Pourquoi le final de « The Falcon and the Winter Soldier » est raté


Avec The Falcon and the Winter Soldier, Marvel trempe un orteil prudent dans la piscine à vagues du commentaire politique. Dommage, l'eau semble avoir été trop froide au goût des studios...

Pourquoi le final de « The Falcon and the Winter Soldier » est raté
Attention spoilers

Cet article révèle le dénouement de The Falcon and the Winter Soldier.

« Ils ne laisseront jamais un homme noir être Captain America. Et même si c’était le cas, aucun homme noir qui se respecte n’en aurait envie. »

Signe des temps, cette phrase a été prononcée dans une série Marvel, diffusée sur Disney+ — deux mastodontes d’Hollywood qui nous ont davantage habituées à des discours assez lisses sur le vivre-ensemble qu’à des prises de position politiques aussi affirmées.

Avec The Falcon and the Winter Soldier, Marvel a tenté la série au sous-texte engagé, sur fond de justice sociale. Mais l’épisode final, malheureusement, ne fait que retomber dans les vieux travers du studio…

L’Amérique divisée de The Falcon and the Winter Soldier

Sans que le nom de Donald Trump ne soit jamais prononcé, c’est bien le spectre de son mandat et de la façon dont sa présidence a divisé des États « Unis » déjà fragilisés qui plane sur The Falcon and the Winter Soldier.

La critique américaine Joanna Robinson voit même dans le « Blip », cette demi-décennie passée sans la moitié de l’humanité décimée par Thanos, une allégorie des cinq années de trumpisme, comme elle l’explique dans le passionnant podcast Still Watching.

Ces divisions forment le cœur de l’intrigue, articulée autour de l’opposition entre les Flag Smashers, des terroristes menés par Karli Morgenthau voulant revenir au monde sans frontières en vigueur pendant le « Blip », et le Global Repatriation Council (GRC) qui cherche à relocaliser les personnes déplacées lorsque les Avengers ont annulé les actions de Thanos.

À un niveau plus national, la série s’attarde — forcément, puisque son héros est afro-américain — sur les divisions raciales aux États-Unis, à travers le personnage de Sam « Falcon » Wilson, mais aussi et surtout celui d’Isaiah Bradley, qui aurait pu être le premier Captain America noir… s’il n’avait été rejeté et emprisonné pour avoir essayé de sauver ses camarades devenus, comme lui, des sujets d’expériences scientifiques hasardeuses.

Bien plus que les autres productions Marvel avant elle, The Falcon and the Winter Soldier ose aborder frontalement des sujets de société compliqués, auxquels il est impossible d’offrir une réponse simple. C’est pourtant l’étonnant (et très serré) virage que prend le show dans son dernier épisode.

De Killmonger aux Flag Smashers, Marvel répète la même erreur

Killmonger, l’antagoniste de Black Panther, est une inspiration directe pour The Falcon and the Winter Soldier selon son scénariste principal, Malcolm Spellman. Vanity Fair explique :

« Tous les méchants ou antagonistes potentiels de “The Falcon and the Winter Soldier” sont plus compliqués que ce que l’on croit : “Ces méchants pensent tous être des héros”, selon Spellman. Ne voyez John Walker ni les Flag Smashers masqués que nous rencontrons en Suisse comme des vilains se tournicotant la moustache, mais plutôt comme alignés avec le personnage de Killmonger joué par Michael B. Jordan dans “Black Panther” — un méchant de Marvel à l’idéologie si convaincante que le hashtag #KillmongerWasRight [#KillmongerAvaitRaison, ndlr] est devenu viral.

“Nous avons beaucoup parlé de ce hashtag avec mon équipe”, explique Spellman. “Black Panther est un personnage africain, qui pourtant devait composer avec beaucoup de problématiques communes à toutes les personnes racisées. Killmonger, lui, avait un point de vue américain. Ce discours de Killmonger ? Nous l’avons imprimé. Notre série est née de cet esprit-là. Nous ne sommes pas là pour dire “Killmonger avait tort” : ses méthodes n’étaient pas bonnes, mais à son discours, on ne peut rien opposer. Il dit ce qu’il dit. À savoir la vérité.” »

Si la comparaison entre Killmonger, qui voulait rendre aux peuples noirs l’autonomie dont les colons les ont privés, et les Flag Smashers, des réfugiés en quête de liberté, se comprend, elle est peut-être poussée un peu loin : The Falcon and the Winter Soldier opère de la même façon que Black Panther, en tuant de façon fort opportune son antagoniste afin d’éviter une confrontation sérieuse entre son idéologie pourtant juste et nos héros gentils… qui devraient alors faire un choix compliqué.

À l’époque de Black Panther, déjà, des voix comme celle de la journaliste Leslie Lee III s’étaient élevées pour regretter le traitement réservé à Killmonger, estimant que son puissant message méritait mieux qu’un tel dénouement. The Falcon and the Winter Soldier reproduit malheureusement cette pirouette scénaristique, offrant à Karli Morgenthau une mort aux accents angéliques entre les bras ailés du Falcon, et une victoire posthume — puisque Sam persuade les membres du GRC de repousser leurs opérations afin de trouver un meilleur compromis.

