Le cas d’Imane est symptomatique de l’islamophobie institutionnelle

Imane est une étudiante qui propose des idées de recettes faciles et pas chères. Et elle porte le voile. « L'affaire » qui la concerne n'est qu'un énième exemple de l'islamophobie décomplexée, jusqu'aux hautes sphères du pouvoir.

Le cas d’Imane est symptomatique de l’islamophobie institutionnelle

« Je m’appelle Imane, j’ai 21 ans, je fais des études de communication et de marketing (je suis en M2) et j’aime la cuisine ». Au vu de cette introduction, déclamée par une jeune femme au sourire lumineux, rien ne laissait présager une polémique d’ampleur nationale.

Rien, sauf un détail : Imane, qui prononce ces mots d’une voix joyeuse, porte le voile.

Imane, étudiante voilée victime d’islamophobie

Nous avons une jeune femme française qui a lancé un compte Instagram d’intérêt public pour ses camarades étudiants et étudiantes. Nous avons une journaliste haut placée qui tisse un lien entre sa religion et un attentat terroriste. Et nous avons un ministre de l’Intérieur qui défend la journaliste sans envoyer le moindre mot de soutien à la jeune citoyenne victime de cette attaque gratuite.

Tout a commencé avec une innocente vidéo publiée par BFM TV, présentant @recettes.echelon7, le compte Instagram sur lequel Imane partage avec ses abonnés et abonnées des idées de repas faciles, peu coûteux et adaptés à la vie étudiante. La vidéo a été postée sur le site ainsi que sur les réseaux sociaux de la chaîne — dont le compte Twitter.

Deux heures plus tard, la journaliste du Figaro Judith Waintraub a retweeté la vidéo en insistant sur sa date de publication : le 11 septembre, jour anniversaire de l’attentat des Tours Jumelles à New York en 2001.

Les réactions ne se font pas attendre. Certaines voix défendent Imane, qui a posté plusieurs messages apaisants et bienveillants. D’autres abondent dans le sens du message publié par Judith Waintraub. D’autres encore envoient à cette dernière des insultes, des menaces de mort.

C’est ce qui motivera plusieurs personnalités à rappeler que personne ne mérite le cyberharcèlement et de voir sa vie menacée ; des soutiens pas toujours très à gauche de l’échiquier politique (euphémisme) que la journaliste repartage abondamment sur son compte Twitter.

Parmi ces personnalités, ni plus ni moins que le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin.

Manuel Valls, Xavier Bertrand, Valérie Pécresse se sont également empressés de défendre Judith Waintraub, sans un mot pour Imane. Tant de personnes puissantes qui soutiennent une journaliste harcelée, mais ignorent la jeune musulmane insultée…

 

 

Quand une femme est voilée, elle n’est plus qu’une femme voilée

Ce n’est pas la première fois qu’un média parle du compte Instagram d’Imane, @recettes.echelon7 : le 16 octobre 2019, madmoiZelle présentait déjà cette fantastique initiative dans un article qui n’avait généré aucune polémique particulière.

Parce que nous avons moins d’audience que BFM TV ? Parce que nos lectrices sont plus ouvertes d’esprit que la moyenne ? Un peu des deux, probablement, mais aussi et surtout parce que notre article ne montrait pas le visage d’Imane — et donc son voile.

Car une femme voilée est bien trop souvent réduite à cela : cet attribut visible de sa religion qui prend le pas sur tout le reste de son identité, de ses compétences, de sa personnalité. Hanan Zahouani, anciennement animatrice radio chez France Maghreb 2 (qui a elle aussi été visée par du harcèlement, notamment sur Twitter), explique à madmoiZelle :

C’est une vraie chasse aux sorcières qui s’opère face aux femmes voilées, surtout quand elles sont médiatisées. Imane n’est malheureusement pas la première à en être victime.

Imane voulait juste parler de cuisine, et en 2018 Mennel Ibtissem voulait juste chanter sur le plateau de The Voice. Mais comme cette dernière portait le voile, les réactions se sont emballées, ses réseaux sociaux ont été fouillés, de vieux tweets et statuts exhumés, le CSA a été saisi ; la jeune femme s’est excusée pour ses propos passés mais a fini par quitter l’émission.

Tout comme Imane a quitté Twitter au matin du 13 septembre 2020, deux jours seulement après que BFM TV a publié sa charmante interview, deux jours seulement après qu’on l’a injustement liée aux attentats du 11 septembre 2001. Vu son âge, à l’époque où les avions ont percuté les tours, elle devait à peine savoir parler…

Le réflexe de Judith Waintraub est évident. Voile = islam = c’est mal, surtout le 11 septembre. Elle n’a pas donné sa chance à Imane, ne l’a pas considérée en tant qu’humaine. Elle n’a vu que le voile, et a ignoré la femme qui le porte.

