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Une femme qui porte un keffieh palestinien sur son visage et le drapeau de la Palestine à la main // Source : hosny_salah de pixabay
Société

En Palestine, ces femmes font la révolution chacune à leur façon

« Si vous ne dites pas  ‘occupation’, les gens ne comprennent pas pourquoi des gens résistent », explique Nidal Rafa qui combat l’idéologie coloniale en Palestine. Rana Awadi-Muhareb œuvre pour la jeunesse, la culture et les mères tandis que Fida Shehada fait de la politique de terrain. La journaliste Douce Dibondo les a rencontrées pour ce reportage en terre occupée.

Depuis 2022, l’armée israélienne a tué 220 Palestiniens et Palestiniennes, d’après un rapport d’Amnesty International. Pour comprendre cette situation, il faut avoir en tête trois mots : colonisation, occupation, apartheid de l’État d’Israël. Le tout, grâce à une politique démographique et la démolition d’habitations empêchant l’expansion de la population palestinienne, une juridiction kafkaïenne, des lois martiales incontournables, des murs érigés autour de Jérusalem, des check-points à chaque entrée et sortie des villes. Une réalité que j’ai observée de mes propres yeux lors de mon séjour en novembre 2022 sous l’invitation de l’ONG Jerusalem Palestinian Rights Consortium. Et qui dit occupation, dit résistance. À travers leurs parcours et leurs combats inspirants, Rana Awadi-Muhareb, Fida Shehada et Nidal Rafa font la révolution au quotidien. 

Rana Awadi-Muhareb, celle qui a fondé Omnia

Rana Awadi-Muhareb
Portrait de Rana Awadi-Muhareb.

Le premier jour, je visite la ville historique de Lydd près de Tel-Aviv. Une ville mixte de près de 80 000 habitants dont 30 % de Palestiniens et 70 % de Juifs. Un tissu complexe de Palestiniens, de réfugiés palestiniens arrivés après la Nakba en 1948 (l’exode de la population arabe palestinienne qui se produisit pendant la guerre israélo-arabe de 1948 : durant cette guerre, entre 700 000 et 750 000 Arabes palestiniens sur les 900 000 qui vivaient dans les territoires qui seront sous contrôle israélien à l’issue de la guerre fuirent ou furent chassés de leurs terres), de Bédouins, de juifs soviétiques, arabes et Éthiopiens.

Depuis une dizaine d’années, les militants de Garin Toran, une communauté sioniste d’extrême-droite, souvent armés, se sont établis dans la ville et déploient des stratégies d’intimidation violentes pour « judaïser » la ville. Le souvenir de Moussa Hassouna, un père de 32 ans abattu par ces sionistes religieux le 10 mai 2021 est encore vif. Dans les locaux d’Omnia, association qu’elle a fondée en 2016, Rana Awadi-Muhareb, m’explique que petite, « les Arabes et les Juifs vivaient dans les mêmes immeubles, la violence n’était pas aussi présente ».

En 2015, Rana est face à un dilemme : allier carrière professionnelle et obligations parentales. Elle organise une rencontre via Facebook pour en discuter, une quarantaine de femmes et d’enfants répondent présents. Un an après, l’association compte des mères et jeunes femmes diplômées et des mères non-salariées. Depuis, elles ont mis en place un camp d’été pour les enfants, collecté des fonds et des jouets pour les familles, rénové des écoles, organisé des activités manuelles, des lectures, du facepainting, du trampoline pour les enfants.

Six ans plus tard, Omnia monte un projet de librairie dans un petit local. Le lieu est vandalisé à de nombreuses reprises. Malgré tout, le succès du projet est au rendez-vous, Omnia lève des fonds de rénovation d’un nouveau local. À la librairie, les femmes de Lydd assistent à des cours d’anglais, à des ateliers sur les relations de couple saines, à des projections et discussions de films. 

