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Couverture du British Vogue d'avril 2023 photographiée par Inez & Vinoodh, avec les tops grande taille Paloma Elsesser, Precious Lee et Jill Kortleve en robe Saint Laurent // Source : Inez & Vinoodh pour British Vogue
Actualité mode

Pourquoi les tops grande taille Paloma Elsesser, Precious Lee et Jill Kortleve en Une de Vogue représentent une révolution mode ?

Les mannequins « plus size » Paloma Elsesser, Precious Lee et Jill Kortleve enchaînent les défilés et campagnes de mode marquantes depuis que le body positive intéresse la mode. Alors que la tendance semble être au retour à la maigreur heroin chic, elles s’affichent en Une du Vogue britannique pour affirmer que leurs courbes ne sont pas une tendance.

Depuis la fin des années 1990, le mouvement body positive, notamment initié par Connie Sobczak et Elizabeth Scott aux États-Unis, prend de l’ampleur. Ce mouvement social en faveur de l’acceptation et l’appréciation de tous les types de corps humains, qui veut créer un espace sain et inclusif, et encourager la diversité et l’estime de soi en soutenant que la beauté est une construction sociale, a commencé à intéresser les industries de la mode et de la beauté à partir des années 2010. On aurait pu vouloir qu’elles disent adieu au culte de la minceur à tout prix et de la diet culture qui y régnait jusque-là, mais la mode étant un éternel recommencement, les années 2020 profilent déjà un dangereux retour à l’esthétique des années 2000 dites Y2K, où triomphait encore l’heroin chic.

Pourquoi la couverture du British Vogue avec des mannequins grandes tailles surprend agréablement

Cette dernière a émergé dès les années 1990, en réaction aux corps athlétiques des supermodèles des années 1980, et se caractérise par une glamourisation de l’extrême minceur, voire de la toxicomanie (à l’heure où l’héroïne se purifie, que sa consommation se répand donc de façon plus décomplexée chez les classes plus aisées, et que la culture populaire participe à sa banalisation à l’écran comme dans Pulp Fiction en 1994, The Basketball Diaries et Kids en 1995, ou encore Trainspotting en 1996).

Si les signes se multiplient ces dernières années, la fashion week automne-hiver 2023-2024 semble avoir confirmé l’avènement du retour au casting de mannequins très minces, alors qu’on n’a même pas eu le temps de s’habituer à voir davantage de diversité morphologique sur les podiums. Le succès critique et populaire d’une série comme Euphoria, dépeignant des problèmes d’addictions, contribue à faire le lit du retour de l’esthétique heroin chic pour les années 2020.

C’est dans ce contexte que la couverture du numéro d’avril 2023 du British Vogue dirigé par le rédacteur-en-chef Edward Enninful (habitué aux coups d’éclats médiatiques) apparaît particulièrement frappante, voire salvatrice.

Qui sont Paloma Elsesser, Precious Lee et Jill Kortleve, tops plus size en Une de Vogue ?

Chacune dans une robe Saint Laurent (maison particulièrement remarquée pour la minceur de ses mannequins ces dernières années), les tops plus size Paloma Elsesser, Precious Lee et Jill Kortleve affirment leur beauté, mais aussi leur volonté de briser le culte de la minceur dans la mode. Photographiée par Inez & Vinoodh, avec au stylisme Gabriella Karefa-Johnson (elle-même une femme noire qui a dû batailler contre la grossophobie du milieu de la mode pour arriver à travailler pour le titre le plus légendaire de l’industrie), la Une révélée le 16 mars 2023 fait déjà le tour du web. Mais leurs propos rapportés dans Vogue par la journaliste Janelle Okwodu sont au moins tout autant intéressants. À commencer par la phrase d’accroche, prononcée par Paloma Elsesser, bien consciente de l’impact qu’aurait cette couverture : « C’est plus qu’une simple image – ce que nous faisons, c’est créer une référence. »

Néerlandaise et Surinamaise, Jill Kortleve, qui vit à Amsterdam, raconte comment elle est devenue l’une des tops les plus reconnaissables de l’industrie :

« J’ai grandi dans les années 90, qui étaient sans doute les années les plus toxiques de la mode. […] Les seules images qu’on pouvait voir – surtout en Hollande – étaient des personnes blondes, aux yeux bleus et incroyablement minces. Si c’est tout ce à quoi vous êtes exposé, vous commencez à penser que c’est la seule définition de la beauté. […] Je me souviens qu’au cours de mes premières saisons, je regardais des photos de moi sur le podium et je me demandais pourquoi j’avais l’air si différente des autres. Je me comparais à d’autres filles, je me demandais pourquoi je ne me sentais pas à ma place, et j’ai réalisé que c’était parce que je n’avais jamais vu quelqu’un qui me ressemblait dans ces espaces. J’ai dû changer ma façon de voir les choses. »

Precious Lee témoigne à son tour de sa difficulté à se considérer comme une top-model :

