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On a lu le Goncourt 2021, de Mohamed Mbougar Sarr, et on se sent dépouillée…

Prix Goncourt 2021, La plus secrète mémoire des hommes électrise la planète littéraire. On a couru s’acheter un exemplaire de ce roman labyrinthique qui questionne le rapport d’un écrivain à son art en librairie, et on en sort défaite.

Après lecture de La plus secrète mémoire des hommes, je suis dépouillée. Moins pleine de pensées inutiles mais plus pleine, quand même, de mots qu’avant.

L’étrange vide qui succède à La plus secrète mémoire des hommes

Son auteur pourrait comprendre, en tant qu’instigateur de cette sensation précise, ce vertige à mi-chemin entre plaisir et terreur, car il écrit lui-même dans la deuxième partie de son roman titrée Journal estival :

Les grandes œuvres appauvrissent et doivent toujours appauvrir. Elles ôtent de nous le superflu. De leur lecture, on sort toujours dénué : enrichi, mais enrichi par soustraction.

Quelques phrases courtes et décharnées qui se lisent comme une mise en garde contre ce que Mohamed Mbougar Sarr projette de nous faire à travers son roman : nous enrichir par soustraction.

Projet réussi. Quand vient le moment de tourner la dernière page de cette enquête littéraire, rien ne demeure plus que la sensation double d’être privée de l’envie d’écrire et, à la fois, d’avoir plus envie d’écrire que jamais.

Car La plus secrète mémoire des hommes est un roman sur l’art même de l’écriture, sur la solitude que cela implique et sur celles et ceux qui mènent les auteurs, comme des muletiers, à travers les plaines de l’imaginaire.

Mohamed Mbougar Sarr, très jeune lauréat du Prix Goncourt

On a lu le Goncourt 2021, de Mohamed Mbougar Sarr, et on se sent dépouillée…

Quand on y pense, c’est cruel la vie.

Ce matin, j’ai écrit quelques lignes sur mon expérience du NaNoWriMo, ce challenge qui consiste à écrire un livre en un mois via une plateforme aux côtés de milliers d’auteurs internationaux, et j’y évoquais un récent blocage suite à la réception d’une critique négative sur un passage de mon ouvrage.

Deux heures après, je me suis replongée dans La plus secrète mémoire des hommes, et chacune des tournures du roman m’a donné envie d’abandonner définitivement la bataille de l’écriture. Une bataille perdue d’avance face aux profils comme Mohamed Mbougar Sarr, manifestement destinés au génie.

Il faut reconnaitre qu’une seule phrase de Mohamed Mbougar Sarr ferait même reconsidérer son ambition au plus vantard des apprentis écrivains.

Romancier sénégalais d’expression française de seulement 31 ans, Mohamed Mbougar Sarr en est déjà à son quatrième bouquin.

Terre ceinte en 2015, Silences du cœur en 2017, De purs hommes en 2018 et désormais La plus secrète mémoire des hommes : l’auteur n’a pas chômé, et s’est vite fait remarquer jusqu’à recevoir plusieurs prix prestigieux parmi lesquels le Prix Ahmadou-Kourouma 2015 pour Terre ceinte, le Prix Transfuge du meilleur roman français 2021 pour La Plus Secrète Mémoire des hommes et bien sûr le Prix Goncourt pour ce même roman.

Également honoré du titre de Chevalier de l’Ordre du Mérite par le Président de la république du Sénégal, Macky Sall, en 2015, Mohamed Mbougar Sarr est désormais l’invité de tous les plateaux de télévision, où il impressionne son monde, notamment grâce à cette phrase :

La vie n’est que le trait-d’union du mot peut-être.

Phrase justement tirée de son roman, lui-même tiré de son admiration pour Yambo Ouologuem, dont il s’est inspiré pour composer le personnage de T. C. Elimane, dans La plus secrète mémoire des hommes.

Celui qui entre au panthéon des lauréats du Goncourt, juste après Hervé Letellier qui, avec son Anomalie, avait suscité un emballement extraordinaire des lecteurs, le plus extraordinaire après L’Amant de Marguerite Duras d’ailleurs, est l’un des plus jeunes auteurs, et aussi — c’est trop symbolique pour ne pas être souligné — l’un des seuls hommes noirs a avoir gagné le Goncourt.

Il y avait bien sûr eu René Maran, en 1921, qui dénonçait les dérives du colonialisme et avait fait scandal à une époque évidemment très fileuse sur le sujet, ou encore Patrick Chamoiseau en 1992, mais depuis, à part quelques Goncourt du lycéen, attribués notamment à Gael Faye ou Léonora Miano, peu sont les auteurs racisés à avoir reçu le prix si convoité.

La plus secrète mémoire des hommes, un livre sur l’écriture

Il m’était donc impossible de ne pas foncer en librairie me procurer cet ouvrage, d’abord parce que ma curiosité est toujours piquée quand de très jeunes auteurs remportent d’énormes prix littéraires, ensuite parce que je ne sais pas résister aux écrivains qui écrivent… sur le fait d’écrire.

Par ailleurs, le mythe de l’écrivain « disparu », aux trousses desquels sont les héros d’un roman ou de tout autre œuvre d’ailleurs, c’est mon kink personnel.

