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Société

Ne vous laissez pas avoir par les débats transphobes de certaines « féministes » autour des thérapies de conversion

Parce que l’offensive transphobe est aussi portée par des féministes influentes, voici quelques clefs pour comprendre les termes du débat et ne pas se laisser berner par des arguments fallacieux sur des transitions « forcées » ou une prétendue disparition du mot « femme ».

Alors que la proposition de loi visant à interdire les thérapies de conversion franchit une nouvelle étape en arrivant au Sénat ce mardi 7 décembre, certaines féministes très actives sur les réseaux sociaux interpellent les parlementaires.

Elles les mettent en garde sur un aspect de projet de loi qui, selon elles, met en danger l’effectivité du texte, et invitent à faire de même. Leurs publications reprennent les codes léchés d’Instagram, semblent alerter sur un danger bien réel, et il peut être facile de tomber dans le panneau.

Extrait d’un post, volontairement anonymisé pour ne pas faire de publicité à ces discours transphobes, appelant à une « action féministe » pour défendre les « sex-based rights des femmes en France ».
Extrait d’un post, volontairement anonymisé pour ne pas faire de publicité à ces discours transphobes, appelant à une « action féministe » pour défendre les « sex-based rights des femmes en France ».

Ne vous y trompez cependant pas : ces « alertes » n’ont rien de féministe. Derrière des « inquiétudes », on trouve, bel et bien une volonté d’exclure les personnes trans, de limiter leurs droits. Explications.

Quand la transphobie avance masquée

Sur Madmoizelle, cela ne vous a sûrement pas échappé, nous parlons régulièrement de la transphobie et de son corollaire de violences qui affectent les personnes trans et non-binaires.

Régulièrement, nous avons abordé la question de ces violences à l’égard des personnes trans provenant des milieux dits TERF, pour Trans-Exclusionary Radical Feminist, des personnes qui défendent une conception du féminisme excluant les personnes trans, et qui instrumentalisent les discours féministes afin de diaboliser les femmes trans.

Si au Royaume-Uni, l’influence de ces groupes est palpable dans les médias, mais aussi en politique, et jusque dans les milieux universitaires, en France, ce n’est pas encore le cas. Mais doit-on craindre une montée de la haine à l’égard des personnes trans ? Doit-on l’anticiper ?

Car il ne s’agit pas d’une querelle de chapelle féministe, ou de simples divergences d’opinion, mais bien d’une question majeure.

Pour cela, nous estimons chez Madmoizelle qu’il est de notre rôle de décrypter le vocabulaire, les éléments de langage, les expressions brandies par les personnes qui estiment que les féministes sont menacées non pas par ceux qui entretiennent des politiques réactionnaires, sexistes, racistes et homophobes en France, mais par ce qu’elles nomment les transactivistes. Ce faisant, elles contribuent à entretenir la haine à l’égard des personnes trans.

TERF, gender critical, radfem : plusieurs noms, une même idéologie

« Je ne suis pas une TERF, je suis critique du genre. »

Vous trouverez sûrement des TERF qui ne rechignent pas à se faire appeler comme telles, mais d’autres ont bien conscience qu’il s’agit là d’un terme « dénigrant », comme le rappelle à juste titre, la youtubeuse ContraPoints :

Gender Critical | ContraPoints

Certaines préféreront donc des termes plus cryptiques et ambigus — « radfem » pour radical feminist (malgré le fait que le féminisme radical n’est pas par essence transphobe), ou bien « gender critical », soit critique du genre. Cela leur permet d’assoir un discours dans lequel elles émettent des réserves et des critiques sur la notion de genre, et sur l’idée que les comportements dits féminins ou masculins sont des constructions sociales.

Elles défendent une conception essentialisante de l’identité : on est une femme parce qu’on a les caractéristiques biologiques communément attribuées à une femme. Pour le résumer rapidement : « je suis une femme, parce que je suis née femme, parce que j’ai des seins et un utérus. »

Par cette phrase simpliste, on en oublie plusieurs choses — déjà, que toutes les femmes n’ont pas un utérus. Il existe aussi des variations chromosomiques, biologiques, physiques, qui ne permettent pas d’attribuer le genre féminin ou masculin, on parle alors de personnes intersexes.

Enfin, en affirmant que la biologie constitue l’expérience d’être une femme, on peut alors aisément disqualifier l’expérience d’une femme trans, l’exclure de la classe des femmes.

Pour les TERF, il y aurait les femmes, les vraies femmes, et puis celles qui le prétendent, qui usent d’une vision stéréotypée du genre féminin afin de se faire passer pour des femmes.

