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Féminisme

Comment nous avons monté notre librairie indépendante entre potes

En janvier 2020, Elsa et Elura ont décidé de se lancer dans un projet : celui d’une librairie indépendante, en accord avec leurs valeurs féministes, où chacun pourrait trouver le livre qu’il lui faut. Elsa nous raconte la génèse de ce beau rêve devenu réalité !

Janvier 2020. Alors que nous travaillons toutes les deux tant que salariées dans la même librairie, nous nous sommes posé la question suivante : « Et pourquoi pas nous ? »

Cela a marqué le début de l’aventure Un Livre à Soi !

Libraire, un métier qui peut être difficile

À l’origine de cette envie de devenir entrepreneuses, il y a eu quelques mauvaises expériences : le métier de libraire n’est pas facile, et vient parfois avec peu de reconnaissance.

Pour un salaire au Smic, on vous attribue souvent (dans les grosses structures, en tout cas) la gestion d’un rayon, c’est-à-dire la gestion des achats et des retours, les rencontres avec les commerciaux, les mises en avant… Tout ça en plus, bien sûr, du conseil client, des encaissements et de la réception. Dans une plus petite structure, vous pouvez même vous retrouver à gérer la totalité des rayons.

Bref, on se retrouve à faire des tâches de responsables alors que nos fiches de paies indiquent inlassablement « vendeur ». Choisir de devenir nos propres patronnes, c’est avoir l’assurance de faire toutes ces choses pour soi, et non pas pour quelqu’un qui va s’attribuer tous les mérites de notre travail ! 

Après six ans d’amitié et deux burnouts, il était temps que ce métier qui nous a permis de nous rencontrer ne nous donne plus mal au ventre : nous allions nous lancer dans notre propre librairie indépendante. 

Un long fleuve d’administratif pour créer une librairie

Après avoir pris cette décision, il a fallu passer par de nombreuses procédures administratives. La première, et pas des moindres, a été de choisir les statuts.

SAS, SARL ? Nous avons cherché des informations un peu partout sur Internet, sans vraiment comprendre ce que nous lisions. Après une formation de la Chambre du commerce internationale qui nous a peu éclairées, nous avons fini par nous faire aider par une entreprise nommée Book Conseil, qui propose du coaching de création d’entreprise dans les métiers du livre. 

Ce coaching à long terme nous a beaucoup apporté : nous avions les conseillers au téléphone une fois par semaine, ils nous ont aidées à faire notre plan financier, et surtout à gérer les demandes de subventions. 

Car quand on lance un commerce, il est possible d’obtenir des aides en fonction de son corps de métier ! Dans notre cas, nous pouvions postuler à plusieurs types de financement : des prêts à taux zéro, octroyés par des organismes spécialisés dans le monde du livre comme l’ADELC ou par le département, ou tout simplement des aides financières comme celles que proposent le Centre national du livre et certaines collectivités locales.

Pour prétendre à ces aides, nous avons dû passer par le montage de dossiers comprenant des présentations du projet, un plan financier, des photos…Tout ça nous a tenu occupées pendant les confinements ! Après envoi, nous avons passé des entretiens sous la même forme que des entretiens d’embauche, et attendu les réponses. Nous en avons reçu certaines, positives et négatives, et en attendons d’autres.

La création officielle de notre librairie

Les statuts de l’entreprise ont officiellement été déposés en novembre 2020, onze mois après notre première idée. Entre temps, nous avons toutes les deux quitté nos postes de libraires salariées, et nous sommes consacrées à 100% à Un Livre à Soi à partir du mois d’août.

Une fois la librairie officiellement enregistrée, il nous était enfin possible de faire une demande de prêt à la banque et de louer un local.

Nous avons choisi d’ouvrir à Longjumeau. Cette commune de banlieue parisienne n’est pas anodine pour nous : Elura y a grandi et fait sa scolarité. De plus, la ville souffre d’une absence totale de librairie depuis une dizaine d’années… La demande s’est fait ressentir lors de notre étude de marché et de nos rencontres avec les habitants.

