Les films d’horreur sont-ils sexistes ?

Le cinéma d'horreur, qu'il révulse ou passionne, ne laisse personne indifférent. Carpenter, Verhoeven, Craven, Hooper sont les noms qui reviennent le plus quand on parle angoisse... Mais quid des femmes derrière la caméra et à l'écran ?

Les films d’horreur sont-ils sexistes ?Anya Taylor Joy dans The Witch


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Cette année, et pour la première fois dans l’histoire d’un événement vieux de 27 ans, c’est une femme qui a présidé le jury du festival international du film fantastique de Gérardmer, lequel s’est déroulé du 29 janvier au 2 février 2020.

Étonnant ? Pas vraiment, puisque les femmes sont globalement sous-représentées dans l’industrie du cinéma…

En février sortira d’ailleurs l’excellent documentaire Tout peut changer : et si les femmes comptaient à Hollywood ? (co-produit par Geena Davis, actrice et créatrice du Geena Davis Institute on Gender Media research), qui tend à mettre un coup de pied dans la fourmilière !

L’horreur, un genre façonné par les hommes

Mais le sexisme inhérent au milieu du septième art se précise encore davantage lorsqu’on touche au cinéma d’horreur.

Ses réalisatrices sont peu nombreuses à s’être frayées un chemin jusqu’au succès et leurs films peu nombreux également à s’être taillé le statut de « culte ».

Si tu es comme moi et que tu apprécies les classements, tu pourras constater par exemple que dans ceux des meilleurs films d’horreur chez Sens Critique et de Vodkaster, les femmes sont quasiment absentes.

Toutefois, il faut noter le virage récemment pris par l’horreur…

L’horreur, en pleine mouvance ?

L’arrivée en trombe de Grave dans le paysage cinématographique, par exemple, a fait bouger les mentalités, et instigué doucement dans la tête des amateurs d’horreur que : les femmes aussi savent faire peur.

Mais Julia Ducourneau n’est pas la seule à façonner le nouveau squelette de l’effroi.

D’autres femmes, à l’instar de Claire Denis, Jennifer Kent, Kathryn Bigelow et de Coralie Fargeat, s’efforcent d’imprégner leur patte, leur vision sur un cinéma ultra-codifié qui pâtit encore aujourd’hui d’un bon nombre de clichés sexistes.

J’ai d’ailleurs eu la chance de m’entretenir avec Coralie Fargeat, réalisatrice de l’excellent « Rape and Revenge movie » (sous-genre dans lequel une héroïne se venge après avoir été violée) Revenge, sorti en 2017, sur la place des femmes dans l’industrie du cinéma d’horreur et te confierai ses opinions un peu plus tard dans cet article.

Mais d’abord, il est je pense important de se poser une question essentielle : Dans quelle mesure le cinéma d’horreur pourrait-il être considéré comme sexiste ? 

Les stéréotypes sexistes des films d’horreur

Dans les slashers, sous-genre très populaire du cinéma d’horreur dans lequel un homme, souvent masqué, s’en prend à un groupe de jeunes à l’arme blanche, c’est souvent une femme qui s’en sort.

La fameuse « final girl », archétype du cinéma d’horreur.

Elle se veut généralement gentille, brillante, altruiste et vertueuse. Elle mérite donc de survivre.

À ses côtés, tu as les « side girls », souvent un peu bébêtes et ultra-sexy, qui se font dézinguer rapidement et ne bénéficient d’aucune nuance au niveau de l’écriture de leurs personnages.

Parmi elles, il y a la fameuse « scream queen », dont le rôle est souvent celui de la victime, qui pousse un long hurlement avant de se faire éventrer.

Si ce terme renvoie directement au statut victimaire du personnage, il existe toutefois des scream queens qui se sont émancipées de cette image pour se transformer en vraies héroïnes badass, comme Laurie Strode, personnage culte du film Halloween, réalisé par John Carpenter et souvent considéré (à tort) comme le premier slasher de l’histoire.

Le problème de ces personnages stéréotypés, c’est qu’ils perpétuent l’idée que les femmes sont des victimes, et qu’elles ne peuvent être érigées en héroïne que si elles se sont montrées bien sages, bien vertueuses.