Les femmes trans, pourtant, subissent bien du sexisme — à partir du moment où elles sont identifiées comme femmes, mais aussi lorsqu’elles sont identifiées comme des femmes trans, chose qui les expose d’autant plus à des violences. À ce titre, on parle de transmisogynie, terme qui permet de recouvrir les spécificités des violences misogynes faites aux femmes trans.

Les TERF, défenseuses des lesbiennes, vraiment ?

Les TERF, dans leur grande mansuétude, se soucient beaucoup des lesbiennes. Ce serait par égard pour nous, pour nous protéger, qu’elles militent aussi ardemment contre les personnes trans, et notamment plus précisément contre les femmes trans.

On se passera bien de leur soutien, et voici pourquoi.

« Les lesbiennes n’aiment pas les pénis » pouvait-on lire sur les pancarte des quelques personnes qui ont tenté de se joindre au cortège de la Marche des fiertés de Paris en juin dernier.

Petit rappel, avant toute chose : certaines femmes trans ont un pénis, d’autres non, et à moins d’être une personne profondément indiscrète, il n’y a pas de raison de s’intéresser à ce que les gens ont entre les jambes quand vous vous adressez à elles. Remballez vos questions déplacées sur les opérations subies ou non, et contentez-vous d’être une personne décente.

Véhiculer l’idée que les femmes trans veulent imposer des relations sexuelles aux lesbiennes ou aux bisexuelles, c’est laisser entendre que les femmes trans seraient des agresseurs sexuels en puissance infiltré dans les communautés lesbiennes et bi.

Cela rejoint l’idée que les femmes trans seraient des hommes déguisés — idée ô combien dangereuse, car elle vient banaliser l’idée qu’elles seraient de fausses femmes, auraient usurpé cette identité dans le but de piéger leurs victimes.

Comme le rappelle le collectif transféministe Toutes des femmes, ne perdons pas de vue que les femmes trans sont elles aussi victimes de violences :

« Les lesbiennes et les femmes bisexuelles sont particulièrement concernées par les violences sexuelles et il est évident que le sujet de leur protection n’est pas à prendre à la légère. Les femmes trans sont aussi concernées par ces violences, et dans tous les cas il y a un point commun : 94% des violences sexuelles sont le fait d’hommes. Pas de femmes trans. »

Cet intérêt à vouloir protéger les lesbiennes ne se traduit que comme un moyen d’attaquer les femmes trans. Les TERF ne se préoccupent des lesbiennes que pour les instrumentaliser, jamais pour s’allier à la lutte contre la lesbophobie ni pour défendre des enjeux comme l’accès à la PMA.

L’enjeu des thérapies de conversion

À l’heure où le Sénat s’apprête à examiner une proposition de loi visant à interdire les thérapies de conversion, certaines TERF montent au créneau.

En effet, parce que le texte inclut les personnes trans dans la proposition de loi, afin de les protéger au même titre que les gays, les lesbiennes et les personnes bisexuelles des abus et des violences qu’engendrent ces « thérapies » de conversion, elles estiment que la loi empêcherait des médecins de s’opposer à des traitements ou à des opérations, pour ne pas tomber sous le coup de l’interdiction des thérapies de conversion.

Les tenantes de l’idéologie TERF renversent aussi les arguments sur les thérapies de conversion afin d’installer l’idée selon laquelle donner des bloqueurs de puberté ou un traitement hormonal à une personne trans… serait finalement une thérapie de conversion. On obtient donc ici une manipulation grossière des termes « thérapie de conversion » afin de laisser croire que certaines personnes homo ou bi sont incitées, poussées à la transition, voire même forcées à entamer ce processus !

Cette manipulation repose aussi sur l’idée qu’il serait facile d’accéder à un traitement hormonal ou à une opération.

Cela serait formidable pour les personnes trans, mais il n’en est rien. Les médecins, à l’heure actuelle, sont loin de les favoriser. Sans oublier que les violences transphobes sont monnaie courante, comme le montrent les témoignages recueillis dans notre enquête.

Au Sénat, le groupe Les Républicains redouble d’efforts sur le sujet afin de retirer la mention de l’identité de genre dans la proposition de loi, un moyen de gommer les personnes trans du texte :

Extrait d’un amendement rejeté dans le cadre de l’examen de la proposition de loi sur l’interdiction des thérapies de conversion.
Extrait d’un amendement rejeté dans le cadre de l’examen de la proposition de loi sur l’interdiction des thérapies de conversion.

Pourtant, maintenir les thérapies de conversion pour les personnes trans, maintenir de prétendus « traitements » dont on connait précisément aujourd’hui les effets néfastes, c’est tout simplement mettre en danger les jeunes trans.

