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Musique

« Quand tu découvres Indochine, tu ne découvres pas juste Indochine » : retraçons l’histoire d’un groupe à part

Plus qu’un énième livre sur Indochine, un ouvrage célèbre les 40 ans du groupe. Rencontre avec Rafaëlle Hirsch-Doran, journaliste et fan, qui a mené une étroite collaboration avec Nicola Sirkis pour écrire cette œuvre foisonnante retraçant la vie d’un groupe qui ne ressemble à aucun autre.

Rafaëlle Hirsch-Doran a 11 ans quand elle découvre Indochine pour la toute première fois — on est en 2007 et le groupe est en promo pour son live enregistré à l’opéra d’Hanoï. Elle ne connaît rien de Nicola Sirkis et de sa clique, à peine L’Aventurier.

C’est le coup de foudre.

« J’étais aimantée. À partir de là, je voulais tout savoir. J’ai tout lu, j’ai fait à rebours, j’ai acheté Hanoï en premier, ensuite Alice et June ensuite Paradize, j’ai tout découvert à l’envers. »

2007, c’est aussi l’époque bénie des Skyblogs, source intarissable d’informations et de photos rares que s’échange une communauté de fans hard core, que Rafaëlle Hirsch-Doran rejoint rapidement.

C’est en devenant journaliste des années plus tard que l’écriture d’un documentaire sur son groupe fétiche lui vient comme une évidence. Rafaëlle Hirsch-Doran sort alors d’un concert du 13 Tour et l’idée germe dans son esprit.

« Je n’avais jamais rien vu d’aussi fort, c’était une expérience de dingue. Je me suis dit “c’est bête je suis journaliste, je connais toute l’histoire, autant en faire quelque chose qui me fait un peu kiffer”. Au départ, je voulais l’écrire pour moi, dans mon coin. » 

Avant d’être un projet de livre, c’est donc un documentaire qu’elle a en tête. Elle se lance, apprend qu’un ami de son père connaît Nicola Sirkis. Une heureuse coïncidence qui va tout déclencher.

« J’ai demandé à cet ami de jeter un œil pour me dire ce qu’il en pensait. Il a trouvé ça bien et l’a envoyé à Nicola. »

Déterrer les trésors enfouis d’Indochine

Il existe une maison dans Paris où Nicola Sirkis a gardé quarante ans d’archives du groupe Indochine. Convaincu par le projet de Rafaëlle Hirsch-Doran, il lui confie les clefs de cette véritable caverne aux trésors.

Tout y est : costumes, enregistrements, photos… Un rêve pour cette fan qui devient l’archiviste du groupe, déterre, fouille, tire le fil de l’immense pelote de son groupe préféré.

« C’était un énorme bordel, certaines choses n’avaient pas été sorties depuis 40 ans, comme des journaux intimes, qu’on voit dans le livre. J’ai passé six mois dans une maison où il y avait tout. »

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On imagine aisément sa joie frénétique en découvrant cette matière inestimable.

« Il y avait des formats que je ne connaissais pas, qui n’étaient ni des cassettes, ni des CD ; j’ai utilisé des lecteurs de DAT, des projecteurs à diapos, pour la première fois de ma vie. »

À côté d’elle, Nicola Sirkis s’en étonne : « Tu sais pas comment ça marche ? » Il lui sert de référent pour comprendre ce qu’elle a sous les yeux :

« Nicola a une mémoire incroyable, c’est impressionnant. Je lui montrais des vieilles photos prises par des fans depuis le public avec un vieux flash, floues, et il était capable de me dire “ça, c’est tel jour, telle émission où on a joué telle chanson”. »

Il a fallu faire des choix, car tout ne pouvait pas rentrer dans cet élégant livre, qui fait tout de même 500 pages — ce « parpaing », comme son autrice l’appelle affectueusement.

Le regard de la troisième génération

Comment ne pas tomber dans l’hagiographie quand on est soi-même fan d’un groupe et qu’on doit écrire son histoire ? « J’y ai énormément réfléchi, je me suis demandé si c’était légitime parce que je ne suis pas extrêmement objective », concède Rafaëlle Hisch-Doran.