Aujourd’hui, nous vivons toutes deux à proximité de Longjumeau, et l’endroit nous a semblé évident. Parce que nous voulions travailler dans une ville à taille humaine (elle compte 20.000 habitants) et dans un cadre agréable, mais aussi pour proposer un lieu culturel de proximité, en alternative aux gros centres commerciaux.

D’ailleurs, nous avons été accueillies avec beaucoup d’enthousiasme par la mairie. Quand nous avons pris contact avec l’adjoint au commerce et à l’urbanisme pour lui présenter notre projet, il nous a très rapidement fait faire un tour des locaux disponibles, et nous a même aidées à négocier le loyer de notre local actuel !

La librairie Un Livre à Soi, quelques jours avant l’ouverture

Parlons peu, parlons argent

Pour démarrer ce projet, il nous a fallu plus ou moins 100.000€ qui ont servi à trouver le local, faire des travaux et investir dans des meubles et surtout, constituer le stock de livres, qui représentent près de la moitié de notre budget.

Pour constituer ce fonds, nous avons d’abord investi chacune 10.000€ d’apport. En plus de cela, la région nous a octroyé 15.000€ de financement. Nous avons obtenu un prêt de 16.000€ à taux zéro de la part du département, et un prêt à la banque à hauteur de 35.000€ (attention, subtilité juridique : le prêt à la banque ne peut pas être utilisé pour la constitution du stock !). Nous avons complété ces sommes d’une cagnotte KissKissBankBank, grâce à laquelle nous avons récolté 15.000€ supplémentaires.

Évidemment, lancer son entreprise est un projet plein de surprises : il faut toujours revoir nos budget en fonction des imprévus, qui peuvent être aussi bien positifs que négatifs.

Un Livre à Soi, une librairie aux valeurs fortes

Nous avons à cœur de faire de cette librairie un lieu où tout le monde peut se sentir bien. Le nom de la librairie, Un Livre à Soi, y fait d’ailleurs référence. Il reprend très explicitement l’œuvre du même nom de F. Scott Fitzgerald, qui évoque pour nous cette mission essentielle qu’est la nôtre : satisfaire chaque profil de lecteur ou de lectrice, en lui trouvant LE livre idéal !

Car contrairement à ce que certaines personnes laissent entendre, nous restons convaincues qu’il n’y a pas de non-lecteurs ni de non-lectrices : il y a seulement des personnes qui n’ont pas encore trouvé l’ouvrage qui leur correspond ! Nous sommes très attachées à ce dernier point, car beaucoup considèrent que seuls les pavés sans images, très fournis en pages et écrits par des auteurs ou autrices reconnues sont des « vrais livres ».

Avec notre projet de librairie Un Livre à Soi, nous souhaitons mettre un frein à cette idée. Il est important de déculpabiliser celles et ceux qui se sentiraient illégitimes à l’idée de se rendre dans une librairie indépendante : tout le monde y a sa place, et peut y trouver ce qu’il ou elle cherche.

Dans un deuxième temps et de manière plus discrète, le nom Un Livre à Soi s’inspire du titre Une chambre à soi de Virginia Woolf. Nous partageons des valeurs féministes fortes, et nous souhaitions y lier notre librairie par son nom. Il nous paraissait évident que l’œuvre de Virginia Woolf était toute indiquée pour ça !

Travailler entre amies, ça donne quoi ?

Elura et moi étions déjà toutes les deux libraires avant de se rencontrer. D’ailleurs, c’est grâce à ce métier que nous avons fait connaissance.

En 2016, elle travaillait dans une librairie où j’allais régulièrement acheter des bandes dessinées. À force de se voir, des affinités se sont créées ! J’ai même été recrutée là-bas quelques mois plus tard, et nous sommes devenues collègues.

