Live now
Live now
Masquer
Joan Didion pour Celine circa Phoebe Philo
Livres

Hommage à Joan Didion, qui a aidé tant de personnes à traverser le deuil

24 déc 2021
L’autrice et journaliste Joan Didion vient de décéder. L’occasion de vous recommander l’un de ses chefs-d’oeuvre, L’année de la pensée magique, histoire de faire votre deuil à travers… son livre sur le deuil.

C’est une perte pour la littérature, une perte pour le monde entier. La grande femme de lettres Joan Didion vient de s’éteindre le 23 décembre 2021, des suites de la maladie de Parkinson.

Celle qui était née à Sacramento (en Californie) le 5 décembre 1934 était notamment connue et reconnue pour avoir disséqué au scalpel la société étatsunienne des années 1960, à travers un style qu’on surnomme le « new journalism » (qu’on traduit aussi par journalisme littéraire ou non-fiction littéraire) — un reportage à la première personne, par une autrice qui assume d’être incarnée, située, tout en cherchant à être la plus exacte possible. Soit un style très éloigné du journalisme à la française qui trouve le « je » si haïssable.

Comment j’ai découvert Joan Didion et L’année de la pensée magique

Moi, cependant, je ne connaissais pas vraiment Joan Didion avant sa fameuse campagne pour la maison de luxe française Céline, alors dirigée par la plus intello des créatrices de l’époque, Phoebe Philo.

C’était en 2015, l’écrivaine avait alors 80 ans, et avait l’air si irrévérencieuse avec ses immenses solaires noires sur un fin pull carbone à col rond ! Je crois que c’était la première fois que je voyais une femme de cet âge-là égérie, et même présentée telle une rockstar.

Campagne Céline printemps-été 2015 avec Joan Didion, photographiée par Juergen Teller.
Campagne Céline printemps-été 2015 avec Joan Didion, photographiée par Juergen Teller.

Forcément, j’ai voulu en savoir plus, et me suis aussitôt précipité dans une librairie pour demander par quel livre je pouvais commencer à découvrir l’œuvre de cette icône littéraire.

C’est là qu’on m’a conseillé sans hésiter L’année de la pensée magique (traduit et publié en France en 2007, mais initialement paru en 2005 sous le titre de The Year of magical thinking).

Joan Didion y raconte comment, en décembre 2003, sa fille unique — qu’elle a eue avec l’écrivain John Greggory Dunne — est tombée en état de choc septique à la suite d’une pneumonie incontrôlée. C’est donc au milieu de la pseudo magie de Noël que des médecins newyorkais décident de placer la jeune femme en coma artificiel, plongeant au passage ses parents dans un état abrutissant de terreur et de chagrin insondables.

Et ce n’est pas le seul deuil qu’aura à surmonter l’autrice dans cet ouvrage (ni même dans la vie, puisqu’elle publie ensuite autour du même thème Blue Nights en 2011, traduit en 2013 en France sous le titre Le Bleu de la nuit).

Raconter la falaise du deuil et ses difficultés à franchir ce qui paraît insurmontable

Quand j’ai commencé cet ouvrage, au début de l’année 2015, je l’avais trouvé beaucoup trop dur, comme une falaise insurmontable. Je n’avais pas encore fait l’expérience du deuil en tant qu’adulte : j’avais l’impression de lire quelque chose de beaucoup trop abstrait.

Puis l’été, de cette même année, mon grand-père est décédé.

L’un de mes premiers réflexes fut de reprendre cette lecture vertigineuse. Car je commençais enfin à comprendre les sentiments impossibles à démêler que raconte Joan Didion, avec beaucoup de retenue ; avec, dans chaque phrase lapidaire, chaque euphémisme aussi pudique que poétique, des drames inconsolables.

