J’ai testé pour vous… l’addiction au sport

Il y a quelques années, Émilie Laystary a expérimenté l'addiction au sport. Un phénomène pas seulement mental : une dépendance physique à l'activité sportive, à deux doigts de la bigorexie* - sans les muscles.

addiction au sport

*Bigorexie : dépendance excessive d’un être humain à l’activité sportive, notamment pour développer sa masse musculaire.

L’addiction au sport : c’était en 2009, soit il y a suffisamment de temps pour que je puisse analyser aujourd’hui ce qu’il s’est vraiment passé. J’étais en Erasmus, loin de ma ville natale, et j’avais des bonnes résolutions plein les poches : faire le vide dans ma tête, voyager énormément, faire le point dans ma vie de jeune adulte, revenir bilingue, aller là où la vie me mène, là où les pieds me traînent (j’viens d’là où les gens disent tous emmerder l’système, peu importe la manière forte ou douce, etc etc)… et me mettre au sport.

Le sport, d’abord un besoin mental

C’était la première fois que je partais vivre à l’étranger et que je quittais famille et amis pour une aussi longue période. Du haut de mes insupportables 20 ans, je voyais presque ça comme un « voyage initiatique » (vous savez, cet imbuvable mot que les quarantenaires bobo ont toutes à la bouche quand elles vont en Inde… eh bien moi j’utilisais la même terminologie. La majorité à peine dépassée. Et en Italie).

J’ai eu de la chance : la ville dans laquelle j’étais, au nord du pays, est entourée de montagnes et traversée par une rivière et de chatoyants espaces verts. Autant d’endroits où courir, mes écouteurs vissés aux oreilles, le regard serein balayant un horizon verdoyant, au loin. Exactement ce qu’il me fallait pour l’introspection dont j’avais besoin. Je voyais dans le footing l’occasion de me laisser aller à un effort physique ne nécessitant que peu de réflexion mentale. J’avais besoin d’un rituel quotidien, d’une habitude un peu mécanique, d’un moment aménagé pour me retrouver, de moi à moi.

C’est comme ça que j’ai commencé : une fois tous les 3 jours, peu importe à quel moment de la journée, dès que j’avais du temps. Je chaussais mes runnings et m’en allais courir. Ces 20 minutes de course à pied fonctionnaient sur mon corps comme un véritable exutoire dans mon esprit. En effet, à cette période de ma vie, j’avais dans la tête des questions qui ne quittaient jamais complètement mes esprits. J’étais énormément préoccupée par un certain nombre de décisions que je n’avais pas le courage, ni la force, de prendre. Je luttais à longueur de journée pour ne pas laisser ces pensées dissiper mon attention en classe et ma présence lorsque j’étais avec des amis. Je n’avais pas envie que mon entourage remarque que j’étais ailleurs. Au contraire, j’avais tellement envie que cette période de doute se dissipe vite que l’empêcher de transparaître était le seul moyen que j’avais trouvé pour me persuader de son caractère éphémère. Alors j’avais passé un deal avec moi-même : je ne m’autorisais que 20 minutes de « prise de tête » par jour, en même temps que j’allais courir.

Une vision récréative du sport devenu passion individuelle…

C’est important de préciser la genèse de cette période de footing : avant ça, j’étais ce que l’on appelle une sportive du dimanche. Je ne disais oui à une séance d’aquagym le lundi soir avec les copines que si cela supposait aller boire des ballons de blanc en sortant. Oui à un tennis, mais que avec mon papa. Oui à un volley, mais que sur la plage, au mois d’août. J’avais une vision purement récréative du sport. Si ce n’était pas synonyme d’amusement et de sociabilisation, c’était non. Le sport en tant qu’effort physique individuel et moyen de se surpasser ne m’intéressait pas.

Mais les footings que je m’imposais en Italie, c’était encore autre chose. J’avais développé la théorie un peu mystique que la douche après le sport me laverait à la fois de ma sueur et de mes obsédantes pensées. Au début, je me forçais : je n’avais aucune envie de sortir de chez moi, d’affronter le froid et de courir toute seule. J’étais vite essoufflée, je passais devant des cafés et avais toujours l’envie de m’y arrêter. Parfois, je me trouvais des excuses pour ne pas aller courir. Bref. La croix et la bannière.

Et puis, un mois est passé, et je me suis mise à ressentir un truc dont je n’avais jamais soupçonné l’existence avant : le côté agréable du sport individuel. Je courais toujours environ 2 fois par semaine, mais je n’y allais plus en bronchant. Ces 2 fois 20 minutes étaient devenues de savoureux instants que je comparais à l’époque à une bulle spatio-temporelle : une bulle dans le temps (20 minutes, juste pour moi, seule) et dans l’espace (j’allais à la découverte des parcs du coin, me faisais des parcours autour de la rivière, développais une nouvelle façon d’appréhender la ville…)

