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Pourquoi les luttes anti-racistes françaises doivent tout aux femmes noires

Vous avez remarqué ? Les luttes contre le racisme et les violences policières semblent souvent portées par des femmes. En France, Assa Traoré, Rokhaya Diallo, Aïssa Maïga ou encore Mame-Fatou Niang prennent la parole pour des hommes toujours silenciés.

Si vous demandez autour de vous qui sont les figures de proue des luttes anti-racistes aujourd’hui en France, on vous répondra sûrement par des noms de femmes noires. Assa Traoré, Rokhaya Diallo ou encore Aïssa Maïga s’affirment comme légitimes, puissantes et éclairantes.

C’est peut-être même l’une des rares questions sur laquelle les femmes noires sont convoquées comme leaders et expertes dans les médias, comme vient de l’être l’universitaire Mame-Fatou Niang dans l’émission À l’air libre de Mediapart le 26 novembre 2020, jour de la médiatisation du passage à tabac de Michel Zecler par trois policiers le samedi précédent.

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Aussi salvatrice soit-elle, la prépondérance médiatique de ces femmes débouche presque toujours sur leur harcèlement et cyber-harcèlement. Leur visibilisation révèle aussi en creux combien les hommes perçus comme noirs et arabes sont exclus des médias, tout en étant les premiers à mourir des violences policières.  

Les femmes noires « maternelles », un cliché qui dépolitise leurs luttes

Mame-Fatou Niang, maîtresse de conférence qui enseigne la littérature et étudie la diaspora noire en Europe à l’université Carnegie-Mellon de Pittsburgh (Pennsylvanie), observe :

« Les médias adorent faire le focus sur les sœurs et les mères des victimes de violences policières.

Que ce soit Assa Traoré, Amal Bentounsi [soeur d’Amine, mort en 2012 à 30 ans, d’une balle dans le dos tirée par un gardien de la paix, ndlr] ou Ramata Dieng [soeur de Lamine Dieng, mort par asphyxie à 25 ans au cours d’une interpellation en 2007, ndlr].

Sans doute parce que cela confirme certains stéréotypes de femmes forcément maternelles, de lionnes protectrices et fortes. »

L’universitaire, coréalisatrice du documentaire Mariannes noires qui questionne la représentation des femmes afro-descendantes en France, poursuit :

« Mais ce storytelling qui les renvoie à un instinct maternel cherche souvent à dépolitiser leurs luttes. Ce contre quoi Assa Traoré se bat, en rappelant sans cesse qu’elle porte un projet politique collectif.

Elle ne lutte pas que pour son frère, mais pour “tous les Adama Traoré”, contre les violences policières et le racisme structurel qui s’exprime dans l’espace public, dans l’accès au logement, à l’emploi, etc. »

Des hommes racisés plus violemment réprimés par la police 

En corollaire de cette tentative de dépolitisation des femmes, l’absence des hommes, ou plutôt leur invisibilisation, pose question. Mame-Fatou Niang rappelle :

« Les frères d’Ibrahima Bah [mort en 2019, à 22 ans, lors d’une intervention de police, ndlr] et de Gaye Camara [mort en 2018, à 26 ans, d’une balle dans la tête tirée par la police, ndlr] se battent aussi contre les violences policières et le racisme. » 

Seulement, ils ont beau manifester ensemble, hommes et femmes racisées ne risquent pas la même chose face à la police. Assa Traoré relève, dans son ouvrage Lettre à Adama coécrit avec la journaliste Elsa Vigoureux (éditions du Seuil, p. 41) :

« Je vous ai vus devenir des cibles. Vous, les garçons, on vous confine aux marges, vous êtes géographiquement limités au quartier. Au-delà de cette zone, et dès la préadolescence, vous êtes en milieu hostile, regardés, dévisagés, surveillés »,

Elle y donne également la parole à l’un de ses frères, Samba, qui a l’habitude de subir cette répression policière (p. 42) :

« Les garçons sont poussés par le système à s’orienter vers les marges, pas vers le centre. La malveillance commence tôt, quand l’enseignant te relègue au fond de la classe sans raison, et qu’il te répète que tu finiras en prison. »

Déjà, en 2017, l’ancien Défenseur des droits Jacques Toubon mesure que les jeunes hommes perçus comme noirs ou arabes ont une probabilité « 20 fois plus élevés que les autres d’être contrôlés et vivent des relations plus dégradées avec les forces de l’ordre » que l’ensemble de la population.

Dans cette étude, les hommes racisés de 18 à 24 ans rapportent même avoir été tutoyés (40% contre 16% de l’ensemble), insultés (21% contre 7% de l’ensemble), ou brutalisés (20% contre 8% de l’ensemble) lors du dernier contrôle qu’ils ont vécu.