C’est sans doute pour cela que L’antre de la folie, de John Carpenter, est mon film de chevet, que j’avale sitôt que j’oublie pourquoi j’ai besoin d’écrire.

La plus secrète mémoire des hommes, c’est l’histoire d’un jeune écrivain qui tombe par hasard sur un morceau du roman de T.C. Elimane, un auteur sénégalais qui n’a écrit qu’un seul livre.

Ce roman s’appelle Le Labyrinthe de l’inhumain, et si la légende dit qu’il est introuvable, il existe une femme qui en possède une copie. Cette femme, Diégane, le héros du livre, la rencontre dans un bar.

Elle est une romancière à succès sur laquelle il fantasme depuis longtemps, et à qui il propose tout de go de lui faire l’amour, avant de se débiner quelque peu devant l’expérience et l’indolence de cette femme qui pourrait être sa mère.

Après quelques étreintes, cette femme, prénommée Siga, lui prête ce qu’elle a de plus cher : son exemplaire du Labyrinthe de l’inhumain, roman dont l’auteur, souvent qualifié de « Rimbaud nègre », a mystérieusement disparu.

Lancé sur ses traces, sous l’impulsion de Siga et de sa seule obsession, Diégane se noie dans une enquête littéraire, fréquentant jours et nuits un petit cercles d’écrivains d’origine africaine à Paris, et découvrant, toujours aux trousses de T. C. Elimane, de nouvelles vérités sur le colonialisme.

Livre sur l’obsession d’écrire et sur la mystification des grands écrivains qui n’ont qu’un roman (publié) à leur actif, érigeant ces derniers à des rangs quasi-ésotériques de créateurs géniaux destinés à l’oubli, La plus secrète mémoire des hommes touche à la relation intime qu’entretient le créateur avec son art.

Mohamed Mbougar Sarr a d’ailleurs expliqué à l’antenne des Matins de France Culture :

J’avais envie d’en savoir un peu plus sur ce que je faisais comme écrivain. J’avais envie d’une certaine manière de faire retour, d’avoir une sorte de mouvement réflexif sur le geste même de l’écriture, sur ce que cela engageait, ce que cela mettait en jeu. Mais je ne voulais pas le faire d’une manière un peu savante, un peu aride, théorique, sous le mode académique. Je voulais vraiment éprouver ce que la littérature avait comme sens au contact de la vie et de l’Histoire.

Et c’est réussi, puisque si le livre commence par évoquer l’audace et la prétention d’un jeune homme qui ne vit pas vraiment une situation mais pense à l’écrire sitôt qu’il la vit, comme le lui reproche Siga, sa maitresse à penser, le roman dézoome assez rapidement pour raconter la grande et terrible histoire derrière la petite histoire de l’auteur.

D’où le vertige. D’où la sensation de vide après la fin.

Mohamed Mbougar Sarr, un auteur controversé au Sénégal

En lice avec Christine Angot qui signait Le Voyage dans l’Est, Sorj Chalandon qui livrait Enfant de salaud et Louis-Philippe Dalembert qui sortait Milwaukee Blues, Mohamed Mbougar Sarr est sorti lauréat du Goncourt, et ça n’était pas la première fois qu’il était dans les petits papiers de l’Académie, puisqu’il avait déjà été pressenti pour son roman De purs hommes.

Un roman qui vient ternir, bien malgré lui, le succès du romancier au Sénégal.

Il faut dire que l’auteur y parle d’un professeur de lettres qui doit faire face à l’homophobie prégnante dans son pays. Accusé de « promouvoir l’homosexualité », l’auteur, encensé il y a quelques jours, est aujourd’hui dénigré par de nombreux compatriotes.

Il expliquait déjà au Monde en 2018 :

Un bon homosexuel au Sénégal est soit un homosexuel qui se cache, soit un amuseur public, soit un homosexuel mort. Malheureusement, le pouvoir religieux a une emprise très forte sur les esprits. Même les hommes politiques ou les universitaires doivent avant tout faire allégeance au pouvoir religieux

Ainsi, sa prise de parole sur la violence subie par les personnes LGBTQI+ lui coute aujourd’hui de se voir « retirer les félicitations » reçues pour son dernier livre par de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux de la toile sénégalaise.

Une polémique homophobe qui ne doit que vous encourager à lire cet homme qui n’a manifestement peur de rien et dont La plus secrète mémoire des hommes est la nouvelle bible de ceux qui tiennent l’écriture non pour un art mais pour une nécessité, et qui mourraient de ne plus écrire.

Vous pouvez vous offrir La plus secrète mémoire des hommes à partir de 22€

À lire aussi : NaNoWriMo, journal de bord d’un échec programmé #2 — Autosabotage et mauvaises critiques

Les Commentaires
2

Avatar de Chat-au-Chocolat
15 novembre 2021 à 15h25
Chat-au-Chocolat
Très bel article ! Je vais peut-être me laisser tenter par ce livre (quel dommage cependant de faire des liens affiliés avec Amazon, sachant qu'on peut acheter des bouquins sur d'autres plateformes plus vertueuses :sad
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