En gros, une femme doit PROUVER qu’elle mérite de survivre.

Les vierges s’en sortent, les « putains » crèvent. L’éternelle dichotomie de la vierge ou la putain, qui nie la capacité des femmes à être nuancées…

Le cinéma d’horreur laisse beaucoup de places aux héroïnes

Une fois que j’ai dit ça, il me faut quand même grandement bigarrer mon propos, d’autant que pour ma part, le cinéma d’horreur a quand même des atouts que d’autres genres n’ont pas…

D’après une étude menée par Stacy Smith, une chercheuse en sciences-humaines américaine, l’horreur est par exemple un genre passant régulièrement le test de Bechdel, un outil permettant d’évaluer la représentation des femmes dans une œuvre.

Comment ? En cela qu’il est dans sa globalité un genre cinématographique où les femmes ont un temps de parole équivalent à celui des hommes. 

Cnews a expliqué en 2017, dans un article :

« Stacy Smith a établi que l’horreur est le seul genre où les femmes ont des rôles de plus en plus importants, incarnant parfois les personnages principaux – comme des monstres ou des héroïnes – et donc loin du rôle de victimes, auquel elles sont encore trop souvent assignées. »

Certains créateurs de films de genre sont par ailleurs considérés comme féministes par leur public.

John Carpenter lui-même, pierre angulaire du cinéma de genre, a confié à Télérama :

« Pour Starman, je me suis inspiré de Howard Hawks et de ses femmes fortes qui n’ont pas besoin des hommes pour exister mais qui n’hésitent pas à leur mettre le grappin dessus quand elles le décident.

Mon goût pour les heroïnes qui donnent plus de coups qu’elles n’en reçoivent m’a valu d’être reconnu comme un cinéaste féministe par une partie de mon public. »

Et de continuer :

« Pourtant j’ai essuyé des critiques diamétralement opposées, qui m’ont reproché mon univers trop viril. Tout est question de perception. »

En effet, il est possible, dans une même œuvre, de voir tout et son contraire, selon le regard que l’on a appris à poser sur une problématique, selon notre culture, nos avis politiques, notre genre, notre vécu.

Tout est, au final, une question de point de vue.

Les réalisatrices de films d’horreur demeurent peu nombreuses

Pourtant, certains signes ne trompent pas. Il est par exemple impossible de remettre en question le fait que les femmes sont quasi-absentes du paysage de la réalisation horrifique.

Lorsque j’ai demandé à Coralie Fargeat, par exemple, d’évoquer les femmes qui ont marqué son amour pour le genre, la réalisatrice m’a confié :

« On ne va pas se voiler la face. Le cinéma de genre, jusqu’à très récemment, et à quelques exceptions près bien sûr, est « réservé » aux réalisateurs.

Les films auxquels on est habituées, qui nous ont marquées, sont réalisés par des hommes. Et j’ai adoré ces films et ces réalisateurs d’ailleurs. Ce sont des exemples à suivre.

Aja, Verhoeven, Carpenter, Cronenberg, Lynch, ce sont eux qui me viennent à l’esprit quand on me parle de films de genre. »

Coralie a pris quelques secondes pour réfléchir et avant de poursuivre son développement :

« Les réalisatrices qui se sont emparées de ces codes-là sont arrivées récemment.

Il y a Kathryn Bigelow, Claire Denis, qui sont dans un registre un peu différent. Un registre très « film d’auteur ».

Et si ce ne sont pas les femmes réalisatrices qui m’ont influencée, ce n’est pas pour rien. On vient d’une époque où il y avait très peu de réalisatrices et encore moins dans l’univers de l’horreur.

Aujourd’hui, il commence à y avoir plus de femmes qui se lancent, comme Jennifer Kent, dont j’aime beaucoup le travail sur Mister Babadook notamment. Les réalisatrices de films de genre émergent. »

Un film porté par une héroïne est-il un film féministe ?

Elle est ensuite revenue sur l’absence de femmes réalisatrices dans l’histoire du genre :

« Malheureusement, on ne peut pas refaire l’histoire.

