit pas de dire que c’est une décision “facile” à prendre, mais pour une majorité de femmes la difficulté se situe encore plutôt dans la stigmatisation autour de ce choix, le manque de connaissances sur le sujet et la possibilité d’avoir ce choix-là, que dans les conséquences de l’acte lui-même. »

« Mon conjoint a compensé financièrement ma perte de salaire »

L’avortement semble d’autant plus tabou quand il est vécu par des personnes déjà parents. Élise en a très peu parlé autour d’elle, à quelques amies proches, mais elle ne s’est pas sentie très soutenue. Il était, cependant, inconcevable pour elle de porter seule la décision et ses conséquences. « Mon conjoint a été en télétravail pour être présent physiquement, et il a également compensé financièrement ma perte de salaire et les jours de carence. Ça m’a aidé de savoir que je ne subissais pas tout sur tous les plans. »

Le mari de Jeanne lui a offert également son soutien indéfectible. « Il m’a tout de suite dit qu’il serait là pour moi, que ce soit pour avorter ou pour poursuivre cette grossesse. Il m’est quand même arrivé de lui en vouloir, il a été présent, mais comme pour mes fausses couches, il s’est retrouvé bien démuni ». Elle n’a cependant pas souhaité en parler au reste de son entourage.

Marine n’en a parlé à personne non plus. Émilie s’en est confiée à quelques personnes, et a reçu du soutien et de la compréhension, notamment de sa mère. Cependant, son conjoint ne s’est pas rendu disponible pour l’accompagner, et une soignante s’est permis de commenter sa décision d’avorter.

« Si je n’avais pas eu d’enfants, je me serais sûrement posé la question de le garder »

Avorter après avoir eu des enfants, est-ce un choix d’autant plus difficile ? Selon la psychologue, la différence se situe « autour de la représentation qu’ont acquises les personnes étant déjà parents, qui induit une appréhension peut-être différente de cet acte, puisque chargée d’un vécu antérieur. »

Élise pense qu’avoir été déjà mère a joué sur sa décision, « si je n’avais pas eu d’enfant, je me serais sûrement posé la question de le garder ou pas. Mais là, j’ai senti que je vivais cela différemment des grossesses de mes enfants, cette fois-ci, je ne projetais pas de bébé, de futur. Et cette expérience m’a aidée à être sûre que je ne voulais pas de troisième enfant. »

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Pour Juliette également, le fait d’être déjà mère a motivé sa décision. « Nous savions que nous n’aurions pas pu donner autant à ce bébé. En revanche, je trouve que ça la rend plus difficile à vivre, car on sait comme on l’aurait aimé, et on se dit au fond qu’on a privé nos enfants de quelqu’un qu’ils auraient énormément aimé, et ç’aurait été bien réciproque. »

« Le fait d’avoir déjà eu des enfants a facilité pour moi la prise de décision », déclare, elle aussi, Jeanne. « Nous dormions tous toute la nuit depuis quelques mois à peine, franchement me relancer dans les nuits avec un nourrisson me paraissait totalement insurmontable, je crois que j’aurais pu mourir de manque de sommeil. Mais ensuite, pendant un an, je me disais régulièrement « là, j’en serais à tel stade de grossesse » ou nous qui avons trois filles « ç’aurait pu être un garçon », « là, il aurait eu tel âge ». »

« Le fait d’être déjà mère n’a pas rendu ce moment plus facile à vivre, parce que j’espérais avoir un jour d’autres enfants et je craignais que ça ne se produise jamais. En revanche, quelques mois plus tard, ma vie a pris un tournant très positif qui n’aurait pas été possible si j’avais gardé cette grossesse », raconte, pour sa part, Émilie, qui a depuis eu d’autres enfants.

Alors comment accepter au mieux cette décision, parfois difficile à vivre même si le choix était évident ? Élise a apprécié lire des livres de témoignages, notamment de personnes ne vivant pas forcément l’avortement comme un drame. Juliette a refusé l’aide psychologique sur le moment, « je me disais qu’il fallait assumer », mais avec son mari, ils pensent désormais consulter, car cette expérience a mis à mal leur couple. « Je pense que cela reste une des épreuves les plus dures de notre vie, même si je ne regrette pas cette décision. Il faut juste qu’on apprenne à vivre sereinement avec. »

Éléonore recommande de chercher des soignants non culpabilisants, notamment par le biais du site Gyn&co, un soutien psychologique si nécessaire (« pour sortir de la culpabilisation, affirmer ses choix et ancrer de la congruence entre ses actions, ses pensées et les émotions ressenties »), et d’échanger avec des personnes ayant vécu la même chose.

*Ces prénoms ont été modifiés

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Les Commentaires

1
Avatar de PingouinMasque
8 décembre 2023 à 12h12
PingouinMasque
Les conjoints sont là, mais pas au point de prendre en charge la contraception visiblement.
En 2023 on a toujours pas avancé d'un iota là -dessus.
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