Le témoignage de Gaëlle pour Au Féminin en est une preuve :

La peur de la détransition

Dans la lignée directe de la peur de voir des pressions à transitionner, les TERF n’hésitent pas à utiliser la crainte autour d’une augmentation des détransitions.

Détransitionner, cela consiste à faire le chemin inverse d’une transition, à revenir au genre auquel on a été assigné à la naissance. Cela arrive, mais existe-t-il vraiment une hausse du phénomène ? Il serait présomptueux de le dire puisque il n’est pas quantifié à l’heure actuelle.

Aucun chiffre ne permet de connaître si ces détransitions sont réellement en augmentation. Et pourtant c’est un argument récurrent de l’idéologie TERF, qui leur permet de dénoncer un soi-disant lobbying agressif des transactivistes.

Le parcours de Keira Bell, au Royaume-Uni, reflète bien cette tactique : cette jeune femme a reçu des bloqueurs de puberté à l’adolescence puis a eu recours à une mastectomie à 20 ans, avant de réaliser qu’elle n’était pas trans et de regretter son parcours de transition.

S’il est légitime et n’appartient qu’à elle, ce regret est utilisé par les militantes TERF outre-Manche afin de peser politiquement. Le cas Keira Bell a abouti à une décision de justice en décembre 2020 qui a durci les conditions d’accès aux bloqueurs de puberté pour les mineurs trans. Une décision finalement invalidée en septembre 2021, mais qui montre la tension parmi les organisations féministes et LGBTI+ sur le sujet…

« On a besoin de féminisme, pas de transition mutilante » : encore une pancarte agitée lors de la Marche des fiertés de Paris de 2021. L’idée de mutilation, pour parler d’une opération chirurgicale, voilà un bon moyen de faire croire que l’on forcerait des personnes à transitionner, qu’on le leur imposerait et qu’on porterait atteinte à leur intégrité physique sans leur consentement.

Les mutilations chirurgicales concernent bien les enfants intersexes, qui subissent dès le plus jeune des opérations visant à « normaliser » leur corps. Mais ce n’est pas sur ce terrain que veulent se battre les TERF.

Et quoi de mieux, pour être efficace et entretenir la psychose, que d’affirmer que l’on imposerait des opérations à des adolescents trans, voire à des enfants ? En France, pourtant, aucune intervention chirurgicale de ce type ne peut être pratiquée sur un ou une mineure avant sa majorité.

Le collectif Toutes des femmes rappelle que bien loin d’encourager à transitionner, le corps médical est « au mieux mal formé, et au pire transphobe et contre tout accompagnement ».

Une invisibilisation des femmes

Encore un moyen d’agiter la panique morale : faire croire à la disparition imminente du mot femme. Les autrices J.K. Rowling, ou plus récemment Margaret Atwood, ont déjà clamé leur colère ou leur peur en affirmant qu’une réelle menace plane.

Une menace sérieuse ? Pas vraiment : les inquiétudes véhiculées par les TERF se basent principalement sur le fait que certaines associations, mais aussi certaines institutions, notamment médicales, commencent à travailler sur l’inclusion des personnes trans et non-binaires.

À titre d’exemple, parler exclusivement des femmes dans un document qui aborde les menstruations peut être vécu comme une exclusion de certaines personnes non-binaires et d’hommes trans qui ont leurs règles.

Faire croire une nouvelle fois à un funeste dessein des personnes trans, à savoir l’effacement d’une bonne moitié de la population, sous prétexte que l’on cherche à avoir des formulations plus inclusives, cela parait un peu absurde… et pourtant cet argument a une prise.

On en revient à nouveau à cette corde sensible : l’expérience biologique d’être femme, qui primerait sur la construction sociale.

Des féministes persuadées d’être dans le camp du bien

En prétendant se soucier des femmes ; en prétendant vouloir protéger les lesbiennes, et notamment les plus jeunes, qui seraient incitées à transitionner ; en s’inquiétant des détransitions dont on ignore le nombre réel, celles qui défendent les concepts TERF veulent rebattre les cartes du mouvement féministe.

Elles s’y placent en « lanceuses d’alerte », interpellent sénateurs et ministres, contre celles qu’elles désignent comme des menaces. Il est important de ne pas se laisser duper par cette mise en scène où seront invariablement jetées en pâture les personnes trans.

Leur tentative d’exclure l’identité de genre de la proposition de loi sur l’interdiction des thérapies de conversion ne vise nullement à protéger les jeunes LGBTI+, mais bien à les utiliser pour s’en prendre une fois encore aux femmes trans — et à la communauté trans et non-binaire de façon générale.

Face à ce tour de passe-passe, les féministes cisgenres, parfois éloignées aux problématiques liées à la transidentité ou simplement peu informées, devront être particulièrement vigilantes et ne pas tomber dans le panneau.

