Lettre à ma sage-femme qui nous a sauvé la vie


À l'occasion de la journée mondiale des sages-femmes, Manon a tenu à rendre hommage à la sienne, qui l'a accompagnée pendant toute sa grossesse et son accouchement mouvementé.

sage-femme qui tient un nouveau-néChristian Bowen / Unsplash

Article initialement publié le 5 mai 2020.

Journée internationale des sages-femmes

Mercredi 5 mai, c’est la journée mondiale des sages-femmes.

Les personnes pratiquant ce métier assurent le suivi des grossesses et la préparation à la naissance. Elles accompagnent aussi les personnes pendant l’accouchement. Ce métier autrefois réservé aux femmes est maintenant mixte. En France, les sages-femmes assurent 87% des accouchements par voie basse non instrumentale. 

Mais les sages-femmes ne s’occupent pas que des femmes enceintes : elles assurent également le suivi gynécologique des femmes en bonne santé, peuvent prescrire une contraception, intervenir dans la prévention des addictions… Depuis la loi du 26 janvier 2016 de modernisation de notre système de santé, elles peuvent même pratiquer l’interruption volontaire de grossesse (IVG) médicamenteuse et vacciner l’entourage de la femme et du nouveau-né.

Pour revendiquer de meilleures conditions d’exercice et plus de reconnaissance pour leur travail, de nombreuses sages-femmes sont en grève aujourd’hui. Nous avions d’ailleurs écrit il y a quelques mois un article sur leurs revendications

J’ai eu de la chance, je le sais : ma grossesse a été des plus calmes. Pas de problèmes particuliers, pas de pathologies à risques, pas de problème foetal, rien du tout. Une grossesse des plus banales, qui s’est déroulée sans encombre.

J’étais suivie à la maternité de l’hôpital Trousseau à Paris 12, que j’avais choisi parce qu’elle était de niveau 3, ce qui voulait dire qu’elle disposait de services de néonatalogie et de réanimation néonatale et pédiatrique.

Même si je n’avais pas de pathologies particulières, j’avais préféré choisir une maternité proposant ces services parce que j’avais un poids assez important, et que je préférais être sûre que la maternité où j’allais accoucher avait tous les moyens nécessaires pour parer à l’éventualité d’une complication.

C’est donc dans cette maternité que j’ai rencontré ma sage-femme, celle qui m’a suivie toute ma grossesse, mois après mois, rendez-vous après rendez-vous, et je le dis : j’ai eu beaucoup de chance de tomber sur elle, sans aucun doute.

Ma sage-femme ne m’a jamais jugée

Ça peut sembler normal pour certaines d’entre vous, mais je considère avoir eu de la chance de tomber sur une sage-femme qui n’a jamais porté aucun jugement sur mon physique.

Comme je le disais, je n’ai pas un poids qui rentre dans les normes. J’ai un IMC élevé, mais heureusement je n’ai aucun des problèmes de santé qui peuvent souvent y être associés.

Néanmoins, je ne sais que trop ce que ça fait d’être jugée par le corps médical pour être en surpoids. J’en ai subi des réflexions de médecins, de soignants, de gynécologues et j’en passe. Mais avec ma sage-femme, je n’ai jamais eu la moindre réflexion.

Ça a même été plutôt l’inverse je dois dire. Vers le sixième mois de grossesse, j’avais perdu, sans l’expliquer, trois kilos. Pour une fois que je perdais du poids, j’étais plutôt contente.

À la pesée, lors de mon rendez-vous mensuel à la maternité, j’attendais une réflexion de ma sage-femme, ayant, comme je l’ai dit plus haut, toujours été jugée sur mon surpoids. Mais sa réflexion ne fut pas celle que j’attendais : elle s’est inquiétée. Elle m’a dit, mot pour mot :

« Je sais que vous devez être contente d’avoir perdu ces kilos, mais ce n’est pas le moment, ni pour vous ni pour votre bébé. Votre poids n’est pas un problème, ni avant la grossesse ni maintenant, ce n’est pas le moment d’essayer de le perdre. »

Ça m’a fait un bien fou d’entendre ça, vous n’imaginez même pas. C’était la première fois que je n’entendais pas de jugement dans la voix d’un membre du corps médical, c’était la première fois qu’on ne me disait pas que mon surpoids était un problème, c’était la première fois qu’on me disait de ne pas perdre des kilos sous peine de danger pour moi, ou pour mon bébé. Ça m’a vraiment enlevé un poids, c’est le cas de le dire.

