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Capture d'écran YouTube d'Aya Nakamura dans le clip de Bobo
Musique

Pourquoi Aya Nakamura est-elle si méprisée en France ?

La chanteuse française la plus streamée au monde Aya Nakamura continue d’être ignorée et/ou maltraitée par les médias hexagonaux selon un mélange de racisme, sexisme, et classisme. Décryptage.

Si, AYA, le troisième opus de la chanteuse sorti le 13 novembre 2020, s’avère plus chanté et personnel que son précédent effort qui lui a ouvert les portes d’une renommée internationale, il s’accompagne d’un retournement de situation médiatique symptomatique des enjeux de racisme, de misogynie, et de classisme en France. Ou comme le résume pour Madmoizelle Marie-France Malonga, sociologue des médias, spécialiste de la représentation sociale et médiatique des minorités :

« Les médias dominants français comprennent désormais qu’ils ont besoin d’Aya Nakamura, mais elle n’a pas besoin d’eux. »

« Le succès international d’Aya Nakamura opère une forme de validation pour les médias français qui l’ont longtemps snobbée. »

Marie-France Malonga, sociologue des médias.
Aya Nakamura - Doudou (Clip officiel)

Diva capricieuse, angry black woman et bête sexuelle

« Ça blesse, ça blesse », Yann Barthès (vous l’avez ?) quand Aya Nakamura lui fausse compagnie pour l’émission Quotidien du 13 novembre 2020 (soit le jour de la sortie de son nouvel album, baptisé de son prénom).

Ce qui devrait être un problème pour l’artiste, qui rate une occasion de promotion, est présenté comme un crime de lèse-majesté par plusieurs médias, à commencer par l’animateur star de TMC qui raconte à l’antenne avoir été planté à la dernière minute.

La sociologue Marie-France Malonga analyse ainsi cette stratégie médiatique :

« Cela peut être interprété comme une manière de la faire passer pour une diva capricieuse, un cliché sexiste, qui renvoie au soupçon d’hystérie, que beaucoup cherche à lui coller pour délégitimer sa réussite.

Or le succès d’audience du JT de M6 avec elle prouve bien à quel point Aya Nakamura peut amener du public »

L’experte des médias, Marie-France Malonga, poursuit :

« Les femmes noires en particulier sont constamment renvoyées à deux stéréotypes. Celui de l’angry black woman, ce qu’on appellerait plutôt en contexte français la « mama fâchée ». Ou celui de la bête sexuelle.

Ces stéréotypes déshumanisants ont souvent été calqués par les médias français à l’encontre d’Aya Nakamura, la renvoyant sans cesse à son origine, son physique, sa taille, ses courbes. Souligner continuellement ses spécificités physiques est une façon de l’altériser en permanence.

Ce qui renvoie, comme message implicite : « Cette personne est différente et ne vient pas de chez nous. »

Maintenant, le succès international d’Aya Nakamura opère une forme de validation pour les médias français qui commencent enfin à la considérer comme une chanteuse française et singulière.

Pour moi, c’est clairement une magicienne des mots. »

« Certains pensent que je suis une rappeuse car je suis une renoi qui vient des quartiers »

Aya Nakamura au PArisien
Aya Nakamura - Plus Jamais feat. Stormzy (Clip officiel)

Sexisme + racisme + classisme = Aya Nakamura ?

Ce statut de chanteuse lui a d’ailleurs longtemps été refusé, comme le regrettait Aya elle-même dans une interview au Parisien :

« Certains pensent [que je suis une rappeuse] car je suis une renoi qui vient des quartiers. C’est un cliché de gens qui ne m’écoutent pas. »

Pour Eloïse Bouton, fondatrice du média Madame Rap, dédié aux femmes et aux LGBT+ dans le hip hop, ce raccourci est un phénomène récurrent :

« Croire que le rap est le genre musical de prédilection des personnes racisées issues de banlieues populaires est un raccourci qu’entretiennent beaucoup de personnes, surtout du côté des médias mainstream. L’usage de la langue d’Aya Nakamura que les dominants ne comprennent pas forcément a également joué dans l’acharnement qu’elle subit. D’où les nombreux articles qui s’offusquaient de l’argot employé dans « Djadja » ou « Pookie », ou alors tournaient ses paroles en dérision, sans jamais envisager que cela puisse être une forme d’expression artistique. De la poésie, en fait. »