La série clôture un arc posant des questions complexes sur le droit de circulation, le droit d’asile et le concept même de propriété privée en lui offrant un discours vibrant, retransmis en direct devant une population américaine stupéfaite. Un discours vibrant, oui, mais plutôt simpliste, et délivré par Captain America, un soldat du gouvernement américain et symbole de l’une des premières puissances mondiales…

Après la soif de liberté et l’appel à l’abolition des nations de Karli Morgenthau, c’est tout un symbole.

John Walker en Captain America, une occasion ratée

L’épisode 1 de The Falcon and the Winter Soldier se conclut sur une révélation au goût amer : John Walker, un grand gaillard blond aux yeux bleus, soldat d’élite, est le nouveau Captain America. Quelques péripéties plus tard, c’est un autre visuel glaçant qui conclut l’antépénultième épisode, celui du bouclier recouvert de sang après que le militaire a assassiné un homme en pleine rue — et ce devant des dizaines de smartphones levés, caméra allumée.

Dépossédé de son rang, de son titre, de ses revenus, de sa gloire, de son bouclier, John Walker est directement puni par les personnes qui l’emploient. Un châtiment trop exemplaire pour être sincère, comme le lui explique la mystérieuse comtesse Valentina Allegra de Fontaine : ses supérieurs sauvent leur propre réputation plus qu’autre chose, car après tout, le soldat a agi selon ce qu’on lui a inculqué, comme il ne manque pas de le leur rappeler.

En voyant John Walker sombrer dans un état mental dégradé, en le contemplant fabriquer son propre bouclier pour remplacer celui dont on l’a privé, on avait hâte, avouons-le, de voir une opposition entre deux symboles, entre un Captain America lourd de sens incarné par Sam Wilson et sa version bâtarde, gangrénée par la haine, par l’arrogance, par l’assurance d’un homme blanc aux yeux bleus que l’Amérique n’a jamais rejeté auparavant.

Mais ce n’est pas ce que The Falcon and the Winter Soldier nous a offert.

On aura rarement vu un arc de rédemption aussi rapide : dans l’épisode final de la série, John Walker débarque, décide d’aider les civils, échange une ou deux punchlines avec James « Bucky » Barnes, avant de récupérer son nouveau costume, celui d’U.S. Agent (son rôle dans les comics), auprès de Val — dont on ne sait toujours pas trop, d’ailleurs, si elle est du côté « des gentils » ou non.

Wyatt Russell, qui incarne John Walker, a confié à Vanity Fair :

« L’idée était de vous faire avancer aux côtés d’un personnage que vous méprisez forcément au premier abord, jusqu’à comprendre ce qui l’anime et le motive. Que vous soyez ou non d’accord avec ce qu’il fait, vous comprenez en tout cas pourquoi il le fait. »

On comprend, certes, pourquoi il agit ainsi — et sans prononcer les mots « stress post-traumatique », la série montre à quel point il est difficile pour John Walker de concilier ses valeurs, qu’on imagine humanistes, avec les horreurs qu’il a été mené à perpétrer « pour son pays ».

Ce qu’on comprend moins, c’est ce que la série veut nous dire : est-ce une critique du fait qu’aux États-Unis, vous pouvez tuer brutalement quelqu’un au lieu de le maîtriser, devant des dizaines de caméras, et continuer à vous en sortir tant que vous êtes un homme blanc ? L’avenir et les futures apparitions de U.S. Agent nous le dirons, mais permettez-nous d’en douter : John Walker semble bien suivre le chemin d’une « seconde chance » que Marvel n’a pas accordée à Killmonger ni à Karli Morgenthau…

Isaiah Bradley, timide tentative d’évoquer le racisme

N’ayons pas peur des mots : Isaiah Bradley est l’une des meilleures choses qui pouvaient arriver au Marvel Cinematic Universe (que nous devrions peut-être renommer le Marvel Cinematic & Television Universe).

Ce personnage est au premier plan du comics Truth: Red, White & Black, qui a largement inspiré The Falcon and the Winter Soldier et a été bâti sur « la perspective, forcément chargée de messages politiques, d’habiller un homme noir du rouge, blanc et bleu », faisant de lui « une métaphore de l’Amérique elle-même », selon Axel Alonso, l’ancien rédacteur en chef de Marvel Comics.

L’histoire d’Isaiah Bradley, sujet d’expériences scientifiques maltraité et discriminé alors qu’il aurait pu devenir le premier superhéros noir de l’histoire, est directement basée sur une atrocité bien réelle : l’étude de Tuskegee, pendant laquelle des hommes afro-américains ont été dupés par des scientifiques leur prétendant qu’ils les soignaient de la syphilis alors qu’ils leur donnaient volontairement des médicaments inefficaces pour étudier la progression de la maladie. Cette cruelle expérimentation s’est poursuivie pendant pas moins de quarante ans et n’a pris fin qu’en 1972.