« Nicola me l’a dit, s’il a accepté de le faire avec moi, c’est parce que je suis une fan de troisième génération, et que c’est le point de vue de ma génération qui l’intéressait sur Indochine. »

La troisième génération des fans d’Indochine, c’est celle qui arrive au début des années 2000, celle qui va accompagner la renaissance du groupe à la faveur de Paradize.

Une génération qui n’a pas connu l’immense popularité des années 80, ni le creux de la vague terrible de la décennie suivante. Une génération conquise, non pas grâce à un puissant sentiment de nostalgie, mais bien grâce à ce qu’incarne le groupe, sa musique, son énergie, son esthétique à ce moment précis de son histoire.

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« Nicola m’a dit qu’il ne voulait pas un livre à sa gloire. J’avais peur de ça et le fait d’avoir eu peur m’a évité de le faire. Ce qui m’a aidée, c’est que j’ai eu une liberté totale. Je n’ai eu aucune limite sur les interviews ou sur les sujets. »

La famille, les tensions, tout est abordé. La mort, aussi, celle qui laisse une marque indélébile sur l’histoire du groupe et de son leader ; celle de son frère jumeau Stéphane Sirkis, décédé le 27 février 1999 à l’âge de 39 ans.

« Il y a des moments où on a pleuré. Quand il m’a parlé de son frère, on était en larmes tous les deux. Forcément c’est chargé. Ça a aidé à dépasser le côté fan. À un moment, je parlais juste avec quelqu’un. »

On dit toujours qu’il ne faut jamais rencontré ses idoles. Rafaëlle Hirsch-Doran a pris le risque de collaborer avec elle. « On m’a mise en garde », confirme-t-elle.

« J’avais quand même la lucidité de me dire que la personne que j’allais rencontrer, ce n’est pas un poster, je sais que cet homme n’est pas parfait. Il aurait pu s’il avait voulu me maintenir dans une position de fan. Mais très naturellement, on s’est mis d’égal à égale très vite. »

Que raconter d’Indochine, quand tout a déjà été dit ? Rafaëlle Hirsch-Doran a fait un travail d’équilibriste pour faire de son livre un objet qui puisse ravir les fans sans exclure les novices.

« Pas un truc d’initié, mais pas non plus un énième livre sur Indochine. Les carnets de Nicola, c’est l’exemple parfait : on découvre le processus de création qui entre en marche dans sa tête, quand il commence à écrire une chanson. »

Indo, le groupe mal-aimé

Si elle a pu aborder tous les sujets, Rafaëlle Hirsch-Doran a aussi pu se pencher sur les périodes les plus compliqués du groupe — ces fameuses années 90, le désamour, les railleries. Après une décennie triomphante, Indochine tombe en désuétude.

« On en parlait souvent, même hors interview. Nicola Sirkis m’en parlait en me disant qu’il a tout connu. »

En 1990, le trio des Inconnus imitent les attitudes du groupe à travers une chanson, Isabelle a les yeux bleus. Les vêtements, les coiffures, les clap-clap-clap dans les mains, les réponses un brin pédantes en interview… c’est un concentré des groupes des années 80, mais c’est Indochine qui fait les frais de ce sketch qui, s’il ne se voulait pas particulièrement cruel, a toute de même laissé des traces.

Encore aujourd’hui, il n’est pas rare que l’évocation d’Indochine amène certains à faire un lien quasi automatique avec la fameuse caricature.

« Les Inconnus ont fait beaucoup de mal, la parodie a tellement marché et tellement marqué les gens de cette génération – ou en tout cas l’image que certains ont eu du groupe, de groupe à groupies, pour jeunes filles en fleurs – qu’il y a toujours un a priori sur Indochine. »

Indochine, c’est aussi une inimitié jamais vraiment résolue avec la presse. Un « mépris silencieux », analyse Rafaëlle Hirsch-Doran ; un dédain bien ancré, comme si certains journalistes, à force d’avoir copieusement tapé sur le groupe, risquaient de se compromettre en émettant un avis moins tranché, une critique moins expéditive. 

