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Jack Antonoff & Margaret Qualley dans le clip de Tiny Moves, issu du quatrième album du groupe Bleachers // Source : Capture d'écran YouTube
Musique

« Dieu est une femme » : rencontre avec Jack Antonoff, chanteur de Bleachers, et producteur de Taylor Swift, Lana Del Rey…

Le groupe Bleachers de Jack Antonoff a sorti son quatrième album le 8 mars et fera résoner l’Olympia de ses mélodies pop rock lumineuses et thérapeutiques le 2 septembre. L’occasion d’interviewer cet auteur-compositeur-interprète, également prolifique producteur de Taylor Swift, Lorde, St. Vincent, ou encore Lana Del Rey.

L’ordinaire serait-il le vrai paradis ? C’est l’une des réflexions de Jack Antonoff dans le nouvel album de son groupe Bleachers. Aujourd’hui en France, le grand public connaît plutôt cet auteur-compositeur-interprète né en 1984 pour le tube de sa précédente formation, Fun, « We Are Young » (Grammy Award de la chanson de l’année en 2013), et surtout comme producteur de disques de Taylor Swift, Lorde, St. Vincent, ou encore Lana Del Rey. Des productions qui lui ont permis de remporter trois années de suite le Grammy du meilleur producteur, d’ailleurs (en 2022, 2023 et 2024). Mais il officie aussi en tant que leader du groupe Bleachers depuis 2014, dont le quatrième album vient de paraître le 8 mars, avec un titre eponyme, comme une affirmation d’identité. L’œuvre regorge de titres pleins d’une joie amoureuse contagieuse. Au détour des mélodies efficaces au charme rétro et des textes aussi légers que philosophiques, on peut aussi entendre Lana Del Rey, Clairo, Florence Welch, St. Vincent, ou encore l’épouse de Jack Antonoff qu’est Margaret Qualley. Alors que Bleachers remplira l’Olympia le 2 septembre 2024, Madmoizelle a rencontré Jack Antonoff pour parler musique, processus créatif, et paroles autobiographiques.

Interview de Jack Antonoff, leader de Bleachers et producteur de Taylor Swift et Lana Del Rey

Madmoizelle. Comment as-tu réalisé que tu avais une bonne voix ?

Jack Antonoff. Je ne l’ai jamais vraiment réalisé. J’ai juste toujours chanté. Je n’ai jamais cherché à choisir entre écrire, chanter, partir en tournée, et produire de la musique, j’aborde toutes ces casquettes de manière complémentaire. C’est comme un autre langage pour moi, une manière de communiquer autrement avec le reste du monde.

Plus qu’un langage, c’est aussi un métier. Était-ce évident pour toi de travailler dans la musique ?

Non, vraiment pas, je n’osais en rêver. C’est ce que tout le monde me rabâchait quand j’étais enfant : que ce n’est pas possible de vivre de la musique. Je me souviens en particulier d’une conseillère d’orientation que j’ai vue quand j’étais au lycée. Je lui ai dit que j’étais passionné de musique, et elle m’a tout de suite stoppé pour me dire que ce n’était pas un métier, que j’avais besoin d’un plan B.

Or, ce que ma carrière m’a ppris, c’est justement à quel point faire de la musique est un travail, en fait. En France, ça me paraît différent, car le gouvernement semble respecter l’art, il y a beaucoup de subventions possibles. Aux États-Unis, le gouvernement ne se soucie pas du tout de l’art, il n’y a pas autant d’aide pour les artistes. J’ai vécu chez mes parents jusqu’à 26 ans notamment parce que je ne pouvais pas encore vivre de la musique.

Avant Bleachers, tu as fait partie de plusieurs groupes de musique. Que t’ont-ils appris, chacun à leur façon ? Avec Outline de 1998 à 2002, puis Steel Train jusqu’en 2008 ?

Avec Outline, je suis tombé amoureux de jouer en live sur scène. On jouait pourtant dans des endroits souvent miteux, mais pouvoir s’exprimer ainsi en musique, auprès d’un public, m’a vraiment donné le goût de la performance.

Steel Train m’a aidé à mieux comprendre les systèmes de sonorisation, car on jouait dans des endroits un peu plus professionnels.

Et avec Fun, de 2008 à 2014 ?

Écrire, jouer de la musique, et performer sont des choses totalement différentes. Partir en tournée, c’est carrément un style de vie, voire une religion. J’ai besoin de toutes ces choses dans ma vie pour me sentir en équilibre. Si on me retire l’un de ces piliers, je m’écroule. C’est notamment ce que j’ai appris avec Fun, qui a connu une grande popularité. J’ai appris à naviguer dans l’industrie. Dans mes groupes précédents, nous n’avions pas beaucoup de succès, donc les gens n’avaient pas forcément d’avis sur nous. Mais avec Fun, d’un coup, tout le monde avait une opinion. J’ai dû apprendre à gérer ma petite bulle pour protéger ma vision, sans me laisser contaminer par l’avis des autres.

