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Revues de films

Un ange à ma table

10 jan 2006

Un ange à ma tableOn connaît l’intérêt de Jane Campion pour les personnages féminins. Finalement, il n’y a rien de bien étonnant dans le fait que juste avant The Portrait of a Lady (avec Nicole Kidman et John Malkovich) et La Leçon de Piano (avec Holly Hunter et Harvey Keitel), la réalisatrice née en Nouvelle-Zélande ait adapté l’autobiographie de Janet Frame, elle-même néo-zélandaise, dans son film sorti en 1990 : Un Ange à ma Table.

An angel at my table est le titre du deuxième tome de l’autobiographie de l’écrivain, certainement le plus joli d’où ce choix pour le titre du film. Celui-ci d’ailleurs suit tout à fait la chronologie du récit de Janet Frame puisque le film, qui dure quand même deux heures trente, est séparé en trois parties qui suivent l’organisation des trois tomes de l’écrivain.

De nouveau donc un personnage féminin : Janet Frame, qu’on suit depuis son enfance jusqu’à un âge assez avancé et à la maturation de son métier d’écrivain et, même, de ce qu’elle est – ce qui d’ailleurs se rejoint tout à fait, au vu de l’importance donnée à l’écriture dans sa vie. Il faut bien évidemment parler d’abord de Kerry Fox et d’Alexia Keogh dont c’était ici les premiers rôles et qui se fondent finalement derrière l’image qu’on peut avoir de Janet Frame. D’abord parce que c’est avant tout grâce au film de Jane Campion qu’on a découvert cette écrivain chez nous, mais aussi parce la ressemblance entre les trois femmes est tout à fait frappante et certainement due à leur coiffure particulière, quoique probablement pas naturelle pour les actrices. (Alexia Keogh jouant le rôle de Janet adolescente ; Kerry Fox adulte.)

Quant à la façon dont la réalisatrice a adapté l’autobiographie de l’écrivain, on peut dire qu’elle est assez réussie, dans la mesure où le récit de Janet Frame – qu’on retrouve dans To the Is-land, An Angel at my Table et The Envoy from Mirror City – prend presque un ton plus neutre dans ses écrits personnels que dans ses romans, eux-mêmes assurément pleins d’éléments autobiographiques. Or le film n’offre que peu la voix de la jeune femme, si ce n’est à quelques moments où elle exprime certains sentiments grâce à la voix-off. Le reste, Jane Campion le présente tel quel, avec bien sûr le personnage plus qu’efficace interprété par Kerry Fox et Alexia Keogh.

L’actrice cependant garde elle aussi une certaine neutralité qui fait que loin de tomber dans le pathos, An angel at my table n’est même pas pathétique. Touchant peut-être, mais simplement par les faits eux-mêmes. Car ce n’est pas vraiment sur l’aspect plutôt tragique de l’histoire de l’écrivain que se concentre le film : le traitement plus que court des années passées par la jeune femme dans un hôpital psychiatrique, dont elle n’est sortie que grâce au succès d’un de ses romans – ce qui lui a d’ailleurs permis d’échapper à une lobotomie – prouve parfaitement que Jane Campion n’est pas là pour se complaire dans tout ce qu’il peut y avoir de dramatique là-dedans.

D’ailleurs, quand on regarde le film un peu plus globalement, la chose est encore plus claire. Certes ce n’est pas une histoire de fiction et pourtant la réalisatrice passe sur tous les obstacles qui se mettent en travers du chemin de la jeune femme pour la mener d’une façon de plus en plus évidente vers ce qui revient à intervalles sans cesse plus réguliers : l’écriture. Jane Campion suit de nouveau le chemin de l’écrivain, évoquant bien sûr la première rédaction scolaire, et surtout toutes les embûches, les moments de douleur et de solitude, nombreux, traversés par la jeune femme.

Ce qu’il y a de fort, dans ce film, c’est finalement qu’il se contente d’évoquer. Car si quelques remarques en voix-off explicitent la souffrance de la jeune femme, celles-ci restent tout d’abord assez neutres, pleines d’un recul vraiment étonnant. Ainsi elle avoue être « aussi asexuée qu’un bout de bois », sans en dire plus, sans parler de ce qu’elle ressent. Beaucoup de scènes aussi où on la voit s’enfermer, extrêmement timide, nerveuse ; mais la caméra reste assez loin, comme simple spectatrice. La douleur n’est qu’évoquée, jamais criée, juste telle qu’on pourrait la saisir face à la jeune femme.

Par exemple, douleur dont Janet Frame parle très clairement dans son roman Visages Noyés, sa souffrance de rester vieille fille et de vivre chez sa sœur et la famille de celle-ci n’est évoquée dans le film que par le biais d’une scène qui se contente de montrer : la jeune femme dîne seule dans une petite chambre quand son neveu vient la voir pour lui demander pourquoi elle vit là, pourquoi elle n’a pas sa propre famille elle aussi ; ce à quoi ne répond que le visage du personnage.

A l’image des écrits de Janet Frame, An angel at my table prend pourtant un côté tout à fait poétique. Il y a les paysages, que ce soit en Nouvelle-Zélande ou en Espagne, les visages de tous les personnages, et surtout cette façon presque légère – quoique poignante en même temps – de tout évoquer, chaque émotion, chaque envie, le tout rendu avec une fraîcheur incroyable. Fraîcheur que renforce ce qui semble être le point d’arrivée de ce film, de même que de la vie de l’écrivain, à savoir bien sûr l’écriture, qui la sauve sans cesse, la préserve toujours de tout ce qui l’entoure et qui, bien souvent, aurait pu la détruire.

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