Je déteste mon voisin du dessus, mais en même temps je le stalke un peu


La pandémie nous a probablement toutes amenées à découvrir nos voisins sous un nouveau jour : bruyants, sympas, relous... Mais pour cette lectrice, qui a passé un an à entendre chaque seconde de la vie de son voisin du dessus, les choses deviennent un peu étranges.

Je déteste mon voisin du dessus, mais en même temps je le stalke un peuDerrick McKinney / Unsplash

Il y a des choses que j’aime particulièrement à Paris. La multitude des endroits et des personnes à rencontrer, les surprises — bonnes ou mauvaises — à chaque coin de rue, par exemple.

Et puis il y a des choses que je déteste. L’odeur de pollution permanente, les milliards de pigeons, et surtout, les putains. de. murs. en. papier. Ces mêmes murs qui laissent passer jusqu’au moindre bruit de craquement, et qui m’ont entraînée dans la spirale étrange que je connais aujourd’hui. La spirale indigne d’une meuf qui se réveille un jour et réalise qu’elle stalke son voisin. 

Il y a peu, j’étais encore la meilleure des voisines

Il faut le savoir, partager un mur d’immeuble avec moi, fut-il en papier, est une expérience délicieuse. J’ai des goûts musicaux irréprochables, mon chat ne miaule jamais, et mon amour pour les livres et les tapis transformerait n’importe quel appartement qui résonne en cellule capitonnée.

À moins d’avoir envie de me faire entendre, mes fredonnements intempestifs n’atteignent donc jamais les oreilles de mes doux voisins d’étage, et le son qui vient de chez eux arrive assez étouffé pour peu me déranger.

Oui, mais.

Il y a plusieurs failles à ce lifestyle. La première, c’est que mon colmatage sonore n’inclut pas le plafond. La deuxième, c’est que si mon voisin du dessus, tel un ascète capitaliste, ne vit qu’avec un PC gaming, un Iphone et une enceinte posés au sol pour tous biens matériels, mes étagères Billy n’empêcheront clairement pas ses sessions hurlements de résonner DANS TOUTES LES PIÈCES DE MA MAISON. TOUT LE TEMPS.

Mais je m’égare.

Avant le COVID, ma vie était paisible

Quand mon conjoint et moi avons emménagé chez nous il y a deux ans, notre appartement était idyllique. Lumineux, bien situé, extrêmement peu cher : il avait tout ce que l’on peut espérer d’un bien en location.

En ces temps bénis, chacun quittait son appartement tôt le matin, et rentrait chez lui tard le soir. De mon voisin du dessus, je ne connaissais que le numéro d’interphone et le métier (« dans la finance »), pour l’avoir croisé vaguement lors d’une coupure d’électricité. Je le croisais parfois tôt le matin, en costume, et nous nous adressions un salut cordial, avant de continuer nos vies comme les étrangers que nous étions.

Nous coulions des jours heureux, jusqu’à l’arrivée du covid.

Dans la nuit du 16 au 17 mars, mon voisin du dessus a pris une décision qui allait transformer nos vies à tous en cauchemar : il a décidé de ne plus en avoir rien à foutre. De rien.

Première découverte : mon voisin refuse les meubles et le concept de temps

Les souvenirs de ces premiers jours de confinement sont brumeux, et le changement est difficile à décrire tant il a été progressif. Mais l’immeuble entier étant désormais assigné à résidence, j’ai découvert deux choses.

La première, c’est que j’entendais absolument chaque microbruit venant de chez mon voisin du dessus.

La deuxième, c’est que cette découverte avait une explication : celui-ci ne semblait posséder aucun meuble. Zéro. Si je le sais, c’est parce que j’ai commencé à me faire réveiller à n’importe quelle heure du jour et de la nuit par des bruits de vibrations qui me réveillaient en sursaut, pensant que c’était le réveil qui trône à environ 30 centimètres de mon visage.

En réalité, c’était le portable de mon voisin, posé à même le sol, qui vibrait sur mon plafond. Le tout accompagné d’un bruit d’alarme à faire pâlir d’envie les sirènes du mercredi, et à l’écho infini. J’ai compris que je vivais sous l’équivalent d’un hall de gare, sans les heures creuses.

La première nuit, il était 4h du matin et je me suis dit avec bienveillance qu’il devait avoir une urgence. La quatrième nuit, il était 2h45 et j’ai essayé de creuser un trou sous mon mec et mon chat pour ne plus rien entendre. La huitième nuit consécutive, il était 6h03, et j’ai pleuré.

En même temps, cet être sans meubles ni bienséance niquait mes heures de sommeil avec des méthodes dignes de la CIA depuis une semaine.

