Collège Montaigne : faut-il interdire les portables ou (enfin) éduquer les garçons ?

Des élèves du collège Montaigne à Paris ont pratiqué des attouchements sur leurs camarades sans leur consentement, et de quoi parle-t-on dans les médias ? D’interdire les téléphones portables. Quel est le rapport ? Clémence vous explique.

Collège Montaigne : faut-il interdire les portables ou (enfin) éduquer les garçons ?

– Initialement publié le 15 mai 2015

« Faut-il interdire les portables dans les collèges ? »

C’est sur cette question que des chaînes d’infos comme iTélé relaient l’affaire du collège Montaigne, à Paris, à propos de cinq garçons de sixième, ayant été sanctionnés par l’établissement pour avoir pratiqué des attouchements sur leurs camarades de classe.

Ce sont les parents des filles qui ont alerté la direction du collège, rapporte 20 minutes, décrivant une « situation d’insécurité physique et psychologique dans laquelle se trouvent les filles de la classe en raison d’attouchements (seins, fesses et vulve) et de propos obscènes de certains garçons »

Visiblement, « certains garçons » regardaient des vidéos pornographiques sur leurs smartphones durant les récréations. Du coup, l’émotion faisant perdre le sang froid et la capacité de réflexion, de nombreux médias attribuent l’origine du problème à l’utilisation du téléphone portable au collège. Encore un magnifique exemple de culture du viol.

Et des politiques en remettent évidemment une bonne couche :

Quand je pense que François Bayrou a été ministre de l’Éducation nationale, j’en ai des sueurs froides. Scoop pour vous, monsieur Bayrou (et honte à vous, les journalistes qui relayez ces inepties) : interdire les téléphones portables dans les collèges ne règlera certainement pas le problème des attouchements sexuels. Ils ont des ordinateurs, des smartphones, des tablettes chez eux, le soir, pour travailler leur culture du porno, vous savez.

« C’est la faute au porno » est le nouveau « c’est la faute aux jeux vidéo »

Deuxième scoop, révélé en exclusivité par madmoiZelle.com : le cas du collège Montaigne est loin d’être un cas isolé. Vraiment. Prenez conscience, prenons collectivement conscience que ces faits sont beaucoup trop courants, bien trop répandus.

Pourquoi on n’en entend pas parler ? C’est tout le principe sur lequel repose la culture du viol, qu’on explique et qu’on dénonce régulièrement sur madmoiZelle.com : parce que les victimes ont honte, parce qu’on ne les prend pas nécessairement au sérieux lorsqu’elles en parlent, et aussi peut-être parce que c’est assez insupportable pour un parent de s’imaginer que son fils puisse, dès son plus jeune âge, se rendre coupable… d’une agression sexuelle.

Ce ne sont pas « des grands mots », ce sont les mots justes. Et notre déni ajoute au traumatisme des victimes.

Relisez le témoignage de Nadia Daam, dont la fille était victime d’attouchements dans les toilettes de son école, alors qu’elle venait d’entrer… au CP :

« Si je l’ai appris, ce n’est pas grâce à un appel du directeur de l’école qui aurait tenu à me dire que « quelque chose de grave est arrivé aujourd’hui », ni à celui des parents de D. qui auraient tenu à s’excuser pour leur fils. (Ils n’ont à ce jour, un an après les faits, jamais été informés par l’école des actes perpétrés par leur fils ce jour-là.)

Je l’ai appris de la bouche de ma propre fille qui, à 6 ans, m’a demandé de ne plus jamais lui faire porter de robe pour que D. ne recommence pas aussi facilement. »

– Lire la suite sur Slate

Vous êtes toujours sceptiques ? Relisez le témoignage de Fab sur son blog, dont la fille a été harcelée par un garçon qui « insistait pour l’embrasser ». Sept ans, mon premier harcèlement :

« Que se serait-il passé si Lyna avait gardé cette histoire pour elle ? Et si José avait continué ? Elle aurait fini par céder ? Elle aurait grandi avec cette culpabilité ? À quel point ça aurait modifié ses rapports aux mecs ? Combien de filles dans le même cas que Lyna ne disent jamais rien à leurs parents ? Un peu flippant. »

« Un peu flippant », vous parlez d’un euphémisme.

Au CP, à l’école primaire, les enfants n’ont pas tous des smartphones, ils ne regardent pas (encore !) du porno sur YouTube… Ils n’ont peut-être même jamais vu un porno de leur vie, à cet âge !