Bizarrement (non), les médias français n’ont jamais cherché avec la même ferveur la signification des paroles de Christine & The Queens (« J’fais tout mon make up / Au Mercurochrome / Contre les pop-ups /qui m’assurent le trône » dans le titre Tilted) ou de Julien Doré (« Sur ta peau mellow sublime / Les dauphins du large / Ont le coeur tropico-spleen / Au lointain rivage / Je te veux Coco Câline » dans Coco Caline). Parce que les médias dominants français leur reconnaissent le statut d’artistes pop, autorisés à toutes formes de licences poétiques.

« Refuser à Aya Nakamura le registre pop, c’est la nier comme chanteuse populaire. »

Eloïse Bouton, fondatrice de Madame Rap

Ce qu’ils refusent encore à Aya. Et ça repose sûrement sur un malheureux mélange de sexisme, racisme et classisme, d’après l’experte musicale, Eloïse Bouton :

« C’est pour des raisons sexistes, racistes et classistes, selon moi. La pop en France me semble profondément liée au genre musical de la variété, dont les hommes blancs cisgenres et hétérosexuels ont été les plus visibilisés historiquement.

Refuser à Aya Nakamura le registre pop, c’est la nier comme chanteuse populaire.

Son succès public s’oppose au regard des dominants, relayés par les médias, qui s’estiment encore comme les seuls à pouvoir juger de ce qui est bon ou non, digne d’être de l’art ou non. »

Aya Nakamura - Bobo (Clip officiel)

Du mépris de classe réservé à son genre musical inclassable

La difficulté à catégoriser la musique d’Aya Nakamura joue également dans la difficulté des médias français à reconnaître sa réussite, selon Eloïse Bouton :

« Le style musical d’Aya Nakamura se situe du côté de la pop, du R’n’B et de l’afro-beat. Ce pays qui adore les étiquettes peine aujourd’hui à classer les artistes contemporains qui mélangent les genres et influences musicales. Ielles ne font pas juste du rap, juste de la pop, ou juste du R’n’B. J’espère qu’on va enfin laisser les artistes s’autodéterminer.

En attendant, l’appellation « musiques urbaines » n’a aucun sens selon moi. S’il existe une musique des villes, quelle serait la musique des champs ruraux ?

C’est une expression de dominants, et même de colons dans le cas de l’expression « musique du monde » selon moi. À l’origine “musiques urbaines”, c’est une invention d’institutions qui refusent de reconnaître le rap comme un genre.

À cette catégorie artificielle ont été ajoutés au fil du temps d’autres genres musicaux qui n’ont absolument rien en commun, si ce n’est d’être surtout produit par des personnes racisées. Cette catégorisation me semble tellement méprisante. »

« L’appellation ‘musiques urbaines’ n’a aucun sens puisqu’elle réunit des genres musicaux qui n’ont de point commun que d’être produite majoritairement par des personnes racisées. »

Eloïse Bouton, fondatrice de Madame RAp.

Si la musique reste l’un des rares espaces d’expression où les personnes racisées peuvent réussir en France, Aya Nakamura est la première femme noire à cartonner à ce point.

Karima Ramdani, docteure en sciences politiques, qui a notamment étudié les carrières musicales des Françaises dans le hip hop et le R’n’B des années 1990 à 2000, constate auprès de Madmoizelle que la chanteuse de Djadja est bien l’exception qui confirme la règle :

« Aya Nakamura a fait irruption sur un espace médiatique et culturel qui a tendance à rejeter les femmes à la peau foncée. Elle s’est érigée de façon quasi-autonome, en grande partie grâce aux réseaux sociaux où elle a construit les bases de son succès, sans dépendre des médias traditionnels qui lui courent désormais après car ils réalisent combien ils sont à la traîne. »

Même si ça fait 3 ans qu’elle compte parmi les artistes françaises les plus streamées au monde, cette couverture de Vogue est seulement la 3e Une de magazines français pour Aya Nakamura, après Vanity Fair et Grazia.

« Les médias traditionnels courent désormais après Aya Nakamura car ils réalisent combien ils sont à la traîne. »

Karima Ramdani, docteure en sciences politiques.

