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Le style gothique revient, et avec lui l’éternel débat : « vraie ou fausse goth ? »

À l’heure où le style gothique revient sur le devant de la scène, adopté par des célébrités comme la chanteuse Halsey ou l’influenceuse Kourtney Kardashian, il s’accompagne du procès d’intention fait aux femmes qui le portent.

D’abord, c’était le retour en force des chaussures à plateforme, comme les Buffalo, les New Rock, les No Name, ou encore les Dr Martens surélevées. Puis la tendance dark academia nous a fait regarder d’un œil nouveau les jupes à tartan et mocassins compensées. Et voilà que sur TikTok, le hashtag #gothic devient de plus en plus populaire, dépassant désormais le milliard de vues !

Mais qu’est-ce que ça veut dire, gothique, aujourd’hui ? À la journaliste et autrice Taous Merakchi (que les plus anciennes de Madmoizelle connaissent sous le pseudo de Jack Parker) de nous expliquer, en tant que personne concernée :

« J’ai moi-même été gothique selon sa définition la plus large de mes 15 à mes 21 ans. C’est la période où visuellement, si on me croisait dans la rue, on pouvait se dire “Oh, une gothique”, mais je pense que je suis née gothique et je mourrai gothique (rires).

Le fond de la pensée gothique, c’est un romantisme lié à la mort, à la contemplation des ténèbres, du sombre, du monstrueux, de tout ce qui est rejeté du reste du monde. Je me retrouve encore aujourd’hui à 34 ans dans cette définition, ça n’a jamais été qu’un délire adolescent dans mon cas. Mais il n’y aurait rien de mal à ce que cela le soit, selon moi. »

Une esthétique gothique désormais détachée de la musique ?

Dans la foulée du relent pop punk agité en ce moment sur la scène musicale par Olivia Rodrigo ou Willow Smith ressurgissent également des détails gothiques et émo. En fait, aujourd’hui sur les réseaux sociaux, ces styles qui découlent historiquement de genres musicaux bien définis n’ont presque plus rien à voir avec la musique, comme nous l’explique la sociologue et historienne de la mode, Elodie Nowinski :

« Ce qu’on appelle gothique aujourd’hui est une dilution de ce qu’on désignait comme tel dans les années 1980-1990 pour décrire des groupes comme The Cure, ce qui était déjà une évolution de ce que ça voulait dire au XIXe siècle. En fait, c’est un style qui est à la fois permanent (dans le sens où il existe toujours des personnes gothiques) et cyclique par sa résurgence dans le mainstream (c’est-à-dire qu’il connaît des pics de popularité ponctuels).

Or, ce n’est pas qu’un style vestimentaire mais aussi une attitude, un maquillage, des goûts. Aujourd’hui, on assiste à une résurgence diluée de cette esthétique, comme un ressort distendu qui perd de sa vitalité à chaque fois qu’il rebondit. »

Mais puisque piocher dans les codes visuels de ce mouvement amène à être perçu comme gothique et que cela s’accompagne d’un coût social, Taous Merakchi réfute le préjugé selon lequel on puisse en faire une réappropriation opportuniste telle une banale tendance mode :

« J’ai du mal à croire qu’on puisse adopter un tel style vestimentaire sans avoir une once de pensée gothique. Je ne prône pas du tout une vision puriste, élitiste, du gothisme qui voudrait que cela nécessite de partager un ensemble de références culturelles. C’est du classisme et je déteste ça.

Quand on adopte un style aussi marqué visuellement, on raconte forcément quelque chose de soi, de sa personnalité, ça engage intimement.

Après, il est possible que cela corresponde à un moment passager de sa vie, ou que cela fasse partie de soi pour le restant de nos jours, et on est la seule personne à pouvoir le savoir.

Pour moi, ça a été bien plus qu’un style vestimentaire : ça a contribué à ma construction identitaire à une période où je subissais énormément de harcèlement scolaire. J’ai eu le sentiment de trouver ma tribu. Sans ça, je ne sais pas ce que je serai devenue.

Je pense que ça m’a sauvé la vie, honnêtement. »

Kourtney Kardashian et Halsey, devenues gothiques du jour au lendemain ?

Pourtant, quand des femmes célèbres affichent un style qui touche au gothique, elles se voient aussitôt taxées de poseuses opportunistes par des personnes qui s’autoproclament en position d’autorité dans le domaine, et des médias qui ne savent que trop bien combien verser dans la misogynie peut rapporter en clics.

En fait, ces accusations en déguisement et procès en authenticité goth racontent beaucoup des pressions esthétiques qui pèsent davantage sur les femmes que sur les hommes.

En témoigne Kourtney Kardashian qui vient de visiter Venise avec son petit-ami Travis Barker (du groupe Blink-182) dans un style beaucoup plus vamp que d’habitude, provoquant les retombées médiatiques.