Deux milles adhérentes et participantes sont passées par l’association depuis. Aujourd’hui, les trois buts d’Omnia restent inchangés : offrir un espace aux femmes où échanger, trouver des solutions communes et militer. Pour Rana Awadi-Muhareb, leur activisme social s’inscrira toujours « dans la communauté des femmes d’Omnia et pour la communauté Arabe en général. C’est un bon moyen de nous empuissancer ». Pour cause, son association comble le désert culturel, d’infrastructures et de budget pour les Arabes de Lydd, dirigée par le maire juif Yair Revivo, dont la politique urbaine priorise les Juifs.

Fida Shehada, celle qui fait de la politique sur le terrain

Fida Shehada
Portrait de Fida Shehada.

Le même jour, Fida Shehada nous raconte son parcours. Urbaniste, ancienne membre du conseil municipal de Lydd, militante depuis 15 ans pour le logement. Pour Fida, habiter Lydd, c’est faire face « à énormément de racisme ». Ici, comme partout en Palestine, les familles font l’objet de déportations forcées suite à la démolition de leur maison par les instances israéliennes. Fida fait aussi partie de l’association Women Against Weapon qui soutient les familles dont un membre est emprisonné par l’État d’Israël.

En 2018, elle apprend l’existence d’un projet urbain discriminant la population arabe. Fida alerte maison après maison. Selon elle, ce plan urbain menaçait « la vie de 13 000 personnes. Forcer des familles à emménager dans un immeuble de 18 étages ? Un choc culturel ». Sans oublier la construction d’écoles et d’infrastructures réservées aux Juifs. Ne disposant que de deux mois pour barrer sa mise en place, sa pétition récolte plus de 3 000 voix contre. Le projet est annulé, une première pour la communauté arabe.

Soutenue, Fida décide de se présenter aux élections municipales la même année sous la bannière du parti al-Nahda. Elle est élue par une large majorité, mais la réalité est brutale : 19 sièges au conseil, dont 6 sièges pour son parti. Fida comprend vite que « toutes les décisions sont prises pour les Juifs mais aussi contre les Arabes ». Les élus d’al-Nahda constatent leur impuissance face au déséquilibre d’allocation de budgets pour les étudiants arabes et juifs, l’impossibilité d’une égalité au sein d’un système éducatif ségrégué entre Arabes, religieux et non-religieux israéliens. À échelle individuelle, elle oriente les personnes lycéennes vers les universités, aide à rédiger des CV, à trouver un travail pour « éviter la violence juvénile dans (s)a ville ».

En 2021, elle démissionne de son poste d’élu après avoir reçu des menaces de mort du maire Yair Revivo. « J’étais menacée au travail, chez moi. Ce n’était plus supportable ». À la question, continuera-t-elle à faire de la politique, Fida Shehada répond qu’avec Women Against Weapons elle fait de la politique : « en solidarité avec les familles, nous sommes présents lors des procès. On récolte de l’argent, on alerte autour de l’incarcération de masse. Donc non, plus de politique à la mairie, mais je continue. »

Nidal Rafa, celle qui combat l’idéologie coloniale 

Colonies dans la JORDAN VALLEY
Colonies dans la Jordan Valley.

Les deuxième et troisième jours, je voyage dans le territoire occupé de la Jordan Valley. Durant ces deux jours, la journaliste palestinienne Nidal Rafal nous fait office de guide. Celle qui a collaboré avec CNN et France 24 est impliquée dans plusieurs organisations (Adalah, Al Siwar, The Arab Journalist Club…). Son caractère de feu et ses prises de positions lui valent les foudres des sionistes religieux. Et lorsqu’on sait que 32 journalistes palestiniens ont été tués depuis 2000 d’après Reporters Sans Frontières, informer est un acte de résistance que Nidal embrasse jusqu’au bout. 