Même depuis son retour en grâce du début des années 2000, Indochine semble toujours regardé de loin par une partie des médias — comme un objet musical non identifié, tantôt trop ringard, tantôt trop intello, auxquels on aime accoler des succès comme 3 nuits par semaine et J’ai demandé à la lune, sans se donner la peine d’aller écouter un peu plus loin.

« Ça me dépasse, Indochine est un groupe bourré de références visuelles, littéraires, ultra pointues, et il y a ce truc des médias un peu chics qui considèrent que Indochine est trop … »

Rafaëlle Hirsch-Doran hésite. Tout simplement trop populaire ? Reste que tous les arguments sont bons pour tacler plus ou moins gentiment le groupe.

Au printemps dernier, Indochine se produit à l’AccorHotels Arena de Paris dans le cadre d’un concert-test pour mesurer les risques de sur-infection au Covid-19… et s’attire encore des commentaires caustiques sur le public supposé trop vieux du groupe qui ne pourra donc pas y assister, puisque l’événement est réservé aux 18-45 ans.

« Ces gens ont-ils regardé le public d’Indochine récemment pour savoir de quoi ils parlent ? » s’agace Rafaëlle Hirsch-Doran. Il suffit en effet de jeter un œil sur ceux et celles qui se déplacent en masse voir le groupe pour constater que toutes les tranches d’âge sont représentées ! Et que peu de groupes en France peuvent se targuer d’un tel brassage générationnel…

Un amour inconditionnel

L’expérience du live, c’est aussi cela qui unit les fans du groupe.

« Cette sensation d’appartenir à un truc et de t’identifier à quelque chose, et en même temps d’être un peu à part. C’est peut-être pour ça que ça marche quand t’es ado ? »

C’est aussi l’expérience de découvrir Indochine à l’adolescence qui marque bon nombre des fans. « Quand tu découvres Indochine, tu ne découvres pas juste Indochine », insiste l’autrice du livre.

« Quand j’ai découvert Indochine, j’avais 30 ans d’histoire à rattraper et j’avais aussi plein d’autres choses à écouter pour comprendre telle référence, regarder tel film pour comprendre telle parole. »

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Se laisser happer par l’univers d’Indochine, c’est un « accélérateur » pour découvrir une multitude d’œuvres musicales, littéraires, cinématographiques…

« J’ai lu Duras grâce à Indochine, j’ai écouté David Bowie et Patti Smith parce que c’était ses références, si j’ai écouté Oasis, c’est parce que Boris en parlait, Nine Inch Nails c’est grâce à Oli de Sat… »

L’énumération pourrait être longue.

« Ce sont des références qu’à 12 ans je n’aurais pas eues — ou je les aurais eues plus tard, ou différemment. Ça amène à écouter des choses qu’on n’aurait jamais écoutées autrement, à lire des choses qu’on n’aurait jamais lues. Ça aussi, ça renforce cette idée d’appartenance et de groupe un peu à part »

Un groupe à part qui n’a pas fini d’écrire son histoire. Après ce livre d’une rare richesse, on ne peut qu’espérer que ces archives seront sorties de l’ombre comme elles le méritent. En tant que figure incontournable de la chanson en France, Indochine mériterait bien une exposition à sa mesure.

Indochine

Indochine, de Rafaëlle Hirsch-Doran, 49€

À lire aussi : QUIZ : À quel point êtes-vous fan d’Indochine ?

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Les Commentaires
6

Avatar de Patacha
18 octobre 2021 à 06h21
Patacha
Mais ils sont tous pourris jusqu'à la moelle c'est dans leur adn ou quoi ? Un peu de pouvoir et hop...
Je n'aime pas spécialement ce groupe mais j'en ai quelques unes dans mon téléphone... Va falloir faire des coupes franches
Petite pensée pour un autre Nicolas, drapé dans ses beaux draps écolos, tout aussi concerné par la chasse active aux moins de 25 ans et aux stagiaires...
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