« Ma mère m’a appelé une supermodèle dès le début. Même lorsque nous étions assises dans une salle d’attente lors d’un casting avec des dizaines d’autres filles, j’étais une top à ses yeux. À l’époque, je m’énervais contre elle. « Supermodèle » n’était pas un mot que j’utilisais pour me décrire, même une fois que j’ai commencé à cocher les cases. […] Je ne veux pas dire que nous avons déjà bouclé la boucle, mais nous avons enfin atteint un endroit où nous pouvons nous donner l’espace pour savourer notre travail et apprécier tout ce qui nous a conduits à ce moment. La première fois que j’ai rencontré Paloma, nous shootions pour Target, et hier nous faisions cette couverture pour Vogue. À quelle fréquence le grand public voit-il une femme noire taille 16 [soit un 44 en taille française] sauter dans les airs sur une couverture de Vogue ou être appelée top model ? Aucune de nous n’aspirait à ce titre à proprement parler, mais inspirer les autres à ce niveau est puissant. »

La lourde responsabilité de compter comme rares tops plus size identifiables

En effet, « supermodèles » est un terme qui renvoie aux années 1980-1990, une époque de faste inégalée pour une poignée de mannequins hypérmédiatisées : Linda Evangelista, Christy Turlington, Naomi Campbell, Cindy Crawford, Tatjana Patitz et Claudia Schiffer. La seule évocation de leur prénom suffisait à les identifier, elles qui pouvaient se contenter de sortir du lit uniquement pour les missions payées 10 000 dollars la journée. Un âge d’or complètement révolu désormais, où le grand public serait bien incapable de nommer les mannequins qui défilent le plus aujourd’hui. Mais parce que leur corps dénote tellement du reste des castings de défilés et campagnes de mode, Paloma Elsesser, Precious Lee et Jill Kortleve deviennent particulièrement identifiables dorénavant. À la différence de la précédente top grande taille avant elles, Ashley Graham, dont l’exception confirmait en fait la règle de la minceur omniprésente, ces trois nouvelles mannequins plus size identifiables et en passe de starification semblent donc confirmer un changement tant attendu.

À la différence des mannequins minces habituelles dites « straight size », les tops plus size ont la plus lourde responsabilité d’être particulièrement scrutées par toute l’industrie. Comme c’est souvent le cas quand on est une minorité, on est perçu comme représentatif de tout le groupe social qu’on « représenterait » qu’on le veuille ou non. C’est ce que Paloma Elsesser estime être une « responsabilité privilégiée », toujours auprès de cette cover-story de Vogue intitulée « les nouvelles Super[modèles] » :

« Lorsque nos consœurs [straight size] prennent une saison de congé, elles ne s’inquiètent pas de savoir si le niveau de représentation va diminuer ou non parce que cela ne changerait rien. »

S’installer ensemble non comme des exceptions tendance, mais un mouvement parti pour durer

Autre point qui les distingue toutes les trois, c’est qu’elles n’ont pas commencé à peine majeures comme c’est souvent le cas dans l’industrie de la mode. Paloma Elsesser a 32 ans, Precious Lee 31, et Jill Kortleve 29. Elles avaient toutes eu le temps d’exercer un métier avant de commencer dans le mannequinat, et leur carrière n’a pas explosé du jour au lendemain. Elles ont connu le succès adulte, progressivement, à force de travail et d’acharnement.

Enfin, on aurait pu craindre qu’elles se sentent particulièrement rivales les unes par rapport aux autres, dans un secteur qui a l’habitude de tokéniser (c’est-à-dire employer une personne minorisée en guise de caution afin de se prémunir d’accusation de discrimination) et fétichiser les profils dits atypiques par rapport à la normativité habituelle du milieu. Mais les trois tops grande taille se serrent justement les coudes. Elles font preuve de sorrorité pour s’installer non comme des exceptions ou tendance du moment, mais bien comme un mouvement parti pour durer. Paloma Elsesser ajoute à ce sujet :

« Quand j’ai commencé dans ce métier, je me sentais incroyablement seul. Vous êtes confrontée à une industrie qui est en grande partie blanche et centrée sur les personnes minces, une industrie qui ne voit pas toujours notre valeur. Faire cela maintenant où je suis soutenue et aux côtés de mes sœurs dans ce jeu, c’est magnifique. »


Et si le film que vous alliez voir ce soir était une bouse ? Chaque semaine, Kalindi Ramphul vous offre son avis sur LE film à voir (ou pas) dans l’émission Le seul avis qui compte.

Les Commentaires

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Avatar de Faol
18 mars 2023 à 08h03
Faol
@Mellys Je me suis fait la même réflexion. Cette femme est sublime, mais elle fait 1m75 pour une taille 40. Elle est mince ! Il n'y a vraiment que dans la mode, que l'absence totale de courbes* soit tellement la norme qu'une femme comme elle rentre dans la catégorie "plus size"...
*Mona Chollet en parle dans Beauté Fatale, du fait que dans cet univers on taille les corps pour les vêtements et non l'inverse. Et bien souvent, un corps taillé pour la mode, c'est un corps complètement plat, presque inexistant. Les modèles sont des cintres vivants...
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