Un début d’accouchement compliqué

Comme je vous le disais, ma grossesse s’est déroulée normalement. Au jour du terme prévu, ma fille n’étant visiblement pas décidée à quitter les lieux et le liquide amniotique commençant à manquer, les médecins ont décidé qu’il était plus prudent de déclencher mon accouchement.

[ndlr : Déclencher un accouchement, cela veut dire qu’il faut provoquer le début du travail, soit mécaniquement avec l’introduction d’un ballonet au niveau du col de l’utérus, soit avec l’administration intra-vaginale de prostaglandines, ou une perfusion d’ocytocine artificielle associée à une rupture de la poche des eaux.]

Me voilà donc embarquée sans bien comprendre tout ce qui m’arrivait, avec un ballon dans le vagin pour aider mon col à s’ouvrir (spoiler : ça n’a pas marché), une perfusion, des contractions horribles, une poche des eaux rompue manuellement, bref ça ne ressemblait déjà plus à ce que j’avais pu imaginer comme accouchement idéal.

Rien ne se faisait naturellement, tout était médicalisé, et je sentais que ça n’était pas près de s’arrêter.

Au bout de 18h de travail forcé qui n’avait presque aucun effet sur la mise au monde de ma fille, après avoir vu défiler internes, gynécologues, anesthésistes, après la double pose de la péridurale en plein milieu de la nuit (la première n’avait pas marché, youpi), j’ai vu arriver ma sage-femme dans ma chambre, et j’ai eu envie de pleurer.

Elle venait de prendre son tour de garde, il était 8h du matin. J’étais épuisée, mon col ne s’ouvrait pas, j’avais faim, j’avais soif et je voulais rentrer chez moi. Je ne voulais plus accoucher, je voulais qu’on me laisse tranquille, j’étais à bout. Et le fait de la voir entrer, de reconnaitre son visage, j’ai eu l’impression, qu’enfin, tout allait bien se passer.

Elle était tout aussi contente que moi visiblement, elle m’a dit qu’elle avait sauté sur mon dossier quand elle avait vu mon nom pendant sa réunion de passation, et qu’elle était ravie de pouvoir m’accoucher, après tout ce temps passé en consultation pendant des mois.

Elle voulait aller au bout avec moi, et jamais je ne m’étais sentie aussi soutenue dans ce qui allait être le plus gros marathon de ma vie.

D’un début d’accouchement compliqué à l’urgence vitale

Mais malheureusement, la présence de ma sage-femme n’a pas aidé à accélérer mon accouchement. Mon col était toujours peu ouvert, j’étais toujours épuisée, et même si je ne sentais plus les contractions, j’étais à bout.

Et malheureusement, je n’étais pas la seule. Ma fille se fatiguait elle aussi, et ça, c’était pas du tout rassurant. Sa fréquence cardiaque diminuait, beaucoup trop, ma tension chutait, quelque chose n’allait pas.

C’est là, à ce moment clé qui va suivre, que j’ai été contente d’avoir choisi cette maternité. C’est à cet instant précis que j’ai compris que ça allait se compliquer, que même si j’avais eu la chance d’avoir une grossesse sans encombre, le plus dur était à jouer. Et j’ai compris ma chance d’avoir cette sage-femme à mes côtés.

Elle a regardé le monitoring, elle a froncé les sourcils, elle a appuyé sur un bouton fixé au mur dans la salle de naissance, et elle s’est approchée très près de mon visage. Elle m’a dit, d’une voix très calme, rassurante, mais ferme :

« Manon, je ne veux pas que vous vous inquiétiez, vous êtes toutes les deux entre de bonnes mains. On a 7 minutes maximum pour faire sortir votre fille de votre ventre, je sais que ce n’est pas comme ça que vous auriez voulu que ça se passe, mais on n’a plus le choix. Il faut qu’elle sorte, pour votre bien à toutes les deux. Je ne vous lâche pas, faites-moi confiance, je suis avec vous, je ne pars pas, je ne vous laisse pas. »

Et effectivement, moins de 7 minutes plus tard, j’étais allongée sur une table froide, les bras en croix, mon mari à côté de moi dans un bloc opératoire, complètement anesthésiée, un grand drap bleu levé devant mes yeux pour ne pas voir l’intérieur de mes entrailles qui étaient en train d’être ouvertes, pour faire sortir ma fille en urgence.