On est le produit d’une culture, d’une éducation, d’un certain modèle de consommation du cinéma via lesquels on s’est forgé notre regard. C’est pour ça que le combat pour la parité est important. »

J’ai ensuite eu envie qu’elle me parle, non plus des femmes qui réalisent, mais des héroïnes de fiction.

Les femmes sont en effet omniprésentes dans le cinéma d’horreur. Mais est-ce vraiment positif ? Si c’est souvent autour d’elles que se concentre l’intrigue, ce n’est pas toujours pour de bonnes raisons.

Des spécialistes dont Lauren Cupp, autrice d’une thèse sur la final girl, ont en 2019 expliqué au magazine Slate que la présence des femmes dans l’horreur est d’abord une question d’utilité :

« Si l’on trouve autant de femmes dans les films d’horreur, c’est d’abord malheureusement parce qu’à en croire la pop culture/la société/le monde, ces dernières font d’excellentes victimes. »

Coralie a confirmé et ajouté :

« Le fait qu’il y ait des héroïnes femmes ne veut pas du tout dire que les films qui les mettent en scène sont des films féministes.

Je pense que le cinéma d’horreur ne valorise pas vraiment, de manière générale, les femmes. Le film d’horreur est souvent un lieu de déchainement, une sorte de déversoir à fantasmes.

Il y a quelque chose dans le rapport à la femme dans le cinéma d’horreur qui est assez spécial.

La scream queen ou la nana qui est teubé et qui va se faire massacrer par exemple, sont des personnages issus de clichés sexistes.

Il y a un point de cristallisation d’un certain regard masculin sexiste dans l’horreur. »

Le cinéma d’horreur et ses stéréotypes bien en place

Heureusement, plusieurs réalisateurs et réalisatrices œuvrent pour renverser la vapeur. Coralie par exemple, a créé dans Revenge une héroïne qui se rebelle contre ses agresseurs.

J’ai du coup cherché à savoir s’il avait été plus difficile pour elle, en tant que réalisatrice voulant relater l’histoire d’une femme en rébellion contre la violence du patriarcat, de trouver du soutien et des sponsors pour donner vie à son film.

« Franchement, ce qui a été très compliqué, c’est le regard que je porte sur mon héroïne.

Elle assume sa sexualité, son côté ultra « bimbo » dans la première partie du film. C’était un trait de sa personnalité auquel j’étais très attachée.

Et ce qui a été compliqué, ça a été d’imposer ce regard-là. C’est un regard qui dérange. »

« On m’a souvent dit : « il faudrait qu’elle soit plus intelligente, qu’elle soit moins sexy ». Certaines personnes qui ont lu mon scénario m’ont même dit qu’il était extrêmement misogyne…

Il y a là encore des codes qu’on est censées respecter.

Si on ne veut pas être traité de misogyne, il faut que les femmes soient habillées, alors que je pense que notre rapport à notre propre corps est tout sauf juste une question de vêtements. »

Il est compliqué de créer des héroïnes ambivalentes

Coralie a ensuite ajouté :

« Là encore je pense que ce sont des histoires de codes et des conventions.

On essaye de nous expliquer ce à quoi devrait ressembler notre regard féministe. Une explication d’ailleurs souvent très binaire.

Le plus difficile pour moi, ça a donc été d’imposer le côté « pile » de mon personnage qui marche avec le côté « face ».

C’est-à-dire que l’héroïne utilise son corps de manière vengeresse dans la seconde partie, quand elle l’a utilisé de manière sexuelle et décomplexée dans la première partie du film. »

Coralie m’a apporté un point de vue interne sur le monde de la réalisation, que je n’avais bien sûr pas.

Cet entretien, passionnant n’a fait que renforcer mon sentiment selon lequel « il y a encore du taf » pour faire accepter des personnages féminins qui soient nuancés, qui sortent un peu des clichés, ou qui s’en jouent.

Mais ce que je j’ai envie de retenir, c’est que le film de Coralie Fargeat existe. Comme Grave existe.

L’horreur commence à prendre un nouveau tournant, et c’est ce que m’a confirmé un grand nom du cinéma…

Alexandre Aja et ses réalisatrices préférées

J’ai eu la chance, en effet, lors de cette 27ème édition du Festival de Gérardmer, d’interviewer Alexandre Aja, réalisateur de monuments de l’horreur.