Depuis 2014 avec Bleachers, que continues-tu d’apprendre ? Votre dernier album est éponyme d’ailleurs : qu’est-ce que cela signifie ?

On n’a jamais fini d’apprendre, je pense. Je travaille surtout à rester fidèle à mon son. Titrer cet album ainsi, c’est une façon de planter un drapeau, une façon de marquer son territoire ici et maintenant. Pour les trois premiers albums, j’ai tellement écrit à propos du passé et du futur, j’étais complètement obsédé par ce qui était arrivé et ce qui pouvait advenir. Mais je n’écrivais jamais sur le présent, finalement. C’est comme si j’étais en chute libre avant, et que je m’étais enfin arrêté. C’est pour ça que j’ai voulu appeler l’album Bleachers, comme une déclaration pour signifier cela.

Comment ce quatrième album est né ? Quel a été votre processus créatif ?

Il s’est composé entre New York et Paris. J’adore la capitale française. J’y ai vécu quelque temps durant la création de cet album : six mois en 2020, car ma partenaire travaillait là. Je connais bien la ville, mais ne parle pas français, ce qui me fait me sentir un peu comme un alien car je ne comprends pas ce qu’il se dit autour de moi.

On ne peut pas choisir ce qu’on écrit, on peut seulement moduler la façon de l’exprimer. J’ai commencé à écrire sans vraiment m’en rendre compte plusieurs textes romantiques, et puis ç’a été tentaculaire. C’est comme si j’avais tenté d’attraper plein de pièces de puzzle qui me tombait dessus. J’ai tenté de les assembler, et c’est comme ça que l’album est né. Je ne savais pas encore quel serait le résultat, j’ai juste composé avec ce que j’avais.

Après avoir été obsédé par le passé et le futur, c’est un album qui s’ancre dans le présent. Qu’est-ce que cela te fait de te sentir « Right on time » comme le stipule la première chanson de l’album ?

C’est un sentiment nouveau pour moi. Comme si j’étais un grand bébé.

Dans le titre suivant, « Modern Girl », tu parles de s’habiller comme une crise cardiaque. Ça ressemble à quoi selon ton style ?

Chacun·e a son interprétation, mais personnellement, j’adore avoir ma chemise rentrée dans mon pantalon retroussé, avec une ceinture. J’ai une dégaine qui peut sembler rétro, mais c’est comme ça que je me sens bien, moi.

Dans « Jesus is dead », tu écris « the louder you scream, the harder he blows » : est-ce que tu parles de Dieu ?

Je parle de notre saxophoniste (rires) ! C’est une blague au sein de Bleachers car sur scène, quand je chante fort, il joue encore plus fort et fait même des longs solos de saxo. Je ne parlais pas de dieu, vu que je dis « he ». Or, je pense que Dieu est une femme. J’ai toujours imaginé les choses ainsi. Rien à voir avec la chanson d’Ariana Grande.

« My bed was a place for the lonely », chantes-tu dans « Me before you » : as-tu toujours été quelqu’un de solitaire ?

Je n’avais jamais réalisé combien j’étais solitaire jusqu’à ce que je rencontre quelqu’un. Cette chanson parle surtout de ce qu’on se raconte à propos de soi-même, nos pensées limitantes. Je me disais que j’avais choisi d’épouser mon travail, que j’étais quelqu’un de dur. Et puis tu rencontres la bonne personne et tu laisses tomber tout ce que tu te racontais : tu te regardes enfin clairement. J’ai réalisé que j’étais beaucoup plus triste que je ne le pensais. Mais c’est assez courant que, durant les parties les plus tragiques de nos vies, on est tellement occupé à tenter de surmonter ces épreuves, qu’on n’a pas le temps de se demander si on est triste ou heureux. Ce n’est qu’après coup qu’on le réalise. C’est même un luxe d’avoir un entourage qui aide à se comprendre.

Faire partie d’autant de groupes de musique a peut-être servi de palliatif à ma solitude. Cela vous porte, un tel esprit de camaraderie, être en tournée, s’arrêter dans une ville différente chaque soir. Ça peut aider si on se sent trop seul. Même si rappelons que la solitude est un sentiment, et pas forcément un état de fait. on peut se sentir très seul tout en étant très entouré, factuellement. Ça peut même être encore plus douloureux, ce sentiment d’inadéquation.

La musique t’aide-t-elle à mieux gérer ta santé mentale ?

Oui, je pense que tout le monde a besoin de s’exprimer, et c’est mon moyen préféré. Pour d’autres, ça peut être la cuisine, le soin des autres, l’art, moi c’est vraiment la musique. Sinon je m’effondre. Je ne dirai pas que c’est ma thérapie, en revanche, car c’est quelque chose de sérieux dont j’ai aussi besoin par ailleurs. La musique, c’est plutôt une source de vie et un langage, pour moi.