Pour aller plus loin…

Pour une analyse plus approfondie sur l’idéologie TERF, on vous invite à voir ou à revoir le live Twitch de OUT l’émission, réalisée par l’Association des Journalistes LGBTI et Madmoizelle, avec Daisy Letourneur, Giovanna Rincon et Emmanuel Beaubatie (à partir de 47’30).

Le collectif Toutes des femmes a produit une FAQ très complète pour comprendre les arguments de l’idéologie TERF. Le compte Twitter Questions Trans & Féministes fait aussi un important travail de veille sur ces enjeux.

Vous souhaitez échanger sur cet article ? Vous avez des questions ? Rendez-vous jeudi 9 décembre de 12h à 14h, sur la chaîne Twitch de Madmoizelle pour notre live d’actus, Jeudi Tout.

À lire aussi : Vous ne comprenez pas pourquoi on dit que les personnages trans devraient être joués par des acteurs trans ? Par ici

Les Commentaires
261

Avatar de Esturgeon
12 janvier 2022 à 18h28
Esturgeon
@A Kane Personnellement je n'ai pas la réponse à tes questions, mon point était simplement de dire que la socialisation primaire existe, que notre éducation enfant a un impact sur nous adulte, et que la question des privilèges et des avantages n'est pas aussi manichéenne que présentée dans certains messages de cette discussion, où il a été dit entre autres au cours des pages que les femmes cis n'étaient pas concernées par les questions de genre et que les femmes cis étaient absolument privilégiées par rapport aux femmes trans.
La question de la socialisation primaire divise la sphère féministe actuellement puisque beaucoup d'associations féministes se sont publiquement désolidarisées du collectif Féminicides par Compagnons ou Ex suite à un tweet qui avait été publié par ce collectif se référant à la socialisation primaire de personnes qui menaient une campagne de harcèlement contre lui.
En fait mon approche n'est pas de chercher une manière différente de traiter les femmes cis et les femmes trans mais vraiment de pouvoir continuer de parler de nos spécificités quand il y en a besoin.
Ce fil de discussion me laisse personnellement perplexe parce que juste après sa création, quand nous parlions de genre et de définitions (plurielles) de femme, il a été considéré transphobe de parler de parties génitales alors que tout de même à la base si on est assigné d'un genre ou l'autre à la naissance c'est sur la base de notre sexe, et qu'on est éduqué.es en fonction ensuite, et parce qu'il a été dit ensuite que la socialisation primaire était un mythe transphobe.
Bah moi je me demande comment on parle de nos réalités et vécus à toutes et tous si on accepte ça.
Ca me rend perplexe vis à vis du militantisme en ligne plus globalement parce qu'IRL avec mes ami.es trans et non binaires on parle d'organes génitaux, des oppressions qui y sont liées, de socialisation primaire, et de genre sans soucis.
Ceci et d'autres clivages sur le forum sur des questions de société importantes me font me demander au final, bien au delà de ce sujet, quels moyens utiliser pour continuer de parler ensemble. Sachant qu'on est dans un endroit particulier, déjà un forum, ce qui est une relique dans le net d'aujourd'hui, féministe, non mixte, où on prend beaucoup le temps d'écrire et d'argumenter nos idées. En fait je trouve cet espace exceptionnel, mais le dialogue m'y parait plus difficile en ce moment. Ma théorie est que c'est le reflet d'une société qui a peur, et que si les discussions restes simples avec mes proches IRL c'est parce qu'on se connait et qu'on connait les intentions des un.es et des autres, mais qu'ici de part l'anonymat on n'est jamais sûr.es d'avec qui on parle et des intentions des autres. Mais j'espère vraiment qu'on arrive à maintenir cet espace de discussion que je trouve riche. J'espère qu'il ne devienne pas un nouveau lieu de fracture.
Enfin à la base l'article parlait de réthorique TERF et je me demande personnellement si les dialogues impossibles, les tabous et les accusations de part et d'autres de mauvaises intentions ne participent pas à créer d'énormes clivages. Je repense encore à ce qu'il s'est passé avec FPCE et au désastre qui s'en est suivi, à la division violente qu'il y a eue entre féministes selon le parti qu'elles prenaient, aux accusations de toute part, de haine des femmes trans, de haine des femmes cis, et je me dis qu'en ayant des discussions franches sur ce qui constitue des noeuds de tension idéologiques on pourrait peut-être éviter ça. Et pourtant je ne veux pas non plus partir dans l'injonction à la pédagogie évidemment. Donc j'essaye de faire entendre que les choses sont compliquées et qu'il y a des nuances.
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