J’ai créé le fameux « test de pureté », et je vais le supprimer

Un des créateurs du célèbre « test de pureté » Griffor explique pourquoi il va mettre hors-ligne ce petit monument de l'Internet français.

J’ai créé le fameux « test de pureté », et je vais le supprimer

Il y a quelques années, dans les soirées, les couloirs du lycée et même ceux de la fac, résonnait souvent le nom du fameux « test de pureté Griffor ».

Ce site français te posait plein de questions pour savoir à quel point tu étais une personne « pure » ; ça parlait de sexe, de vol, d’alcool, de drogues… à mes yeux d’ado, c’était le top de la provoc !

Et puis j’ai grandi. Et le monde aussi.

Le test de pureté Griffor, sévèrement obsolète

Début 2019, je revenais dans un article sur le test de pureté Griffor en le regardant avec mes yeux de meuf plus éduquée, plus déconstruite.

Et ça piquait pas mal.

Homophobie, culture du viol, tabou autour de la sexualité féminine… Aïe aïe aïe ! Tout ça m’avait l’air bien périmé !

Quelle ne fut pas ma surprise de recevoir, un an et demi plus tard, le message d’un des co-fondateurs du test de pureté qui m’expliquait avoir lu avec attention mon article et réfléchir à… supprimer la page.

J’ai donc échangé avec lui pour savoir d’où vient le test de pureté, et qu’est-ce qui l’a mené à le regarder différemment !

Interview d’un créateur du test de pureté Griffor

L’homme, qui a souhaité rester anonyme, a créé le test de pureté quand il était à la fac, à la fin des années 90, avec quelques autres copains (tous de genre masculin).

Il revient sur l’histoire de ce test, et la façon dont il le considère, plus de 20 ans après sa création.

D’où vient le test de pureté Griffor ?

Mon interlocuteur m’explique :

Peu de gens le savent, mais le test de pureté existait déjà quand on a eu l’idée d’en faire un site ! À la base, c’était un fichier Excel qui circulait entre élèves de notre université, par mail.

Par contre, il était en anglais. Un ami a décidé de le traduire, puis d’en faire une rubrique de notre petit site Web du groupe, tout d’abord destiné à faciliter la circulation du test : au lieu de se faire passer le fichier Excel entre nous, on faisait simplement passer l’adresse du site.

Comme il y avait un système qui gardait les scores, c’était facile de « se comparer », grâce à nos noms ou pseudos !

Le succès du test de pureté Griffor

Ces quelques élèves avaient-ils vu venir le succès du test de pureté ? Savaient-ils qu’ils allaient créer un monument de l’Internet francophone ? Revendiquaient-ils la paternité du test ?

Le test de pureté a vite fait le tour de notre université et tout le monde était au courant que nous en étions les instigateurs.

À partir de la fin de l’université, on ne parlait pas forcément du test de pureté à notre entourage, ni aux gens qu’on côtoyait.

Mais le sujet finissait parfois par arriver, soit parce quand on parlait de notre groupe de potes, le mot « Griffor » évoquait quelque chose de familier, soit parce qu’une personne en parlait spontanément, disant « Ah tiens j’ai fait ce test, tu devrais le faire aussi »…

À ce moment-là, on se dévoilait sans problèmes, c’était pas tabou.

Ensuite, les études finies, le succès du test est venu très progressivement. Il est resté un peu planqué dans les arcanes du site principal de notre groupe, jusqu’en 2002.

Il y avait déjà pas mal de visiteurs pour l’époque, mais on était loin de ce qu’il est aujourd’hui.

En 2003, on a décidé de le séparer de notre site principal et d’en faire un site à part entière. Depuis cette année, la fréquentation n’a cessé d’augmenter.

Le test de pureté Griffor a-t-il rendu ses créateurs riches ?

Monétiser un site très fréquenté, en y apposant des encarts de pub par exemple, ça se fait beaucoup et ça se comprend : si notre contenu a du succès, pourquoi ne pas gagner de l’argent avec ?

Cependant, ce n’est pas la décision qu’ont prise les créateurs du test de pureté.

Ce site ne nous a jamais rapporté quoi que ce soit au niveau pécunier. Par choix.

D’un commun accord, et malgré de nombreuses propositions au fil des années, nous avons toujours refusé d’y adjoindre des bannières de publicités ou quoi que ce soit d’autre. C’est toujours le cas aujourd’hui.