Et au milieu du silence, arrive le plus beau son au monde

Et là, on l’a entendu. J’avais eu peur de ne pas l’entendre, mais il était là, au beau milieu de cette pièce froide et aseptisée, au beau milieu de ces charlottes en papier et de cette odeur d’hôpital, au beau milieu de toute cette inquiétude qui n’avait cessé de grandir d’heure en heure : son premier cri.

Il a déchiré l’air étouffant, il a éclairci cette pièce froide et moche, il a réchauffé l’atmosphère. C’était le plus beau son que j’avais jamais entendu. J’ai regardé mon mari, on n’a rien dit, on a pleuré.

Très peu de temps après, ma sage-femme s’est approchée de moi avec un tout petit paquet dans les bras, notre fille, et l’a posée sur ma poitrine pour que je puisse la voir.

La suite, je ne m’en souviens que peu. Je me rappelle avoir dit à mon mec de ne pas lâcher notre fille des yeux une seconde, d’avoir remercié ma sage-femme, et d’avoir eu l’impression de tomber dans un trou sans fond.

Mon mari est sorti avec notre fille et ma sage-femme pour les premiers soins, et moi, j’ai lâché prise. Je me sentais partir, littéralement, j’avais l’impression de sombrer loin, très loin.

J’ai entendu le médecin qui devait être en train de me recoudre dire que je faisais une hémorragie, et tout le monde s’est agité.

J’ai vu ma sage-femme revenir à côté de moi et me caresser la tête, en ne cessant de me parler. Elle me parlait de ma fille, elle me disait des mots rassurants, et puis d’un coup, plus rien. Je n’étais plus là, et je ne sais pas ce qu’il s’est passé ensuite.

De l’urgence vitale, au réveil rassurant

Je me suis réveillée plusieurs heures plus tard dans une salle avec d’autres lits et d’autres mères qui venaient d’accoucher. Je ne sentais toujours pas mon corps, mes jambes ne fonctionnaient plus, et j’avais terriblement soif.

Et enfin, j’ai pu les voir. Mon mari et ma fille sont arrivés, pâles et fatigués tous les deux, l’une par sa naissance houleuse, l’autre par la peur de nous avoir perdu toutes les deux.

J’ai appris plus tard que mon mec, pendant que j’étais encore en salle d’opération et après les premiers soins de notre fille, s’était retrouvé seul avec elle, en entendant les médecins dirent que je faisais une hémorragie et que j’étais en train de partir.

Père depuis seulement quelques minutes, il s’est imaginé veuf en l’espace de quelques secondes. Il était terrorisé. Mais heureusement pour nous trois, tout est bien qui finit bien. Je me suis remise relativement vite de tout ça, ma fille n’a eu aucune séquelle de sa naissance, et psychologiquement, je ne suis pas traumatisée non plus.

Et si ce n’est pas le cas, je pense sincèrement que c’est grâce à ma sage-femme, cette personne merveilleuse, qui, comme elle me l’avait promis, ne m’a pas lâchée.

Ma sage-femme, cette héroïne

Elle a su prendre les bonnes décisions en urgence, elle a su me rassurer, elle a su s’occuper de ma fille, elle a su penser à notre famille, pour que tout se déroule pour le mieux, dans des conditions vraiment particulières.

Je ne l’ai plus jamais revue après mon accouchement. Je lui ai écrit une lettre en partant de la maternité, que j’ai donné à ses collègues pour qu’il lui transmette.

Quelques jours plus tard, elle m’a envoyé un SMS pour me remercier de mes mots et prendre de nos nouvelles. Quelle personne adorable, je n’en reviens toujours pas.

Ni cet accouchement ni cette grossesse n’auraient été les mêmes sans elle, j’en ai bien conscience. Et si jamais elle passe par ici et qu’elle me lit : Sanni merci, encore et toujours.

À lire aussi : Pourquoi on devrait toutes soutenir la grève des sages-femmes, mal payées et en sous-effectifs

Manon Portanier

Manon Portanier


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