Il est derrière La Colline a des yeux (remake du film éponyme de Wes Craven), Haute Tension (excellente production française avec Cécile de France et Maïwenn), ou plus récemment Crawl.

Il m’a livré son amour pour les réalisatrices de films de genre, à commencer par Kathryn Bigelow :

« Near Dark, c’est pour moi la claque du film de vampires. Plastiquement, visuellement, ça reste un chef-d’œuvre.

Après récemment j’ai adoré Grave, qui est vraiment très abouti, très maitrisé. À l’époque il y avait aussi le film Dans ma peau. Du genre psychologique qui était très fort. »

Il m’a ensuite précisé :

« Mais en réalité j’ai beaucoup de mal à réfléchir le cinéma en fonction du genre de celui qui le crée.

Je viens d’une famille de réalisateurs. Ma belle-mère est Diane Kurys, réalisatrice, mon ex femme est réalisatrice. Le côté « quota » j’en suis protégé parce que je fréquente autant de réalisateurs que de réalisatrices.

Mais je sais que le problème est bien là, qu’il existe. Et je sais surtout qu’il pourrait y avoir plus de réalisatrices, évidemment. Et IL FAUT d’ailleurs, qu’il y en ait plus. »

Alexandre Aja, un réalisateur qui s’identifie à ses héroïnes

J’ai également demandé à Alexandre Aja si une héroïne de fiction lui avait donné envie, lorsqu’il était gamin, de modeler plus tard des héroïnes puissantes, comme dans ses films Haute Tension ou Crawl.

« Si je fais ce cinéma-là, c’est en partie grâce à des personnages comme Laurie Strode. Ce sont ces héroïnes-là qui m’ont donné envie de faire du cinéma.

Non pas parce que j’avais envie de leur courir après avec une tronçonneuse, mais parce que j’étais vraiment avec elles, je me sentais à leurs côtés. »

Et de continuer :

« Moi j’aime toujours m’identifier avec les personnages qui doivent survivre. Je ne suis pas du tout dans le plaisir du psychopathe. C’est pas mon truc.

Quand je fais Crawl, le personnage de Kaya [Scodelario, NDLR] c’est moi. J’aimerais nager comme elle, j’aimerais avoir ses capacités de survie.

Quand j’écris le scénario, le personnage, j’ai même pas conscience d’écrire une femme ou un homme. Je m’identifie de la même manière à un genre comme à l’autre. »

Le point de vue d’Alexandre Aja est d’autant plus intéressant que le cinéaste crée en général des personnages féminins qui sortent un peu des stéréotypes habituels.

L’horreur, un genre en pleine évolution

En définitive, si l’horreur reste un genre parsemé de clichés sexistes, majoritairement créé par des hommes pour des hommes, il n’en demeure pas moins qu’il est en pleine mutation, à l’instar de notre société.

Il remue au gré de celles et ceux qui le façonnent.

Alors j’ai envie de croire très fort en un cinéma d’horreur de moins en moins stéréotypé, de plus en plus libre et ambivalent.

J’ai envie de continuer à voir des Grave, des Revenge, des Crawl, des It Follows, des The Witch, des High Life, des Mister Babadook, qui ambitionnent de redéfinir les contours de l’héroïne du film d’angoisse.

L’horreur est mon genre favori parce qu’il permet tellement de libertés, de folie, de créativité. C’est un cinéma qui exorcise, qui émeut, qui violente, qui secoue, qui gêne, qui dérange, qui terrorise, qui traumatise.

Si je le questionne, que je le remets en question, douce lectrice, c’est bien parce que je l’aime ce cinéma, et que je veux le meilleur pour lui !

De même que je veux le meilleur pour toutes les petites filles rêvant comme moi davantage de créatures des marais et de loups qui hurlent à la lune que de princes charmants…

À lire aussi : Gagne tes places pour l’avant-première d’Invisible Man !

Commentaires

Melancia

Les films d’horreur sont-ils sexistes ?
Un peu non ??? A-t-on déjà demander à un Garçon de se carrer un crucifix là où je pense en disant des insanités et des obscénités sur Jésus ? Non...par contre on l'a demandé à une adolescente dans l'exorciste.
 

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