« Kourtney Karadashian la joue complètement petite copine goth » titre The Cut, le supplément féminin du New York Magazine ; le britannique Dazed ironise « Kourtney Kardashian entre avec courage dans sa nouvelle phase de petite-amie gothique » tandis que le GQ américain s’émeut que « Kourtney Kardashian et Travis Barker la jouent gothique à Venise ».

La façon dont le nouveau style de Kourtney Kardashian fait irruption dans l’actualité atteste aussi du sensationnalisme des médias en quête de raccourci prêt-à-penser, selon Elodie Nowinski qui dirige la faculté des industries créatives à Glasgow, en Écosse :

« Ce n’est pas traité comme quelque chose de sérieux, mais comme une lubie passagère, parfois comme symptomatique de l’ère post-apocalyptique qu’on serait en train de vivre en cette période de pandémie. On plaque des significations toutes prêtes sur son look, mais c’est un leurre qui sonne vite creux.

Surtout avec Kourtney Kardashian dont la vie privée sert justement de fond de commerce : quand elle se relooke en gothique du jour au lendemain, c’est une forme de rebranding [réinvention de son identité de marque] ! Elle sert sur un plateau d’argent un nouveau discours à raconter pour (faire) parler d’elle. »

C’est aussi parce que Kourtney Kardashian semble devenue gothique du jour au lendemain qu’elle suscite l’intérêt au point qu’on en écrive des articles (comme je suis en train de le faire actuellement, vous me direz, et vous aurez raison).

Dans une autre veine, la chanteuse Halsey a elle aussi pris un virage esthétique goth dernièrement, davantage appuyé par la musique, ce qui donne une autre crédibilité à son allure.

Halsey assure à grands renforts d’iconographie gothique la promotion de son nouvel album If I Can’t Have Love, I Want Power, produit notamment par Trent Reznor (membre du groupe de rock industriel Nine Inch Nails) et une pointure du post-industriel, rock alternatif et dark ambient, Atticus Ross. D’où les visuels dignes de Tim Burton de Halsey qui réjouissent les fans du genre.

C’est sans doute ces références culturelles qui amènent Taous Merakchi à trouver Halsey particulièrement sincère dans sa réinvention stylistique, finalement assez commune chez les chanteuses qui marquent le changement d’ère d’un album à un autre par une nouvelle allure :

« Je sens Halsey hyper honnête dans sa démarche, mais comme c’est une femme qui fait de la pop, elle s’en prend plein la gueule injustement. Pourtant, qu’on le veuille ou non, ces femmes contribuent sûrement à visibiliser cette culture auprès de personnes qui s’y intéresseront sincèrement.

Il y a toujours des guerres entre les vrais et les faux goths, qu’on pourrait délimiter en fonction de ceux qui écoutent de la vraie bonne musique et ceux qui écoutent du mainstream. Je me souviens de plein de choses que j’aimais en cachette, de peur d’être traitée de fausse goth, de poseuse, a fortiori en tant que femme. »

De la difficulté d’être une femme adulte gothique

Gothiques ou non, les femmes ne sont pas traitées à égalité avec les hommes, comme Taous Merakchi le sait bien.

« On va rarement demander à un homme qui porte un t-shirt Metallica s’il connaît vraiment ce groupe et de citer trois albums. Ça m’arrive tellement encore aujourd’hui de subir ce genre d’interros surprises, si bien que je ne supporte plus ces procès d’intentions intentés à d’autres femmes.

Alors maintenant, quand je vois Kourtney Kardashian avec un t-shirt Cannibal Corpse [un groupe de brutal death metal américain], j’ai beau me dire qu’elle ne connaît sûrement qu’une seule de leurs chansons, je trouve assez minable de se moquer d’elle, comme vient d’ailleurs de le faire le chanteur du groupe sur Twitter. »

En effet, le 3 septembre 2021, Chris Barnes (ancien frontman de Cannibal Corpse qu’il a quitté en 1995 pour chanter au sein de la formation Six Feet Under) a d’emblée critiquée Kourtney Kardashian pour avoir porté un t-shirt à l’effigie de Cannibal Corpse, la traitant elle et son mec de « poseurs », puis en retweetant plusieurs personnes la critiquant.

« D’autant que ça offre à ces groupes des coups de pub énormes à chaque fois, mais ils se veulent trop cools pour bien vouloir le reconnaître. Les licences pour des t-shirts chez H&M n’arrivent pas là par hasard.

Donc, j’en ai rien à foutre que des Kardashian portent ce genre de tops sans forcément connaître ces groupes. En fait, je me dis même que ça pourrait aider à ce que j’en trouve plus facilement bien coupée et à ma taille demain, plutôt que du merch’ mal fini pour mecs peu regardants. »

Taous Merakchi

Comme rien n’échappe au patriarcat, les dynamiques de genres influent aussi sur la perception du style gothique. Le très grand public sait peut-être cité Marilyn Manson qu’il perçoit comme gothique mais aurait sûrement plus de mal à citer le nom d’une star féminine adulte perçue comme gothique, remarque Elodie Nowinski :

« On repart sur les bases d’études de genre : une femme qui sera en dehors des canons de beauté aura toujours plus de mal à s’en sortir. Elle sera moins prise au sérieux. De gothique à ses débuts, Angelina Jolie est rentrée dans le rang, esthétiquement, par exemple.