Mon voisin a décidé de tout quitter pour percer sur Twitch la nuit

Aux premiers jours de ce confinement difficile, la vie continue. Je dors entre chacun de ses réveils intempestifs — qui se mettent aussi à sonner la journée, à des heures incongrues — travaille sur mille et un projets, et tente de passer outre ces étrangetés parce qu’à ce moment-là, personne ne comprend ce qu’est le Covid.

De nature très hypocondriaque, je n’ai aucune envie d’aller respirer les miasmes de mon voisin (souvenez-vous, on n’avait même pas encore de masques), et j’essaie de me convaincre que j’exagère. D’autant plus que je suis la seule de mon foyer à souffrir des nuits hachées, mon compagnon de vie ayant un sommeil très lourd.

Un coup d’œil sur la façade de l’immeuble me permet de remarquer que le goujat ne possède ni tringle ni rideaux et se cache du soleil avec des draps coincés dans ses fenêtres, ce qui confirme l’hypothèse de son minimalisme mobilier. Moi, je m’interroge : que se passe-t-il dans sa vie ? Est-ce un robot ? Est-ce un espion ? Est-ce qu’il teste une nouvelle méthode de productivité pour un post LinkedIn ?

C’est à ce moment que les cris ont commencé. À mon grand désespoir, les indices sonores étaient très clairs : mon voisin avait découvert Twitch. Il s’était mis à streamer et tentait de percer sur un segment bien particulier de la plateforme, les insomniaques et les personnes vivant sur le fuseau horaire le plus éloigné du nôtre.

Mon voisin devient ma Némésis, et je vis dans la haine

Chaque nuit à 23h, mon mec et moi nous regardons la mort dans l’âme. Un jingle résonne de ses enceintes collées à notre plafond, et les hurlements commencent. Je suis réveillée par des « AH L’BATAAAARD »  et autres joyeusetés à 3h, je sais quand il perd, quand il gagne. Je réalise que le mec ne dort jamais et que je vis sûrement sous le nid d’un vampire sous amphétamines. Parfois, la journée, je l’entends claquer des portes.

Mais à ce moment-là, le monde est sens dessus dessous, et nous n’osons pas aller dire à cette personne, qui vit manifestement seule, que tout dans sa vie nous insupporte. Après tout, chacun gère comme il peut cette pandémie.

Nous choisissons de prendre sur nous quelque temps, par solidarité. Grossière erreur.

Petit à petit, les cris se multiplient, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Mon mec et moi réalisons alors que l’homme de l’étage a probablement quitté son emploi, et pourtant, le réveil à 5h du matin continue à sonner chaque jour, week-end compris. Le mec ne sort pas, ne bouge pas, et l’alarme nous tient éveillés tous les deux à fixer le plafond.

« On parle quand même beaucoup du voisin, non ? »

Après deux mois rythmés par les insanités de notre voisin, sans s’en rendre compte, celui-ci devient un de nos sujets de conversation principaux, à mon conjoint et moi.

Qu’on soit bien clairs : il n’y a rien à faire, nous sommes enfermés, et même si mon chat est le meilleur de tous, il n’y a pas mille choses à dire sur lui. Chaque jour, privés d’échappatoire, nous soupirons qu’il est peut-être temps d’aller lui casser la gueule, avant de re-soupirer qu’on a la flemme. Chaque matin, nous comparons à quelle heure et comment nous avons été réveillés par ses conneries.

Je bitche sur lui dans chacune de mes conversations Whatsapp. Je parle de lui à mon chat. Je parle de lui à ma mère. « J’ai envie de buter mon voisin » devient mon leitmotiv. Je constate que mon mec vit la même plongée dans le n’importe quoi cérébral que moi : François du premier devient notre némésis.

Mais de l’amour à la haine, comme nous le savons tous, il n’y a qu’un pas.

Lentement, le voisin devient le troisième homme de mon couple

Et alors que notre haine de cette personne nous gagne, nous réalisons quelque chose : de cette personne, nous entendons chaque bruit quotidien. Les bruits de pas, de clics, la moindre vibration de téléphone. Mais nous ne l’entendons jamais parler à personne.

En un battement de cils, nous passons de l’exaspération à l’inquiétude : ce pauvre chaton crie sans cesse, ne sort jamais de chez lui, et vit visiblement sans jamais dormir. Et s’il avait besoin d’aide ?

Nous ne nous en rendons pas compte, mais à ce stade, nous sommes déjà des gros creeps. Là où n’importe quel être humain rationnel se déciderait à aller dire à Jean-Michel premier étage de se la fermer et de s’acheter un tapis, nous hésitons à l’inviter à prendre un café pour discuter de sa santé mentale.

Heureusement, l’été arrive, et charrie une gracieuse phase de déni. Celle-ci se conjugue avec une période de chômage commune, à mon mec et à moi, et nous en profitons pour aller nous promener chez tous ceux que nous n’avons pas vus depuis 6 mois. Il fait chaud, nous sommes loin de Paris : nous parlons parfois du voisin de l’enfer comme d’un lointain souvenir, en rigolant et en imaginant qu’il aura peut-être déménagé à notre retour. Pauvre de nous.