Dans ta chanson « Isimo », tu évoques le deuil éternel de l’enfance. Comment tu t’entends avec ton enfant intérieur ?

C’est compliqué. On a des parties qu’on aime, d’autres moins, certaines qu’on ne comprend même pas. On trimballe constamment avec soi tout ce bagage qui colore nos expériences, qu’on le veuille ou non. Je ne crois pas que cela devienne moins compliqué, c’est juste qu’on apprend à faire plus de place dans sa vie.

Dans ce qui t’aide à faire de la place et à te sentir mieux, safe, est-ce que tu penses à l’amour, comme tu l’évoques dans « Woke up today » ?

Oui, il y a quelque chose de très sécurisant dans le fait de regarder quelqu’un et de se sentir regardé par cette personne, ça me fait me sentir vivant. Dans les moments où je me sentais le plus seul, ce qui me terrifiait le plus, c’était la perspective qu’il m’arrive quelque chose de grave et que personne ne soit au courant. Cela tournait à l’anxiété. Et trouver la bonne personne m’aide à ne plus ressentir ça. Cela ne veut plus dire que les mauvais côtés de l’existence n’exsitent plus, mais plutôt que ma vie s’est agrandie.

Tu as aussi une chanson baptisée « Self respect » : trouves-tu qu’on ait tendance à galvauder la notion d’amour-propre aujourd’hui ?

Je pense que l’amour peut aider à trouver ce respect de soi. Ou aide à mieux de distinguer ce qui tient de l’amour-propre et l’amour que l’on nous porte. Parce que des concepts comme ceux-là sont tellement marchandisés aujourd’hui que ça devient facile de se perdre et de confondre ce que l’on veut versus ce que nous dicte la culture dominante. Parfois, la meilleure chose que l’on puisse faire, c’est d’être hypocrite : savoir ce que l’on veut au fond de soi, tout en exprimant quelque d’autre. On doit trouver sa propre version de l’amour propre plutôt que de courir après celle des autres, de groupes croisés sur Internet par exemple.

Je ne veux pas passer ma vie à prouver que je suis une bonne personne. Je préfère la passer à créer et à chercher les limites pour les toucher, sans blesser les autres pour autant. Je pense que l’art et l’humanité a besoin de ça plutôt que de vouloir se conformer et créer en fonction de la pensée dominante, de façon très manichéenne. Parfois, on peut avoir des pensées étranges, et celles-ci peuvent nous amener quelque part d’intéressant.

Dans « Hey Joe », tu écris que « nous avons peur du vieux et somme lassé du jeune ». Penses-tu qu’on assiste à un choc des générations ?

Je crois qu’on a peur des personnes plus âgées parce qu’elles nous renvoient à notre peur de la mort. Et qu’on se lasse de la jeunesse parce qu’on l’a vidé de sa substance. Toute la partie intéressante d’être jeune, c’est d’être incompris. Sauf que c’est devenue une telle cible marketing, étudiée et scrutée, qu’on ne la connaît que trop bien et cherche à l’imiter. Je pense que ça joue dans cette lassitude. Mais nos aînés et nos benjamins regorgent aussi de sagesses différentes.

Qu’est-ce que ça te fait de vieillir, toi qui viens d’avoir 40 ans ?

En vrai, je suis si heureux d’en être arrivé jusqu’à cet âge-là. Je suis fier du travail accompli. Je ne me suis jamais senti jeune donc je n’ai pas l’impression de perdre une quelconque jeunesse. Je ne pense pas trop à qui je suis, je suis plutôt préoccupé par ce que je fais. Ce qui revient à moi d’une certaine manière.

En tant que producteur pour de grandes artistes comme Taylor Swift, Lana Del Rey, ou encore Lorde, as-tu des manières différentes de travailler ?

Ce sont des relations totalement différentes, mais ça ne fonctionne pas comme un système qu’on pourrait résumer ou prédire. C’est vivant, c’est presque magique, on a des processus toujours différents. Souvent, c’est même difficile de se souvenir de comment on a travaillé. Que ce soit Taylor Swift ou Lana Del Rey, quand on travaille ensemble en studio, plus rien n’existe autour de nous le temps de la session. J’apprécie beaucoup le fait de travailler avec des artistes au long terme, ce qui est assez rare dans cette industrie où les gens aiment bien changer d’équipe de production à chaque album.

Notamment via ces collaborations avec des chanteuses, tu as reçu 10 Grammys pour ton travail de production. Est-ce que ça te met la pression ?

Non, je ne le vis pas du tout comme une pression. La pression que je ressens vient des chansons elles-mêmes car je veux qu’elles sonnent le mieux possible. Je vis pour ça, pour la création en studio, l’écriture, la scène, les tournées. On n’a ni le temps ni l’espace de penser à autre chose. Faire de la musique exige d’être dans le moment présent.

Le groupe de Jack Antonoff, Bleachers, se produira le 2 septembre 2024 à l’Olympia.


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