C’est comme si elles étaient obligées de se conformer à l’archétype de la Vierge ou celui de la putain, et rien d’autre. »

Ainsi, quand une jeune femme arbore un style rock, punk, ou gothique cela peut être traité dans les médias comme une passade adolescente mignonne le temps d’un album. Avril Lavigne est restée fidèle à son style pop punk et c’est un sujet récurrent de dédain, pourtant elle montre une constance semblable à celles de ses homologues masculins tels que Blink-182 ou The Offspring.

Taous Merkachi confirme la difficulté à être prise au sérieux quand on est une femme adulte qui affiche un style gothique au quotidien :

« Je m’en suis détachée progressivement, parce que ça devenait difficile à assumer à mesure que je devenais adulte dans cette société qui rejette cela [comme une rébellion adolescente uniquement].

Je me souviens avoir traversé une période de quête identitaire à 20-21 ans, parce que je m’étais fait une nouvelle bande d’amis, pas du tout dans le même délire que moi. On me poussait à changer mon style vestimentaire, ma façon de me maquiller, et même mes goûts, dans l’espoir de me transformer en ce qui serait attendu des “vraies femmes”.

J’ai essayé, et je me suis sentie ultra mal pendant des années où je ne supportais plus mon reflet, n’aimais rien de ce que je portais dans cette performance de féminité bien comme il faut. Alors je suis revenue aujourd’hui au goth, dans une version allégée. »

Aujourd’hui, la trentenaire estime que même si elle souffre encore de préjugés négatifs à cause de son look aux accents gothiques, cela la prémunit aussi de certains échanges qui auraient été infructueux avec des personnes qui s’arrêteraient à ça.

« En fait, quand bien même ce serait des ados sur TikTok ou des célébrités qui se réinventent du jour au lendemain comme gothiques, ce n’est sûrement pas la forme de mise en scène de soi la plus problématique qui pullulerait aujourd’hui sur les réseaux sociaux », conclut Taous Merakchi :

« On a le droit de s’approprier le gothique comme on veut, ce n’est pas un dogme avec des règles strictes, personne ne devrait se croire en position d’autorité suffisante pour juger ce genre de choses, qui a le droit de s’y adonner ou non. »

À lire aussi : De l’investiture américaine à égérie Estée Lauder, Amanda Gorman répand sa poésie dans le monde

Crédit photo : capture d’écran du compte Instagram de Halsey, photographiée par @lucasgarrrido

Les Commentaires
16

Avatar de Princesse Sarah 02
9 septembre 2021 à 11h44
Princesse Sarah 02
A Lyon aussi , les boutiques ont fermé. Celle du quartier Saint Jean alors que je venais d'apprendre son existence, et à Mandragore, il n'y a plus de vêtements gothiques, parce que les gens les commandent plutôt sur internet. Creepers vendait encore quelques vêtements sur le sujet. Mais le Queen's, à côté, est peu à peu passé au rockabilly avant de fermer. Il semble rouvert en tant que boutique gothique mais c'était constamment fermé pour inventaire quand je passais devant.
Je déplore aussi la disparition de la chaîne youtube de Catharsis, une goth très jeune (pas encore 20 ans) mais pas avare en bons conseils. Elle avait même uploadé des reportages consacrés aux goths (Tribus de Thierry Ardisson, Un univers sombre d'Olivier Delacroix). Mais hélas, en arrêtant youtube, elle a aussi supprimé tout son contenu.
Vraie ou fausse goth? Par "faux", je crois qu'on entend "débutante". En anglais, on dit "mall goth" ou "baby bat". Voici ce que j'en disais:
"C'est à dire le gothique de supermarché ou le bébé chauve souris.

Souvent un premier style, celui qu'adoptent spontanément les débutants, et qui n'est pas bien perçu par les "vrais" goths. Ça consiste à porter un entassement des vêtements noirs qu'on trouve au supermarché, souvent des tee-shirts de death ou black métal, et d'accessoires de chaînes non spécialisées. Comme Hot Topic aux Etats-Unis (ressemblant à Claire's, ici) d'où le terme alternatif de "Hot Topic goth".

Leurs accessoires préférés sont souvent les collants déchirés et le collier de chien à clous, et faute de moyens ils portent généralement de simples chaussures noires, comme des baskets, mais pas de chaussures goths à proprement parler.

Les adeptes sont évidemment fréquemment adolescents, et évidemment souvent fans de musiciens métal également méprisés par les "vrais" pour être trop commerciaux comme Marylin Manson. Et régulièrement, portent un maquillage devant lequel même Kiss aurait reculé. Les adeptes ont un style qui évolue le plus souvent s'ils persistent à l'âge adulte."
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