En 2020, le constat de cette autorité administrative indépendante s’aggrave puisqu’elle parle même de « discrimination systémique : l’effet cumulatif de ces comportements crée un climat d’exclusion et de discrimination. »

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D’abord à ses côtés pour lutter, quatre frères d’Assa Traoré ont en effet été envoyés en prison, ce que la famille dénonce comme de l’acharnement judiciaire. Dans un article publié par Les Inrocks en 2017, la chargée de recherches au CNRS et à Sciences Po Bordeaux Magali Della Sudda confirmait ce double standard :

« Historiquement, la répression policière s’oriente vers des mesures coercitives pour les femmes (via l’internement), et vers des mesures de rétorsion plus physiques pour les hommes. »

Quand la race sociale entre dans l’équation, la formule se complique encore, analyse Mame-Fatou Niang :

« On n’a pas de statistiques de ce type en France, mais il suffit de lire le nom des personnes tuées par les forces de l’ordre pour constater qu’elles sont en écrasante majorité des hommes et d’origine africaine.

On peut également supputer qu’en prison, il y a plus d’hommes noirs et maghrébins que de femmes noires et maghrébines.

Le documentaire d’Arte Radio et Médiapart sur le racisme dans la police est très parlant à ce sujet : les hommes racisés y sont criminalisés tandis que les femmes racisées y sont hypersexualisées. »

Les médias, extension du domaine de la répression des hommes racisés

Dans la lignée de la logique policière, les médias entretiennent et renforcent cette criminalisation des hommes et hypersexualisation des femmes racisées. Mahamadou Camara, porte-parole du collectif Justice et Vérité pour Gaye Camara, évalue :

« On court moins les plateaux télés et radios que nos soeurs car on n’y risque pas la même chose.

Je me méfie énormément des médias mainstream, car ce sont des outils de propagande prompts à nous criminaliser, plutôt qu’à enquêter, à mes yeux. Les rares fois où j’accepte les prises de parole, ce sera plutôt pour des médias indépendants. »

D’après ce frère de victime, si les hommes racisés paraissent en retrait dans les luttes antiracistes aujourd’hui en France, c’est en partie dû à une construction médiatique :

« Les hommes et les femmes sont autant sur le terrain, à manifester. Ce sont les médias qui choisissent de mettre en avant surtout des soeurs et des mères éloquentes, mais ils ne veulent pas donner la parole à leurs homologues masculins car ce serait prendre le risque de nous humaniser.

D’un coup, tout le monde verrait qu’on ressent aussi de la tristesse, et pas que de la colère, qu’on sait s’organiser, construire des actions politiques. Ils préfèrent parler de nous, sans nous, et donc contre nous.

Ça ne les arrange pas de montrer des jeunes des quartiers populaires qui savent s’exprimer. Les médias mainstream veulent continuer à nous regarder comme des sauvages, des racailles qui vendent de la drogue et brûlent des voitures. »

Assa Traoré résume fatalement ce paradoxe (Lettre à Adama, p.153) :

« On les dit dangereux. La vérité, c’est qu’ils sont en danger. »

Médiatiser les femmes pour conforter l’idée d’un « patriarcat musulman imaginé comme ultra-violent »

Rokhaya Diallo, journaliste et activiste, observe :

« Si ce préjugé de dangerosité évince les hommes, il rend moins difficile l’insertion de leurs homologues féminines dans les médias. Ces derniers veulent souvent remplir des objectifs de parité en plateau, d’ailleurs. Les femmes y sont souvent exotisées comme devant être sauvées du patriarcat musulman supposé, imaginé comme ultra-violent. »

Assa Traoré a également relevé cette obsession médiatique (Lettre à Adama, p.167-168) :

« Je reçois tous les jours des journalistes. Je remarque qu’ils focalisent sur les figures féminines que nous sommes, nous, les sœurs, les mères, qui menons le combat. Ils veulent nous mettre en avant, faire des portraits de nous. Amal Bentounsi, Ramata Dieng, moi.

On me demande : “Et si vous étiez un  homme ?” Bah je ne serais pas là. La société ne porte pas le même regard sur nous, les femmes, les filles. Parce que nous faisons de beaux sourires ? Ou parce que nous offrons encore cette part d’exotisme auquel le refoulé colonial reste attaché ?

Vous, les garçons issus de l’immigration, on vous conditionne à n’être rien […]. Vous êtes sans cesse réduits aux clichés négatifs, du délinquant à la racaille, qui font de vous les ennemis de l’intérieur. » 

Des dynamiques de race et de genre inscrites dans l’histoire

Nadia Chonville, docteure en sociologie et démographie, affirme que si les femmes noires semblent subitement visibles dans les médias, c’est aussi parce qu’elles en ont longtemps été exclues :

« Leur présence nous saute aux yeux aujourd’hui, justement parce qu’on les empêchait d’y exister avant !