… puis addiction physique au sport

Peu à peu, l’amour du sport est devenu le besoin de sport. Je me souviens de l’instant pivot de cette évolution, le jour où j’ai vraiment réalisé ma dépendance à l’activité sportive. On était en décembre, et c’était la période des premiers voyages de groupe. C’était un mardi, et le lendemain, on avait rendez-vous très tôt le matin, à 5h à la gare, pour prendre le train et partir à Florence. J’étais chez moi, bien au chaud alors qu’il faisait un froid de canard dehors, et je me demandais quand je pourrai bien caser mon footing. C’est simple : je n’arrivais plus à envisager une journée sans 20 minutes de course à pied. Passer 24h sans un seul véritable effort physique m’apparaissait aussi désagréable que de ne pas prendre de douche, me balader une journée entière avec une poussière dans l’oeil ou avoir une écharde dans le pouce et ne pas chercher à la retirer. Ce jour-là, j’ai mis mon réveil à 3h45 du matin pour sortir faire mon footing avant le rendez-vous de 5h. En plein hiver. Alors qu’il neigeait. OUI.

Les jours suivants, je me suis surprise à avoir désormais besoin de courir au moins une fois par tranche de 24h – parfois deux, si mon emploi du temps me le permettait. Je ne m’étais jamais aussi sentie bien dans des baskets, mes pieds foulaient légèrement le sol, je souriais presque en courant. J’avais toujours mes écouteurs et je me servais encore de mon footing comme d’un moyen de réfléchir. Mais progressivement, courir ne s’est plus contenté d’être l’exutoire mental dont je parlais au début. Courir était devenu un rituel physique, presque aussi important que les repas d’une journée. La comparaison marche bien, d’ailleurs, puisque chez moi, se nourrir et courir étaient devenus des activités semblables, à bien des égards :

  • j’adore manger (j’adorais courir)
  • manger est une pause dans ma journée (courir en était une aussi)
  • dans l’absolu je peux sauter un repas mais je ne me sens pas au top de ma forme si je le fais (pareil pour courir)
  • si je mange peu au déjeuner, je me rattrape au dîner (si, faute de temps, mon premier footing de la journée ne durait que 10 minutes, alors j’allais en courir 40 pour le second)

L’addcition : ne pas courir me mettait mal à l’aise

À l’acmé de cette addiction au sport, je courais deux fois par jour, tous les jours de la semaine. J’ai tenu ce rythme plusieurs mois, sans jamais le remettre en cause ou me forcer : courir était devenu une chose aussi naturelle que se brosser les dents. Soit un truc nécessaire, mécanique, normal, obligatoire, sain et que tu fais sans même te poser la question avant.

Les rares jours où je ne courais pas, j’avais une impression de vide dans ma journée. Un peu comme s’il me manquait une étape, un peu comme si je me couchais le soir moins complète, pas rassasiée, un peu sale. J’avais développé une addiction à la sueur : il me fallait suer, revenir essoufflée, les cuisses sollicitées, les pommettes rouges. Sinon, j’étais de mauvaise humeur.

Est-ce que cette addiction au sport a pris des pourtours médicaux ? Heureusement, non. En me renseignant un peu sur Internet, j’ai appris que la vraie addiction au sport, lorsque très poussée, crée des effets secondaires physiquement accablants : maigreur extrême (ce n’était pas mon cas – je ne courais pas dans le but de perdre du poids et continuais donc à manger comme un estomac sans fond), incapacité à se reposer (j’ai toujours été une adepte de la sieste et ma passion pour le footing n’a pas remis en cause mon amour du roupillon) et troubles psychologiques (comme l’anorexie) ou immunitaires. Mon addiction au sport à moi se limitait à un profond besoin de me dépenser. Pas plus.

Et finalement…

À quel moment cette période de sport intensif s’est-elle achevée ? Quand j’ai trouvé les réponses aux questions mentionnées plus haut. Peu à peu, j’ai diminué la fréquence de mes footings. Et progressivement, j’en ai eu de moins en moins besoin. Jusqu’à ne plus courir du tout.

Rétrospectivement, je peux dire que cette consommation soudaine d’activité sportive a été déclenchée par un besoin de combler un vide en moi et un stress constant. Quand ce malaise est parti, ma dépendance au sport l’a suivi. Ce qui est dommage, c’est que je n’ai pas gardé les bons côtés de cette habitude passée : j’ai totalement arrêté le sport (je suis une sportive du dimanche, je vous l’ai dit). Mon raisonnement a un peu été « tout noir, tout blanc ».

Mais la fin de l’année approche, et avec elle, son lot de bonnes résolutions pour l’année suivante. Qui sait. Je vais peut-être me décider à courir à nouveau. Sereine, cette fois-ci.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Lolo13cle
    Lolo13cle, Le 17 mai 2014 à 20h18

    Coucou Emilie Laystary,
    Juste une petite question pour toi : est-ce que pendant cette période, tu restais à l'écoute de ton corps, ou est-ce que tu étais tellement obnubilée par le fait d'aller courir qu'il fallait que tu y ailles coute que coute ?
    Je ne sais pas si ma question est assez précise...
    Admettons, tu te réveilles le matin avec un bon vieux torticoli, est ce que tu serais allée courir quand même ???
    En tout cas contente que tu ailles mieux :)

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