De la perception médiatique des femmes voilées

L’ironie est tragique, pour une fois qu’un média de grande ampleur mettait en lumière une femme voilée, et non pour lui parler d’islamophobie, du Coran, de terrorisme ou de liberté sexuelle, mais pour la faire parler d’elle, de sa passion, de ses engagements !

Hanan Zahouani abonde en ce sens — pour elle, c’est par ce genre de contenu que les clichés sur les femmes voilées pourront se dissiper.

C’est super que BFM TV mette cette jeune femme en lumière. Vraiment super.

Mettre en avant des femmes voilées dans plein de domaines différentes, ça les montre comme Françaises à part entière. Il ne faut pas les inviter seulement pour parler religion et discrimination. Il faut mettre en avant leurs compétences, plutôt que leur appartenance religieuse !

Plus il y aura de médias grands publics qui incluent des femmes voilées sur leurs plateaux, plus on considèrera leur expertise, leur personnalité, leur pertinence plutôt que leurs croyances.

Il fut un temps, pas si lointain, où il n’y avait pas de femmes dans les médias. Où il n’y avait pas de personnes racisées. Où il n’y avait que des mecs blancs d’un certain âge qui fumaient des clopes et dissertaient sur le monde qu’ils dirigeaient.

Les choses avancent, mais Hanan Zahouani ne se berce pas d’illusions :

Il faut mettre en lumière les femmes voilées. Mais le problème c’est que dès qu’il y en a une qui est valorisée, elle se prend ce genre de remarques islamophobes, elle est harcelée, on veut la faire fuir, lui faire baisser les bras. Du coup, pas mal de femmes voilées ne veulent pas apparaître dans les médias. C’est le serpent qui se mord la queue…

Selon Hanan Zahouani, c’est quand même très souvent sur Twitter que ce genre de phénomène se cristallise. Elle estime donc que l’urgence est d’améliorer la diversité dans les grands médias traditionnels. Quitte à ne pas relayer tous les contenus sur toutes les plateformes.

Comment soutenir Imane, et les autres femmes voilées

Comment encourager les médias à continuer dans cette voie, et envoyer du love à Imane ? Face à un propos islamophobe, faut-il le signaler publiquement quitte à lui donner de la visibilité, ou agir plus discrètement ?

Les opinions divergent. Hanan Zahouani explique la sienne à madmoiZelle — en insistant bien sur le fait que c’est SA façon de faire, liée à SON vécu, à SA personnalité, et qu’elle ne prétend pas qu’il s’agit de la seule bonne réaction possible.

Avant, j’aurais dénoncé publiquement Judith Waintraub, j’aurais hurlé sur Gérald Darmanin. Mais mon approche a changé. Je préfère ne plus répondre à la haine par la haine.

J’ai « juste » été m’abonner au compte d’Imane, et je me dis que quand la poussière sera un peu retombée, quand elle sera moins saturée de sollicitations, je lui enverrai un petit message privé.

Ce que je conseillerais aux lectrices de madmoiZelle, c’est de la soutenir (publiquement ou non), de repartager la vidéo de BFM TV, de suivre et partager son compte !

Alors abonnez-vous au compte @recettes.echelon7 (attention ça donne faim), soutenez toutes les femmes, y compris les femmes voilées, et agissons ensemble contre l’islamophobie qui fait encore souffrir tant de personnes aussi positives et bienveillantes qu’Imane.

À lire aussi : Comment aider une personne cyberharcelée

Mymy Haegel

Mymy Haegel

Mymy est la rédactrice en chef de madmoiZelle. Elle est aussi dans la Brigade du Kif du super podcast Laisse-Moi Kiffer. Elle aime : avoir des opinions, les gens respectueux, et les spätzle.

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Commentaires

lalaya

Ça me fait écho à ce que disait Maboula Soumahoro dans l'épisode du podcast Kiffe ta race où les journalistes sont capables de lui affubler de tout un tas de choses qu'elle n'a jamais revendiquées sans même que ça choque: épisode
En fait ils ne voient pas la personne, dans son cas, ils voient un voile, donc une musulmane représentante de l’extrémisme de tous leur fantasmes dont la simple existence est une provocation. C'est terrifiant de voir qu'un racisme aussi primaire est capable de s'exposer dans les médias! :'(
 

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