Après Twitch, mon voisin découvre Tinder

Comme les répits sont de courte durée et que depuis 2020, le monde est une blague, nous sommes reconfinés à peu près 4 secondes après notre retour chez nous.

En rentrant un soir, je le croise devant la porte de l’immeuble, en train de se présenter à une personne qui est clairement un date Tinder, et qui monte chez lui. Régis n’ayant pas fait l’acquisition de fournitures pendant l’été, nous entendons chaque seconde des 15 premières minutes du date qui se passe visiblement très mal, avant de commencer un film parce que quand même, faut pas abuser.

Et c’est là que tout a basculé. Parce qu’en vrai, on a passé plus de temps à commenter son date qu’à regarder le film. En même temps, même à travers un étage de parquet, la gêne était tellement palpable que ça aurait été dommage de ne pas faire une blague là-dessus hein, pour une fois qu’on pouvait rigoler un peu.

Malgré nous, mon mec et moi devenons des stalkers

Je vous passe les détails de ce que ma vie est devenue quand mon voisin a remplacé Twitch par Tinder, vous vous doutez bien que c’était extrêmement désagréable. Désespérés, mon copain et moi avons accumulé 78 boîtes d’œufs pour les coller au plafond, avant de prendre conscience que c’était inutile et que nous étions en train de débloquer total. Maintenant j’ai une centaine de boîtes d’œufs dont je ne sais pas quoi faire… Mais là n’est pas la question.

Le temps a passé et l’idée même de confronter Jean-Michel premier étage est devenue inaccessible. Cela fait maintenant un an qu’il gâche ma vie, et pourtant je n’ai toujours pas réussi à monter lui casser la gueule, ou du moins à lui demander poliment de baisser les décibels.

Parce que même si je déteste cet inconnu qui gâche ma vie, il semblerait que j’ai développé pour lui une affection étrange, un syndrome de Stockholm du voisinage. Comme si être forcée de partager son intimité l’avait transformé en une sorte de colocataire détestable à qui on n’arrive pas à souhaiter du mal, ou en un membre de la famille insupportable.

Il semblerait qu’il ait rencontré quelqu’un, et l’autre jour mon mec a laissé échapper un « Ah, je suis content pour lui, il a l’air d’aller mieux ».

Quand je l’entends tousser à travers les cloisons, je m’inquiète pour lui et j’espère qu’il va bien.

Parfois, il n’est pas là pendant plusieurs jours. Et dire qu’il nous manque serait une très grande exagération, mais disons que nous remarquons son absence.

Après tout, peut-on vraiment haïr quelqu’un qui a juste décidé de suivre son rêve : vivre de sexe et de jeu vidéo, sans jamais en avoir rien à foutre du voisinage ?

Et surtout, peut-on vraiment haïr la personne qu’on connaît le mieux sur Terre, puisqu’elle a ostensiblement décidé de ne rien nous cacher ?

Bref, il est grand temps qu’on déménage.

À lire aussi : Mes connards de voisins, mes pires ennemis du confifi

Aïda Djoupa

Aïda Djoupa


Tous ses articles

Commentaires

Kettricken

Je suis passée par là : voisins de l'enfer (et je pèse mes mots) et longues, trop longues hésitation avant d'aller leur parler car on ne savait pas si c'était eux le problème ou la mauvaise isoation des deux maisons mitoyennes (les deux. Mais surtout eux. On a decouvert après que toute la rue les entendait)

Ben finalement, j'ai trouvé une manière d'aller lui parler en abordant la question sous l'angle de
- Tiens on se demande dans quelle mesure vous nous entendez ? Les maisons sont clairement mal isolées, mas je ne sais pas dans quelle mesure on vous gêne
- Oh non on n'entend rien
- Ah bon ? Parce que nous on entend pas mal de trucs
Pas le plus courageux mais c'est une manière d'aborder la question

Quand ils ont déménager, j'ai envoyé des messages de joie délirante à tout le monde
Les nouveaux étaient cool jusqu'à... le re-confiement. Apparemment, l'ado se retrouve régulièrement seule à la maison et invite des copines le soir. La 1ère fois, j'entendais la musique à fond à 3h du mat alors mêmeq que je portais des boules quies
La 1ère fois, on a laissé passer en se disant qu'il fallait bien que les gens trouvent des moyens de pas péter les plombs. Mais au bout de quelques semains avec des soirées regulières, mon mec est allé s'énerver à 1h et 3h du mat la même nuit. Il a menacé de la police.
Je lui ai dit que surtout, la prochaine fois, on en parlait à la mere

Bref, le bruit des autres c'est l'enfer
 

Cet article t'a plu ? Tu aimes madmoiZelle.com ?
Désactive ton bloqueur de pub ou soutiens-nous financièrement!