Et pourtant, l’histoire de Nadia Daam est exactement la même que celle du collège Montaigne. Le smartphone en moins.

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À ce stade de l’instruction, on peut donc prononcer un non-lieu à l’encontre du porno, et acquitter l’iPhone 6 de toutes poursuites judiciaires.

J’appelle à la barre les parents, l’école, et la société.

Le respect mutuel et le consentement, ça s’apprend

Le fait que cette affaire éclate depuis le collège Montaigne, un prestigieux établissement parisien, démontre à quel point le sexisme est profondément ancré dans notre société, au point de dépasser les clivages sociaux.

Si ces faits avaient eu lieu dans un collège de banlieue, on aurait très certainement eu droit à une litanie de commentaires racistes, accusant ces petits jeunes de perpétrer une culture (étrangère, bien sûr !) totalement misogyne.

Mais voilà, ce sont les petits bambins mêchés, à prénoms composés, qui se retrouvent au centre de cette affaire. Des bons petits Français bien de chez nous, qui vont à l’école dans ce prestigieux établissement, situé juste derrière le jardin du Luxembourg.

Mince alors. Vous voulez dire que… la culture française est profondément sexiste ? Troisième scoop (décidément !) : oui. Et on voudrait vraiment que ça change…

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Parents, vous jouez contre la société

Je connais de dévoués parents, ou futurs parents, qui ont à coeur d’inculquer à leurs enfants les bases d’une éducation à l’égalité et au respect de l’autre. Mais même au sein de cette génération de féministes, l’éducation des enfants à la sexualité reste tabou et lacunaire.

J’ai entendu trop de (futurs) parents marteler qu’ils éduqueront leurs enfants sans faire de différence entre leurs filles et leurs garçons : hors de question de les enfermer dans les stéréotypes de leur genre respectif.

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Le problème avec cette logique, c’est qu’on raisonne toutes choses égales par ailleurs. Or la société joue contre vous, chers (futurs) parents. La société va continuer pendant encore un bout de temps (à mon grand regret) à parler à vos filles comme « des filles » et à vos garçons comme « des garçons ».

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Je n’imagine pas un seul instant que les parents des cinq élèves sanctionnés ont appris à leur fils qu’il était parfaitement OK de toucher une fille sans son consentement, parce qu’après tout, c’est très viril, et les filles « aiment ça. »

Je pense plutôt qu’ils n’ont jamais eu cette discussion avec leurs parents. Et qu’ils prennent donc plutôt en compte tout ce qu’ils voient à la télé, dans les séries, dans les films, dans les bandes dessinées, sur Internet, et donc également, dans le porno. Autant de supports médiatiques et artistiques qui renvoient tous le même message : plaquer une fille contre un mur pour l’embrasser, c’est viril. Prendre l’initiative, c’est viril.

Et vous voudriez qu’ils fassent d’eux-mêmes la part des choses entre les messages dont ils sont abreuvés au quotidien, et le bon comportement à avoir, tout ça sans que ni les parents, ni l’école ne les aiguillent un minimum ?

Même Titeuf tripote et embrasse Nadia « par surprise ». Il se prend une baffe en retour, mais la leçon ne devrait pas être « tu vas prendre une baffe si tu fais ça », mais plutôt : « ne fais jamais ça ». Ne pas violer, ça s’apprend aussi.

(Et oui, embrasser par surprise, c’est une agression sexuelle. Coucou Guillaume Pley).

Nous avons besoin de l’éducation sexuelle et à l’égalité

Je ne vais pas dire « on vous avait prévenu », je vais plutôt répéter ce que j’ai déjà écrit maintes fois à propos de l’éducation à l’égalité dès le plus jeune âge, les fameux « ABCD de l’égalité » qui avaient fait couler tant d’encre.

Est-ce que vous voyez pourquoi ce programme est nécessaire ? Est-ce que vous comprenez pourquoi il est impératif que l’école se saisisse de ces sujets ?

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Aujourd’hui, ce sont des élèves de 6ème qui harcèlent des filles, et pratiquent des attouchements sans leur consentement. Est-ce qu’il va falloir attendre que la France ait sa propre affaire Steubenville pour que l’on réalise la gravité du problème ?