Ce site, bien que très visité, ne génère aucun revenu. On a même commencé à devoir payer son hébergement car le nombre important de visiteurs nous y a contraints !

On reparle souvent de cette histoire en se disant « Si on avait mis de la pub dès le début, on aurait accumulé pas mal d’argent, non ? ». Ouais, mais non.

Regarder le test de pureté Griffor avec des yeux d’aujourd’hui

J’ai demandé au co-créateur du test de pureté à quel moment il avait commencé à se poser des questions sur le contenu. Sa réponse est très intéressante !

J’ai commencé à y réfléchir il y a très peu de temps, pendant le confinement.

Ces dernières années, j’étais le seul à encore m’occuper de la gestion du test de pureté au jour le jour : maintenance technique, mais aussi veille des réseaux sociaux, car il nous arrive d’avoir brusquement un trafic important lorsqu’un influenceur connu parle de nous ou fait notre test.

C’est à l’occasion d’une « veille réseaux sociaux » que je suis tombé sur un article de madmoiZelle datant de février 2019 et qui m’avait échappé jusque là.

L’article établissait, à juste titre, le côté poussiéreux de la forme, mais surtout, pour le fond, la mise au même plan de questions qui n’ont pas forcément de rapport entre elles, et qui parfois touchent (sans avertissement préalable) à des concepts sur lesquels la société a été sensibilisée au fil des années.

On avait déjà eu, dans le passé, des commentaires un peu agressifs du style « vous vous rendez compte que vous banalisez le viol, avec ce truc ? ».

Mais c’est la lecture de cet article, en 2020, qui a résonné dans mon esprit. Je le cite :

« Dans quel monde peut-on mettre sur le même plan se branler, être bourrée, vendre de la coke et violer une personne incapable de consentir ? »

Une prise de conscience de sujets tels que le féminisme, le consentement, les sexualités, #MeToo, la culture du viol, le patriarcat, que j’avais déjà effectuée de manière personnelle, se retournait un peu contre moi.

À travers ce petit site, auquel je ne pense pas tous les jours, je me suis confronté à mon cheminement, et je me suis dit :

« Ah oui, il te reste ça à gérer. C’est pas un peu hypocrite de t’occuper encore de ce site tout en te sensibilisant à tous ces sujets ? »

Le test de pureté Griffor a-t-il toujours sa place en 2020 ?

Le co-créateur du test de pureté a bien grandi, et ce qui le faisait rire il y a 20 ans semble, soudain, très sérieux.

Ce site existe depuis 20 ans, et j’avais 20 ans quand il a été créé. Aujourd’hui, je suis quarantenaire et papa.

J’éduque ma fille (de 5 ans) du mieux que je peux. Un jour, elle sera ado, et tombera peut-être sur ce test ou un autre du genre…

Est-ce que les questions posées reflètent encore les attentes des jeunes ? Malgré l’aspect rigolard et détendu du jeu, ces questions ne sont-elles pas devenues choquantes, discriminantes pour certaines communautés ?

Est-ce que gagner quelques points à un test rigolo mérite de potentiellement blesser des gens ?

Cette prise de conscience m’a poussé à en parler, en premier lieu a mes amis et co-auteurs du site, que je côtoie toujours.

Je leur ai parlé de mon cas de conscience, de cet article, des questions qui en découlaient, et comme toujours concernant le test de pureté, je leur ai demandé leur avis sur tout ça.

J’en ai également parlé à ma compagne. Puis à toi, Mymy, l’autrice de cet article de 2019 qui a permis ce déclic en moi.

Est-ce que cet homme a des regrets concernant sa création ? C’est une question légitime, que je me suis permis de lui poser.

Le « moi » qui a créé ce test vivait dans une autre époque, un autre contexte. Je n’ai rien à lui reprocher : il ne savait pas.

Le test Griffor, tout comme ses clones, ont simplement mal vieilli, et ils ne correspondent plus à rien désormais.

Peut-on créer un test de pureté version 2020 ?

Serait-il possible de créer une version 2020, plus moderne et bienveillante, du test de pureté Griffor ? Peut-être, mais ce serait compliqué, assez éphémère, et pas forcément possible pour les créateurs du site.

On aurait pu prendre le parti d’en modifier les questions, pour s’adapter au monde d’aujourd’hui, prendre en compte les changements, éliminer les inégalités, la banalisation des violences de certaines questions.

Mais dans ce contexte encore bien différent d’aujourd’hui, qui suis-je, qui sommes-nous pour avoir le talent de corriger beaucoup de ces questions ?