Elle dénonce la machine médiatique qu’est l’État d’Israël qui terrorise les journalistes en brandissant l’antisémitisme et en révoquant leurs visas. Nidal réfute l’objectivité journalistique et assène que la situation palestinienne est aussi une question de terminologie. « Il faut que les journalistes, les organisations disent les termes et donnent le contexte. Si vous ne dites pas  “occupation”, les gens ne comprennent pas pourquoi des gens résistent ». Par exemple, d’après la journaliste, dire « terre contestée » et non « terre occupée », parler de la Judée au lieu de la West Bank, sont des mots de l’occupation, qui nous coupent de la réalité du peuple palestinien.

Grâce à Nidal Rafa et les différents acteurs locaux, j’apprends sur la région. Un des aspects efficaces de la colonisation est la séparation géographique, notamment par les routes. Tout le long du réseau routier, certaines routes sont barrées, les noms des villages palestiniens remplacés par des noms de nouvelles colonies israéliennes en hébreu. La route 4370 par exemple est une route d’apartheid, avec une section réservée aux Palestiniens de la région de West Bank. Par elle, nous nous rendons dans la communauté Bédouin Shalal Al-Aujau, où l’État d’Israël mène une véritable guerre de l’eau et une interdiction de construire alors que la population s’y agrandit. Résultat, pas de système d’irrigation pour leurs cultures, ni de crèches, ni la possibilité d’ajouter des toilettes en extérieur, les habitations étant surveillées par drones. Cette population marginalisée depuis les années 70, se voit déplacée vers des camps de réfugiés, dépossédée de ses pâturages remplacés par des cultures intensives d’olive, de dattes et autre maraîchage.

MASAFER YATTA

Nous nous rendons ensuite à Masafer Yatta, accueillis par les habitants du camp de Khaled El Daba, descendants des exilés de 1948. Le village fait face à une décision d’expulsion justifiée par la loi martiale de 1980 concernant les « zones de tirs ». D’après les organisations locales, il n’existe aucune preuve de zone de tirs, ce serait là le moyen de déplacer 1150 palestiniens afin d’établir des colonies. En route vers la communauté d’Halawa, un soldat israélien nous ordonne de faire demi-tour. Frustration totale.

Sur la route vers Hébron, ancien hub économique, à 1h de Jérusalem, Nidal Rafa souligne l’importance « des médias à cause de leur influence sur les gouvernements et les peuples. Les gens ici veulent la liberté, le droit d’exister ». Suite à la fermeture en 1994 de la très commerciale rue Shuhada, la ville dénombre une dizaine de colonies. Cette rue est désormais l’entrée d’un ghetto juif où les Palestiniens n’ont plus le droit de circuler. Les quelques familles y habitant ne reçoivent personne, les fenêtres donnant dans la rue sont barricadées pour éviter le jet de pierres des colons. Son entrée est surveillée par une arme automatique à détecteur de mouvements, chargée de balles électriques ou de gaz lacrymogènes. Les colons peuvent aussi user de l’application Blue Eyes et procéder à l’identification de Palestiniens « suspects » ou pire, envoyer leur photo dans la base des renseignements israéliens. Un véritable « fascisme technologique » d’après nos guides. À cause de leur religion, nos guides n’ont pas pu traverser la ligne de partage de la rue Shuhada. Nous rebroussons chemin vers Bethléem, Nidal Rafa lance un appel : « Je ne veux pas que les gens soient pro-Palestine. Je veux qu’ils soient pro-justice, contre la colonisation, l’apartheid, l’occupation. Je veux qu’ils soient pour les droits humains. »

Ligne de partage – rue Shahada
Douce Dibondo au niveau de la ligne de partage de la rue Shuhada.

Pour aller plus loin :


Écoutez Laisse-moi kiffer, le podcast de recommandations culturelles de Madmoizelle.

Les Commentaires

8
Avatar de Dgsaymy
5 avril 2023 à 19h04
Dgsaymy
Enfin quelqu'un qui reproche la politisation d'un article qui EST politique sur un magazine qui EST politique... (Et depuis quand l'activisme est une insulte/problème ?)
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Voir les 8 commentaires

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