Interprété dans The Falcon and the Winter Soldier par un Carl Lumbly impeccable, Isaiah Bradley porte une voix essentielle, celle d’une partie des communautés noires qui ne pensent pas pouvoir changer le système de l’intérieur et veulent soit s’en extraire, soit le renverser. Nul doute qu’il a dû être plus séduit par les arguments de Killmonger que par ceux de Falcon, qu’il tente de convaincre de ne pas devenir le symbole d’un pays qui a tant fait souffrir, et fait encore tant souffrir les hommes ayant la même couleur de peau que lui.

C’est pourtant un revirement total qui s’opère lorsqu’Isaiah Bradley est mis face à un Captain America noir, qui déclare devant les yeux de millions d’Américains et d’Américaines :

« Je suis un homme noir portant le drapeau étoilé. Qu’est-ce que je suis incapable de comprendre ? À chaque fois que je le saisis [le bouclier, ndlr], je sais que des millions de personnes vont me haïr. Même là, je les sens. Les regards, le jugement. Et je ne peux rien y changer. Pourtant je suis toujours là. Sans super-sérum, sans cheveux blonds ni yeux bleus. Le seul pouvoir que j’ai, c’est ma conviction que nous pouvons mieux faire. »

Homme de parole, mais aussi d’action, Sam fait installer au musée du Smithsonian une exposition rappelant le service rendu à sa nation par Isaiah Bradley, ce qui achève d’émouvoir le vieil homme.

Il manque pourtant un élément essentiel à la puissance de ce discours sur l’égalité, qui malheureusement retombe un peu comme un soufflé : la réponse du pays. Comment l’Amérique a-t-elle réagi à l’annonce de Sam en Captain America ? Comment a-t-elle réagi, surtout, en apprenant les exactions de son propre gouvernement et la torture qu’Isaiah Bradley a subie ? Nous ne le savons pas.

À une époque où les États-Unis se forcent à regarder en face leur violence raciste, à quelques jours du procès qui a condamné Derek Chauvin, meurtrier de George Floyd, à un an de la résurgence du mouvement #BlackLivesMatterThe Falcon and the Winter Soldier semble singulièrement déconnecté de la réalité en choisissant de ne pas montrer les réactions d’un pays aux vécus des hommes noirs qui l’ont défendu et le défendent encore.

Sans avoir passé un mauvais moment devant ces six épisodes, on ne peut donc que s’avouer déçues par ce final loin d’être à la hauteur des enjeux politiques abordés par la série. À l’image du bouclier homemade de John Walker, la surface apparemment solide de The Falcon and the Winter Soldier ne résiste pas à un examen scrupuleux, et finit aussi cabossée que nos espoirs de voir un discours plus engagé que ça chez Marvel…

Peut-être saurons-nous nous consoler devant les aventures de Loki, le 11 juin 2021 sur Disney+, avant de retrouver non plus le Falcon, mais Captain America et le Winter Soldier dans le Captain America 4 qui vient d’être annoncé — sans oublier la série Black Panther, qui n’a pas encore de date de sortie.

Mymy Haegel

Mymy Haegel

Mymy est la rédactrice en chef de madmoiZelle. Elle est aussi dans la Brigade du Kif du super podcast Laisse-Moi Kiffer. Elle aime : avoir des opinions, les gens respectueux, et les spätzle.

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Commentaires

guerredesmiroirs

Moi ce qui me soule, c’est qu’on essaie encore et toujours de passer les gens qui sont « trop extrémistes » , ceux qui essaient de vraiment changer les choses comme les méchants. A en croire Hollywood, la seule façon de changer les choses c’est de croiser les doigts très forts en chantant Kumbaya. Ça fait combien de fois que l’on voit à la tv un groupe de minorités qui essaient de renverser le système parce qu’il est merdique, mais on leur fait bien comprendre, avec un poing dans la gueule ou une balle dans le cœur que le status quo est toujours le mieux, même si des gens s’en prennent continuellement dans la gueule (je te vois Xmen ) ?

Sam qui est à ça de dire à Karli qu’ils sont aussi méchants que les supremacistes si ils essaient de changer les choses ? Ça c’est le fantasme conservateur de retourner le blâme façon carte UNO qu’on a bien vu pendant les manifs Black Lives Matter. Mais les sénateurs étaient vraiment enclin à jeter des personnes humaines qu’ils ont bien utilisé pendant 5 ans comme de vieilles chaussettes et dans un réalité c’est pas un joli speech qui va changer quoique ce soit.
Je suis d’accord avec Isaiah : aucun homme noir qui se respecte ne joindrais et masturberais le système qui crachent depuis 400ans sur les gens qui leur ressemble. Même confronté à ce qu’a fait son pays aux noirs, Sam ne parle qu’en généralité comme dans les comics de propagande de Cap dans les années 40 « protéger mon pays gnagnagna » comme un recorder cassé. On dirait qu’il n’a aucune conviction au delà. Il est basiquement le stéréotype du « bon noir » qui essaie de bouger les choses sans trop les bouger. Il protège joyeusement le système qui lui crache dessus joyeusement. Si il était réellement engagé, il serait dangereux et ferait trembler les connards qui allaient jeter des millions de gens à la poubelle.
 
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