Les femmes noires font partie des groupes sociaux les moins représentés dans les médias, hormis quand il s’agit de les résumer à leur corps si elles sont sportives, chanteuses, ou actrices, par exemple. Sauf que cela fait des décennies que le Black Feminism pense, s’organise, et s’impose.

On ne leur a rien offert, elles ont fait énormément d’efforts pour en arriver là. Si les médias les invitent aujourd’hui, c’est parce qu’elles ont su se rendre incontournables et que les journalistes commencent à les (re)connaître.

Ce n’est pas juste parce qu’elles étaient bonnes élèves et qu’elles le méritaient, mais bien aussi parce qu’elles se sont battues ! »

Au sein même des mouvements anti-racistes historiques, les femmes ont redoublé d’efforts pour s’imposer à l’égal des hommes. L’’enseignante-chercheuse à l’université des Antilles enchaîne :

« Le Black Feminism est consubstantiel à la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, même si l’histoire tente de nous le faire oublier. En France, l’importance de Paulette Nardal a été occultée par la notoriété de ses pairs masculins Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire au sein du mouvement littéraire et politique de la Négritude. »

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Depuis quelques années, le Black Feminism entre même dans la culture populaire, comme l’illustre Nadia Chonville :

« Par exemple, l’autrice afroféministe Chimamanda Ngozie Adichie est aussi bien citée par Beyoncé, dans sa chanson Flawless, que par Dior, collection printemps-été 2017. Je pense également à la montée des marches au festival de Cannes 2018 du collectif d’actrices Noire n’est pas mon métier. »

La force des réseaux sociaux contre l’invisibilisation des femmes

Contre cette invisibilisation des femmes par l’Histoire, les réseaux sociaux risquent bien de changer la donne, notamment parce qu’ils facilitent l’information autonome, et sa circulation internationale. Fondé par Alicia Garza, Patrisse Cullors, Opal Tometi, trois femmes noires et queer, le mouvement Black Lives Matter en est la parfaite illustration.

Mame-Fatou Niang détaille en ce sens :

« En France, sur la lutte anti-raciste, les dynamiques de nationalité et de genre font qu’on entend d’abord parler des hommes étrangers, comme Malcolm X, Martin Luther King, et des leaders panafricanistes. Puis d’Angela Davis, bell hooks, Assata Shakur ou encore Claudia Jones, qui étaient invisibilisées dans leur propre lutte.

Mais les réseaux sociaux créent plus de traces, de relais, et de circulation, ce qui permet d’entendre parler plus facilement des soeurs Nardal, de Suzanne Césaire, ou encore de Jeanne Martin Cissé : des penseuses de la condition des femmes noires et leur rapport à la France. »

Contrairement à ce que certains voudraient croire, on n’assiste donc pas à une américanisation de la France qui imiterait Black Lives Matter, mais bien à un mouvement anti-raciste à la fois global et ancré localement. Mame Fatou-Niang assène :

« Le mauvais traitement du corps noir est international. Devoir passer par l’étranger pour y trouver des clés de compréhension que la France refuse de me donner au nom de l’universalisme en dit long… »

Reste donc à décoloniser le rapport de la police et des médias aux personnes racisées. Ce que réussit bien jusque là Assa Traoré en jouant à leur propre jeu, comme elle le disait dans une interview récemment donnée à la revue Antidote :

« Je suis devenue, malgré moi, une soldate. Ce que je suis aujourd’hui, ce système l’a construit. […] La femme exotique a toujours été le fantasme sexuel du colon blanc. Aujourd’hui encore, les attaques et la violence contre les femmes noires ne sont pas les mêmes. Donc j’utilise mon rôle de femme pour les mettre eux en avant et dire : “Ils existent, vous allez les regarder et vous allez assumer le regard que vous avez sur eux.” »

À Mame-Fatou Niang de conclure :

« Évidemment que les femmes sont conditionnées à développer des compétences de communication et de care. Mais ces capacités existent aussi chez les hommes, y compris noirs et maghrébins. La vraie question de fond n’est pas “où sont les hommes ?”, ni “pourquoi il y a tant de femmes ?” mais bien : comment déconstruire la machine qui nous a menés là ? »

À lire aussi : Pourquoi Aya Nakamura est-elle si méprisée en France ?

Les Commentaires
44

Avatar de Sadala
6 décembre 2020 à 21h34
Sadala
@Adaline
Oui tu as raison, je me suis laissé entrainer alors que je savais que ça mènerais à rien en plus... et ça a clairement rejailli sur ce topic qui mérite pourtant une discussion sereine, surtout que de tels espaces sont rares sur internet.
Désolée en tout cas.
5
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