Pourquoi Aya Nakamura est-elle si méprisée en France ?


Avant même sa sortie le 13 novembre 2020, le nouvel album d’Aya Nakamura, AYA, promettait déjà d'être un carton. La Française la plus streamée au monde continue pourtant d'être victime de misogynoir et maltraitée par les médias hexagonaux, sauf lorsqu'ils veulent verser dans le cliché de l'angry black woman.

Pourquoi Aya Nakamura est-elle si méprisée en France ?

“J’étais de bonne humeur / Et vous avez tout gâché / C’est marrant, comme d’habitude / Tout est mort, alors je m’éloigne de vous / Vous devenez trop toxiques / C’est grave, j’hallucine / Y’a trop de cinéma, j’vois plus mes sentiments”, entonne dans son troisième album Aya Nakamura sur le morceau Machine. Médiatique ?

Si, AYA, le troisième opus de la chanteuse, s’avère plus chanté et personnel que son précédent effort qui lui a ouvert les portes d’une renommée internationale, il s’accompagne d’un retournement de situation médiatique savoureux.

“Les médias mainstream français comprennent désormais qu’ils ont besoin d’elle, mais elle n’a pas besoin d’eux”, résume Marie-France Malonga, sociologue des médias, spécialiste de la représentation sociale et médiatique des minorités. 

Diva capricieuse, angry black woman et bête sexuelle

Ça blesse, Yann Barthès, ça blesse (vous l’avez ?) quand Aya Nakamura lui fausse compagnie pour l’émission Quotidien.

Ce qui devrait être un problème pour l’artiste, qui rate une occasion de promotion, est présenté comme un crime de lèse-majesté par plusieurs médias, à commencer par l’animateur qui raconte à l’antenne avoir été plantée à la dernière minute.

“Cela peut être interprété comme une manière de la faire passer pour une diva capricieuse, un cliché sexiste, qui renvoie au soupçon d’hystérie, que beaucoup cherche à lui coller pour délégitimer sa réussite.

Or le succès d’audience du JT de M6 avec elle prouve bien à quel point Aya Nakamura peut amener du public”

analyse la sociologue. 

Les femmes noires en particulier sont constamment renvoyées à deux stéréotypes. Celui de l’angry black woman, ce qu’on appellerait plutôt en contexte français la « mama fâchée ». Ou celui de la bête sexuelle.

Ces stéréotypes déshumanisants ont souvent été calqués par les médias français à l’encontre d’Aya Nakamura, la renvoyant sans cesse à son origine, son physique, sa taille, ses courbes. Souligner continuellement ses spécificités physiques est une façon de l’altériser en permanence.

Ce qui renvoie, comme un message implicite : “Cette personne est différente et ne vient pas de chez nous”.

Maintenant, le succès international d’Aya Nakamura opère une forme de validation pour les médias français qui commencent enfin à la considérer comme une chanteuse française et singulière.

Pour moi, c’est clairement une magicienne des mots”

poursuit Marie-France Malonga. 

Sexisme + racisme + classisme = Aya Nakamura ?

Ce statut de chanteuse lui a d’ailleurs longtemps été refusé, comme le regrettait Aya elle-même dans une interview au Parisien :

“Certains le pensent [que je suis une rappeuse] car je suis une renoi qui vient des quartiers. C’est un cliché de gens qui ne m’écoutent pas.”

Pour Eloïse Bouton, fondatrice du média Madame Rap, dédié aux femmes et aux LGBT+ dans le hip hop, ce raccourci est un phénomène récurrent :

“Croire que le rap est le genre musical de prédilection des personnes racisées issues de banlieues populaires est un raccourci qu’entretiennent beaucoup de personnes, surtout du côté des médias mainstream. L’usage de la langue d’Aya Nakamura que les dominants ne comprennent pas forcément a également joué dans l’acharnement qu’elle subit. D’où les nombreux articles qui s’offusquaient de l’argot employé dans “Djadja” ou “Pookie”, ou alors tournaient ses paroles en dérision, sans jamais envisager que cela puisse être une forme d’expression artistique. De la poésie, en fait.”

Les médias n’ont jamais cherché avec autant de ferveur la traduction des paroles de Christine & The Queens (“J’fais tout mon make up / Au Mercurochrome / Contre les pop-ups /qui m’assurent le trône” dans le titre Tilted) ou de Julien Doré (“Sur ta peau mellow sublime / Les dauphins du large / Ont le coeur tropico-spleen / Au lointain rivage / Je te veux Coco Câline” dans Coco Caline).

Parce qu’ils leur reconnaissent le statut d’artistes pop.

Ce qu’ils refusent encore à Aya, d’après l’experte musicale :

“C’est pour des raisons sexistes, racistes et classistes, selon moi. La pop en France me semble profondément liée au genre musical de la variété, dont les hommes blancs cisgenres et hétérosexuels ont été les plus visibilisés historiquement.

Refuser à Aya Nakamura le registre pop, c’est la nier comme chanteuse populaire.