Fort heureusement pour tou•tes les collégien•nes de France, l’actuelle ministre de l’Éducation nationale est bien plus perspicace que son lointain prédécesseur François Bayrou. Loin d’accabler inutilement la technologie, Najat Vallaud-Belkacem a déclaré :

« Les inégalités, le non-respect, les violences s’invitent au sein de l’école, donc il faut bien que les professionnels de l’Éducation nationale puissent répondre à ce défi, puissent apprendre à leurs élèves à grandir dans le respect et dans l’égalité entre les sexes, loin des stéréotypes et loin des images pornographiques qu’ils voient circuler sur internet »

« J’ai regardé avec attention à la fois le conseil de discipline, les sanctions contre certains élèves mais aussi le travail éducatif qui a été engagé, sur notamment cette question de l’égalité entre filles et garçons, un travail éducatif y compris en lien avec une association. C’est comme cela qu’il faut résoudre ces difficultés »

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Que cette affaire serve d’exemple pour tou•tes celles et ceux qui seraient encore tentés de s’opposer à l’éducation à l’égalité dans les écoles. C’est nécessaire, point. Et qu’elle serve également, s’il vous plaît, à éviter de vivre une nouvelle année de manifestations réactionnaires et de débats dégradants, autour du prochain sujet : l’éducation à la sexualité dès le collège.

Ne sortez pas les banderoles et les sweat-shirt bleus, blancs, roses, par pitié. Ne lancez pas des rumeurs idiotes et dangereuses. On va parler de sexe avec les élèves, dès le collège, oui, parce qu’il le faut.

Vos enfants s’envoient des snapchats dénudés, ils chattent sur les réseaux sociaux et par SMS, ils regardent du porno sur YouTube. Il faut leur en parler, leur expliquer ce qu’ils voient, leur expliquer ce qu’ils peuvent et ne peuvent pas faire dans cette société.

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Parfois, je retourne lire les commentaires laissés par des dizaines de lectrices sous cet article expliquant le principe du consentement, et la fameuse « zone grise » entretenue par la culture du viol.

Seize ans, dix-huit ans, vingt-deux ans, et parfois plus encore, certaines témoignent qu’elles viennent seulement de prendre conscience qu’elles avaient « le droit de dire non ».

Le respect, ça s’apprend. Le consentement, ça s’apprend. Remettre en cause les messages dont on est martelés en permanence, ça nécessite aussi un apprentissage, on ne sera pas de trop pour le délivrer.

Alors au lieu d’accuser « le porno », ou – plus ridicule et plus à côté de la plaque encore – les smartphones, on ferait mieux d’interroger notre responsabilité, et notre laxisme dans la déconstruction des mythes sexistes toxiques.

Si votre enfant a un smartphone, installez-lui l’appli madmoiZelle, vous verrez, on y trouve de saines lectures :

À lire aussi : La culpabilité sexuelle – Le dessin de Cy.

Témoignages – La culture du viol se porte bien dans nos écoles

Mise à jour du 17 mai 2015 — Suite à vos nombreux témoignages, on a réalisé une synthèse dans un second article, histoire d’illustrer concrètement ce qu’est la culture du viol à l’école. On n’est jamais assez sensibilisé-e-s ou informé-e-s. Par ici :

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Voici le dernier commentaire en date :

  • LadyMarianne
    LadyMarianne, Le 1 novembre 2016 à 8h09

    Certains de ces témoignages sont vraiment terribles.
    Et c'est vrai que pendant longtemps, à l'école, on n'a pas pris ça au sérieux. On en parle plus aujourd'hui, mais le problème, c'est d'abord l'éducation des parents. Ils sont les premiers éducateurs de leurs enfants (Surpriiiiise ! Certains voudraient que l'école fasse tout mais c'est pas possible !) et même si les enseignants sont attentifs & essaient d'expliquer les notions de consentement et de respect, ça risque d'être insuffisant. Il n'y a qu'à voir la réaction de certains parents dans les témoignages : l'école punit mais les parents la discréditent parce que leur chéri n'est pas si méchant, c'est les professeurs, les autres élèves, c'est la terre entière mais pas leur cher gamin qui a pu faire une connerie.
    Du coup, c'est quoi le message qu'on leur envoie ? "Bon, c'est pas très grave de toucher/violenter une fille mais pas sous les yeux du prof parce qu'il aime pas ça".
    Je pense que le changement nécessaire est tellement global : à l'école, à la maison, dans les médias... Qu'on a encore quelques années de lutte devant nous.

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