Nous, on a tous entre 40 et 42 ans. Les gens qui font ce test aujourd’hui sont de la génération d’après, ils pourraient être nos gosses !

Même avec la meilleure volonté du monde, on n’a pas la capacité d’être assez à l’écoute pour satisfaire toutes les communautés qui se sentiraient lésées ou choquées, tout en conservant un minimum de fun. Ce serait sans fin.

Le test de pureté Griffor va disparaître

Mon interlocuteur a pris la décision de supprimer le test de pureté, qui va donc disparaître, à la fin de l’été, du Web français. Et il prend les choses avec beaucoup de philosophie.

Sachant qu’on ne gagne aucun argent avec ce site, la seule raison de le garder serait la nostalgie : « Il existe sur les Internets depuis 20 ans, pourquoi changer ça ? ». Argument vite balayé.

L’autre argument aurait été de dire :

— À quoi bon fermer ? Ce concept a déjà fait des petits, il existe d’autres tests de pureté, plus ou moins clairement pompés du nôtre. En quoi la disparition du test Griffor changera quelque chose ? D’autres prendront notre place !

Je ne m’attends à rien à ce niveau-là, chacun sera responsable de ses actes. Mais moi, je ne veux plus être responsable, même indirectement, du malheur d’autrui, via les préjugés que peuvent véhiculer ce site.

De façon personnelle, la décision était vite prise : ce test doit disparaître. Mais comme chaque décision le concernant se fait en démocratie « à la majorité », j’ai demandé l’avis de tous mes comparses (on est 6).

Le résultat est sans appel : 100% sont POUR la suppression du test. Je suis content que nos avis se rejoignent !

Le test de pureté Griffor, c’est fini !

Tu l’auras compris : le test de pureté, après plus de 20 ans d’existence, va être mis hors-ligne.

J’ai trouvé le témoignage de cet homme très intéressant : ce recul sur sa propre création, sa capacité à faire preuve de réflexion et de remise en question, l’humilité d’assumer qu’il serait incapable d’imaginer un test compatible avec les valeurs actuelles…

Je trouve aussi ça intéressant qu’il n’ait pas réfléchi après avoir reçu des commentaires incendiaires, mais après avoir lu un article plutôt mesuré et pédagogique. Sans vouloir me jeter des fleurs, hein ! Ça me fait simplement réfléchir aux façons les plus efficaces de faire passer un message.

Le test ne va pas être supprimé parce que ses créateurs ont peur d’être insultés, critiqués, peur de la cancel culture : il va l’être parce qu’il ne correspond plus à leurs convictions. Et c’est, finalement, la meilleure des raisons.

Je laisse à mon interlocuteur le mot de la fin, parce qu’il a besoin de toi !

On s’est mis d’accord pour fermer le test de pureté très prochainement. Et on souhaiterait écrire à la place un message court, ou une citation, simplement sur fond noir, comme une épitaphe.

On a pas encore trouvé quoi mettre… des idées ?

À lire aussi : Anatomie d’un Skyblog : dissection et nostalgie

Mymy Haegel

Mymy Haegel

Mymy est la rédactrice en chef de madmoiZelle. Elle est aussi dans la Brigade du Kif du super podcast Laisse-Moi Kiffer. Elle aime : avoir des opinions, les gens respectueux, et les spätzle.

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Commentaires

Nienke

Je dirais bien que je ne l'ai jamais pris au sérieux, que je l'ai découvert et fait pour la première en me marrant avec des amis....

Mais ce serait un mensonge. Je l'ai découvert dans un contexte où les gens autour de moi comparait leurs résultats, et comme une autre madz, je me suis sentie obligée à un moment de "tricher" pour ne pas avoir l'air d'une bonne soeur prude auprès de l'entourage que j'avais à ce moment-là. Le plus gênant pour moi étant la définition très religieuse de pureté que le site véhiculait. Je sais que mon avis et mon expérience vis à vis de ce site diffère de beaucoup d'autres personnes. De mon côté je ne suis donc pas chagrinée de le voir disparaitre, je pense que c'était surement très drôle il y a 20 ans dans le contexte fax/étudiants, je trouve au contraire très honorable de la part des auteurs du site d'avoir pu se sensibiliser et mûrir depuis au point d'être capable de prendre un tel recul sur leur site. Pour moi ils n'ont effectivement aucune honte à avoir pour être aujourd'hui aussi responsable et adulte.
 

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