Le courant est très vite passé : tant dans le côté professionnel que le côté personnel, nous avions la même vision des choses. Nous avons fini par aller travailler dans des endroits différents, mais sommes restées très proches. Nous nous donnions des nouvelles, étions présentes aux étapes importantes de la vie de l’une et de l’autre…

Et puis, en 2018, un poste en CDD s’est libéré dans la librairie où je travaillais. Elura y a été recrutée, et nous nous sommes rendues compte que même quelques années plus tard, nous étions toujours sur la même longueur d’onde dans le monde du travail. C’est ce qui nous a amenées à nous lancer !

Une répartition égalitaire des responsabilités

Avoir la même vision de notre métier et avoir déjà été collègues joue beaucoup sur notre bonne entente : il y a beaucoup de choses sur lesquelles nous sommes d’accord, et beaucoup de questions ne se posent même pas. Mais même si nous voulons que ce projet soit égalitaire, il faut parfois faire des choix !

Ainsi, pour rédiger les statut de l’entreprise, nous avons dû choisir qui était présidente de la société. On ne voulait pas qu’il y en ait une qui aie plus de pouvoir que l’autre, mais il fallait le faire… Nous avons donc choisi qui occuperait ce poste avec un « plouf plouf »

Je suis donc la présidente de l’entreprise, et Elura en est directrice générale. Mais légalement, nos avons fait en sorte d’avoir exactement les mêmes pouvoirs administratifs : nous avons les mêmes droits, et pouvons signer les mêmes choses.

Au-delà du cadre légal, nous discutons énormément : dès qu’une question se présente, on en parle et on avise. Dès le début, on s’est dit qu’il ne fallait pas qu’il y ait de non-dits. Si l’une n’apprécie pas une chose ou une autre, il faut en parler. Sinon, les sentiments négatifs peuvent finir par devenir pesants. 

Ce qui rend tout cela aussi simple, c’est aussi qu’on se complète sur beaucoup de choses. Nos domaines d’expertises, puisqu’elle a longtemps été spécialisée en littérature jeunesse et que je suis plutôt littérature et bande dessinée, mais aussi nos tempéraments : Elura est très créative et a adoré faire la peinture du local, moi je gère plutôt bien l’administratif. C’est un partenariat très agréable.

L’ouverture est pour bientôt !

La librairie ouvrira ses portes le 15 mars 2021. Heureusement pour nous, la pandémie ne nous aura pas empêchées d’inaugurer notre projet ! C’est un moment très grisant, mais aussi éreintant : il y a une multitude de choses auxquelles penser, dont beaucoup de dernière minute.

Aujourd’hui, nous avons par exemple appris que nos tables de nouveautés, qui devaient être livrées ce vendredi 5, ne seraient livrées que mercredi 10… Et c’est comme ça tous les jours, il y a sans cesse des imprévus. Mais on a hâte de recevoir nos premiers clients et clientes !

Après un an de péripéties, fini les dossiers et la compta : nous redevenons enfin libraires, notre métier de cœur, ce fameux « métier passion ». Avec cette petite différence que cette fois, nous sommes nos propres patronnes… Plus de comptes à rendre, plus d’invisibilisation et une vraie envie de se lever le matin !
Si vous n’êtes pas dans la région, sachez qu’Un Livre à Soi proposera aussi un site marchand en ligne, pour pouvoir profiter des bons conseils de ses deux libraires.
Et en attendant, vous pouvez aussi retrouver les recommandations d’Elsa et Elura, les deux fondatrices de la librairie dans sa newsletter Books by women, qui présente une ou deux fois par mois des livres écrits par des femmes, pour « Équilibrer la balance ».

À lire aussi : Si ton libraire est snob, c’est qu’un autre, bien meilleur, t’attend ailleurs

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Les Commentaires
1

Avatar de Mawrcan
7 mars 2021 à 22h22
Mawrcan
Beau projet ! :happy:
C'est intéressant d'avoir abordé le processus de création de l'entreprise, le financement, etc. :top:
3
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