« Les gens qui ont récemment perdu quelqu’un ont un air particulier, que seuls peut-être ceux qui l’ont décelé sur leur propre visage peuvent reconnaitre. Je l’ai remarqué sur mon propre visage et je le remarque à présent sur d’autres. C’est un air d’extrême vulnérabilité, une nudité, une béance. […]

Ces personnes qui ont perdu quelqu’un ont l’air nues parce qu’elles se croient invisibles. Je me suis moi-même sentie invisible pendant un certain temps, incorporelle. J’avais l’impression d’avoir traversé une de ces rivières légendaires qui séparent les vivants des morts, d’entrer dans un endroit où je ne pouvais être vue que par ceux qui étaient eux-mêmes récemment endeuillés. »

Joan Didion, L’Année de la pensée magique

Alors que je n’osais qu’à peine exprimer mon chagrin, pour mieux écouter et épauler celui de ma famille, j’ai trouvé dans les mots de cette autrice autant de baume pour moi que pour mes proches. Une forme de consolation à propos de quelque chose que je pensais indicible, et que Joan Didion parvient pourtant à si bien écrire.

L’année de la pensée magique n’est pas tant là pour exorciser le deuil que pour le sublimer, lui donner de la place où exprimer toute sa gravité.

Dans L’année de la pensée magique, j’avais l’impression de souffrir avec Joan Didion autant qu’elle souffrait avec moi face au choc de la mort et de son incroyable banalité, capable de nous plonger dans cette folie si particulière que peut être le deuil. Et c’est là tout le sens du mot « compassion » : souffrir avec.

C’est donc pourquoi j’offre régulièrement ce livre à mes proches lorsqu’ils et elles perdent un être cher. Avec ce cadeau en guise d’expression de mes condoléances, je leur souhaite d’y trouver, elles et eux aussi, un peu de cette magie consolatrice au milieu de leur indicible désespoir.

lannée-de-la-pensée-magique

L’année de la pensée magique, de Joan Didion, 7,70€ les 288 pages.

À lire aussi : Des idées cadeaux de Noël à offrir à une fan de mode ? Des livres, pardi !

Crédit photo de Une : Campagne Céline printemps-été 2015 avec Joan Didion, photographiée par Juergen Teller.

L'affiliation sur Madmoizelle

Cet article contient des liens affiliés : toute commande passée via ces liens contribue au financement de Madmoizelle. Pour en savoir plus, cliquez ici.

Les Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire sur cet article.

Réagir sur le forum

Plus de contenus Livres

[Site web] Visuel horizontal Édito (21)
Livres

Andréa Bescond : « c’est toujours aux victimes de faire tout le travail »

Pauline Leduc

05 fév 2023

pexels-pixabay-159711 (1)
Livres

Rentrée littéraire d’hiver : 3 romans à lire absolument

Pauline Leduc

02 fév 2023

murakami
Pop culture

Murakami, l’auteur de Kafka sur le Rivage et 1Q84 va sortir un nouveau roman le 13 avril

Maya Boukella

01 fév 2023

1
[Site web] Visuel horizontal Édito (15)
Livres

« Une Place », l’essai-illustré brillant d’Eva Kirilof qui explique l’absence des femmes de l’histoire de l’art

[Site web] Visuel horizontal Édito (20)
Livres

Dans « Nos absentes », la journaliste Laurène Daycard redonne une voix aux victimes de féminicides

bitch-planet
Livres

6 dystopies féministes dans la lignée de The Handmaid’s Tale à découvrir d’urgence

patatouille
Livres

Patatouille, le livre jeunesse sur l’éducation des garçons loin des normes de la masculinité toxique

Maya Boukella

15 jan 2023

1
LeBookClub_ImageUne_V
Pop culture

Madmoizelle lance son BookClub !

[Site web] Visuel horizontal Édito (19)
Actu en France

Florence Porcel se débat toujours dans l’affaire PPDA et signe un essai sur la honte

Camille Lamblaut

06 jan 2023

lecture braille aveugle mart production pexels
Actu en France

Les aveugles vont (enfin) avoir accès aux livres en braille au prix unique librairie

Maya Boukella

05 jan 2023

5

La pop culture s'écrit au féminin