Comment Aya Nakamura survit à la misogynoir

La reine de la Nakamurance retourne et se réapproprie donc ce qui était jusque-là un stigmate dans l’industrie de la musique française : être une femme noire à la peau foncée.

La sociologue des médias Marie-France Malonga confirme auprès de Madmoizelle la dynamique coloriste qui a pu compliquer la reconnaissance de la chanteuse :

« Le colorisme est une forme de racisme où la couleur de peau joue un rôle de marqueur social. Plus on est foncée, moins on est perçue comme belle, méritante, noble, selon des logiques héritées de l’esclavage.

Mais Aya, en se présentant dans sa musique et ses apparitions publiques comme maîtresse de sa vie, de son esthétisation, dans le contrôle de son hypersexualisation, renverse la donne. Même dans sa façon d’occuper l’espace, elle impose une posture de femme puisante, la tête haute.

Elle tord le cou aux idées reçues selon lesquelles une femme noire ne peut être vendeuse, inspirante, fédératrice. »

« Aya Nakamura a aussi compris qu’elle a intérêt à ne pas (encore) politiser sa carrière »

Karima Ramdani, docteure en sciences politiques.

Aya Nakamura retourne même ce que la chercheuse afro-américaine et queer Moya Bailey définit comme la misogynoir, oppression structurelle que subissent les femmes noires à cause de la conjugaison spécifique de leur genre et de leur race sociale.

Mais si la chanteuse n’épilogue jamais sur ces questions, c’est sans doute par stratégie, d’après Karima Ramdani :

« Je pense qu’Aya Nakamura a aussi compris qu’elle a intérêt à ne pas (encore) politiser sa carrière. Car on lui poserait encore plus de questions sur le féminisme, le sexisme, le racisme. Elle serait sévèrement attendue au tournant. C’est plus facile de répondre « je ne sais pas » que de faire une réponse forcément clivante ou insuffisante. »

Comme Beyoncé, Aya Nakamura semble donc avoir compris le paradoxal pouvoir du silence quand on est une chanteuse qui veut survivre à la misogynoir.

À lire aussi : Hello Baby me que pasa : Aya Nakamura accueille son deuxième enfant

Crédit photo de Une : DR.

Les Commentaires
136

Avatar de MorganeGirly
9 février 2021 à 10h59
MorganeGirly
Je pense aussi qu'en France on est très attachés au texte et même si perso j'adore Maître Gims et j'assume (car oui, il faut assumer car autrement les gens te regardent avec une certaine condescendance on va dire en mode "elle a de mauvais goûts), je dois dire que à l'époque de Sexion d'Assaut, je trouvais ça un peu sans queue ni tête les histoires qu'il racontait. Même aujourd'hui, j'ai beau adoré danser sur Bella, je ne peux pas m'empêcher de glousser quand il chante d'un air dramatique "je suis l'ombre de ton iencheu l'ombre de ton iench" et j'arrive pas à savoir s'il utilise cette métaphore en mode fier de son sens poétique ou en mode second degrés. Donc je pense que ses paroles contribuent en partie à l'opinion des "gens de bon goût" sur lui. Sans parler de l'usage intensif d'autotune souvent mal vu.
Mais ceci dit, j'ai commencé à adorer Maître Gims quand je vivais dans "la zone Afrique" où ses chansons animaient toutes les boîtes de nuit avec grand succès et où ce genre de sons est très populaire. Je pense que ça doit le cas d'Aya Nakamura aujourd'hui aussi. Et c'est là que j'ai réalisé que le mépris pour ce type de chanteurs était effectivement aussi probablement lié à une hiérarchie des cultures où on juge le bon goût européen supérieur aux autres cultures, sauf quand c'est de la musique dite folk avec des non-Européens en costumes traditionnels pour assouvir nos goûts d'exotisme. Quand un musicien fait de la musique moderne sans chercher à avoir l'air "pittoresque" mais en s'inspirant par exemple de rythmes africains, c'est mal vu (sauf s'il est blanc mdr car il sera alors vu comme "créatif" comme Jain).
Après bon, le hip hop, le rap et la musique pop sont souvent un peu dénigrés de manière générale quand ils s'adressent à un grand public, à l'exception de quelques artistes qui ont les grâces de la critique.
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