Son succès public s’oppose au regard des dominants, relayés par les médias, qui s’estiment encore comme les seuls à pouvoir juger de ce qui est bon ou non, digne d’être de l’art ou non.” 

Du mépris de classe réservé à son genre musical inclassable

La difficulté à catégoriser la musique d’Aya Nakamura joue également dans l’aura de mystère qui entoure sa réussite.

Pour Eloïse Bouton,

“le style musical d’Aya Nakamura se situe du côté de la pop, du R’n’B et de l’afro-beat. Ce pays qui adore les étiquettes peine aujourd’hui à classer les artistes contemporains qui mélangent les genres et influences musicales. Ielles ne font pas juste du rap, juste de la pop, ou juste du R’n’B. J’espère qu’on va enfin laisser les artistes s’autodéterminer.

En attendant, l’appellation “musiques urbaines” n’a aucun sens selon moi. S’il existe une musique des villes, quelle serait la musique rurale, des champs ?

C’est une expression de dominants, et même de colons dans le cas de l’expression “musique du monde” selon moi. À l’origine “musiques urbaines”, c’est une invention d’institutions qui refusent de reconnaître le rap comme un genre.

À cette catégorie artificielle ont été ajoutés au fil du temps d’autres genres musicaux qui n’ont absolument rien en commun, si ce n’est d’être surtout produit par des personnes racisées. Cette catégorisation me semble tellement méprisante.”

Si la musique reste l’un des rares espaces d’expression où les personnes racisées peuvent réussir en France, Aya Nakamura est la première femme noire à cartonner à ce point.

Karima Ramdani, docteure en sciences politiques, qui a notamment étudié les carrières musicales des Françaises dans le hip hop et le R’n’B des années 1990 à 2000, constate qu’elle est bien l’exception qui confirme la règle :

Elle a fait irruption sur un espace médiatique et culturel qui a tendance à rejeter les femmes à la peau foncée. De façon quasi-autonome, en grande partie grâce aux réseaux sociaux où elle a construit les bases de son succès, sans dépendre des médias traditionnels qui lui courent désormais après car ils réalisent combien ils sont à la traîne.” 

Comment Aya Nakamura survit à la misogynoir

Aya Nakamura retourne et se réapproprie donc ce qui était jusque-là un stigmate dans l’industrie de la musique française : être une femme noire à la peau foncée.

La sociologue des médias Marie-France Malonga confirme :

“Le colorisme est une forme de racisme où la couleur de peau joue un rôle de marqueur social. Plus on est foncée, moins on est perçue comme belle, méritante, noble, selon des logiques héritées de l’esclavage. Mais Aya, en se présentant dans sa musique et ses apparitions publiques comme maîtresse de sa vie, de son esthétisation, dans le contrôle de son hypersexualisation, renverse la donne. Même dans sa façon d’occuper l’espace, elle impose une posture de femme puisante, la tête haute. Elle tord le cou aux idées reçues selon lesquelles une femme noire ne peut être vendeuse, inspirante, fédératrice.”

Aya Nakamura retourne même ce que la chercheuse afro-américaine et queer Moya Bailey définit comme la misogynoir, oppression structurelle que subissent les femmes noires à cause de la conjugaison de leur genre et race sociale.

Mais si la chanteuse n’épilogue jamais sur ces questions, c’est sans doute par stratégie, d’après Karima Ramdani :

“Je pense qu’elle a aussi compris qu’elle a intérêt à ne pas (encore) politiser sa carrière. Car on lui poserait encore plus de questions sur le féminisme, le sexisme, le racisme. Elle serait sévèrement attendue au tournant. C’est plus facile de répondre “je ne sais pas” que de faire une réponse forcément clivante ou insuffisante.”

Comme Beyoncé, Aya semble donc avoir compris le paradoxal pouvoir du silence quand on est une chanteuse qui veut survivre à la misogynoir.

À lire aussi : Pourquoi Aya Nakamura a bel et bien sa place sur madmoiZelle

Anthony Vincent

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Commentaires

Miss Rayven

Je conçois qu'entendre souvent une musique à la radio/télé qu'on n'aime pas puisse énerver, mais c'est pas sorcier de changer de chaîne.
Ok donc je vais juste réagir sur ça et ça sera ma dernière contribution.
Bah figures toi que SI parfois c'est sorcier voir totalement impossible de changer de chaîne.
Une madz a parlé des magasins par exemple, mais je vais garder mon exemple perso: Dans nos bureau il y a une partie open space et une partie bureau séparé. La musique vient de l'open space et on en profite dans tout l'étage. 80% du temps c'est plutôt cool en fait, on danse entre nous quand on va à tel ou tel poste.
Pour ne pas entendre ces artistes que j'ai cités, dont Nakamura donc, il faudrait que je m'enferme dans mon bureau. Gé-nial.
En plus de faire chier le monde avec une porte qui s'ouvre et se ferme sans arrêt, question ambiance ça plombe grave quand même.
Mais bon ok j'ai compris hein j'vais arrêter de me plaindre....
 

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