On a rencontré Pourvoir Féministe, l’association qui se mobilise contre Gérald Darmanin


L'association Pourvoir Féministe a saisi la procureure de Lille au sujet de Gérald Darmanin, pour « trafic d'influence ». Mais d'où vient ce nouveau think tank et quels sont ses objectifs ?

On a rencontré Pourvoir Féministe, l’association qui se mobilise contre Gérald Darmanin

La nomination de Gérald Darmanin au poste de ministre de l’Intérieur, le 6 juillet 2020, a résonné comme un coup de tonnerre auprès des féministes.

L’homme de 37 ans est accusé de viol, mais l’association Pourvoir Féministe, dont madmoiZelle a interviewé la cofondatrice Anaïs Leleux, dénonce aussi le conflit d’intérêts et le trafic d’influence que représentent cette nomination.

Pourvoir Féministe dénonce Gérald Darmanin

Ce 23 juillet, la toute nouvelle association Pourvoir Féministe a saisi la procureure de Lille et la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique au sujet de Gérald Darmanin.

Pourvoir Féministe se base sur deux affaires concernant Gérald Darmanin ; la première, datant de 2009, est prescrite, mais la seconde a eu lieu en 2015, quand le ministre était maire de Tourcoing. Une enquête préliminaire pour « abus de faiblesse » avait été ouverte, puis classée sans suite en 2018.

Pour rappel, la plaignante s’est, selon ses mots, « sentie obligée » d’avoir un rapport sexuel avec l’actuel ministre de l’Intérieur afin d’obtenir un logement.

L’association n’entend pas se substituer aux pouvoirs qui enquêtent sur les faits reprochés à Gérald Darmanin ; elle veut alerter sur les potentiels conflit d’intérêts et trafic d’influence liés à cette affaire.

Anaïs Leleux m’explique :

Au sujet du trafic d’influence : il y a eu quatre courriers envoyés à quatre bailleurs sociaux, ce qui suffit à caractériser le trafic d’influence selon le droit français. La procureure aurait dû se saisir de l’affaire.

Au sujet du conflit d’intérêts : Darmanin a été nommé alors qu’il fait l’objet d’une plainte. L’intérêt de la justice, c’est que justice soit faite, justement ; celui du ministre, c’est que la justice l’innocente. Or, Gérald Darmanin a sous son autorité les services de police… Il a signé une lettre de déport [afin de ne pas être tenu informé de l’avancée des investigations, NDLR], ce qui prouve le conflit d’intérêt.

Sans parler du fait qu’il partage des pétitions en sa faveur !

Vous êtes nombreux à m'adresser des messages de soutien ces derniers jours, je tiens à remercier sincèrement chacun d'…

Publiée par Gerald Darmanin sur Vendredi 17 juillet 2020

Pourvoir Féministe, Gérald Darmanin et la présomption d’innocence

L’importance de la présomption d’innocence est régulièrement évoquée quand on évoque le cas Gérald Darmanin ; aux yeux de certains et certaines, critiquer sa nomination revient à le condamner arbitrairement.

Ce n’est pourtant pas le propos ; on peut tout à fait respecter la présomption d’innocence et s’inquiéter des problèmes éthiques liés à cette affaire, comme l’explique Anaïs Leleux.

Les citoyens ne sont pas forcément éduqués au sujet du viol, mais la corruption, c’est beaucoup plus présent dans les consciences.

Si un homme accusé de trafic de drogue était nommé ministre de l’Intérieur, tout le monde serait choqué. La réalité, c’est qu’on considère moins grave de violer une femme que de dealer du shit.

Ce n’est pas parce qu’on est attaché à la présomption d’innocence qu’on ne peut pas soulever le conflit d’intérêt.

Sur son site, Pourvoir Féministe développe le sujet dans un encart dédié à la présomption d’innocence :

[…] Est-il sain qu’un homme faisant l’objet d’une enquête pour viol soit nommé, en connaissance de cause, « premier flic de France » ? Peut-on nous garantir que les policièr·es pourront mener leur enquête sans subir de pression de leur hiérarchie ? […]

Ce qui nous intéresse, ce n’est pas tant [la plaignante] que l’exemplarité de nos élu·es et le fait qu’ils et elles puissent se rendre coupables de crimes ou délits. Si Gérald Darmanin a effectivement « échangé » un rapport sexuel contre un logement, il s’est rendu coupable de trafic d’influence. La justice doit pouvoir examiner ce point.

L’association veut changer les choses

A l’exécutif de Pourvoir Féministe, il y a plusieurs personnes : Anaïs Leleux, ex-porte-parole de Nous Toutes, ainsi que les activistes Floraine Jullian, Myriam Mira ainsi que Nora Bouazzouni, présidente d’honneur (Faiminisme, quand le sexisme passe à table).

Anaïs Leleux explique à madmoiZelle sa vision de Pourvoir Féministe :

C’est un laboratoire d’idées et d’actions qui vise à repenser le champ politique sous des angles féministes. Les portefeuilles sont multiples : écologie, agriculture, armée, politiques publiques…

Nous voulons former les femmes au lobbyisme citoyen, nous ré-emparer des outils politiques qui sont à notre disposition.

Le but est d’influencer et de mobiliser la population, en lien avec des chercheuses, afin de peser sur le système politique.

Pourvoir Féministe devait se lancer officiellement en septembre, mais les questions éthiques posées par la nomination de Gérald Darmanin ont précipité les choses.

Les objectifs de Pourvoir Féministe concernant l’affaire Darmanin

Qu’espèrent les militantes de Pourvoir Féministe comme résultats concrets ? Anaïs Leleux liste :

Nous attendons de la procureur de la République de Lille qu’elle se saisisse de l’affaire et que le mandat de la Haute autorité soit précisé : nous attendons une circonstance aggravante de trafic d’influence à caractère sexuel.

Soutenir l'action de Pourvoir Féministe

Différents moyens de soutenir Pourvoir Féministe existent.

  • Sur le site Pourvoir Féministe, cliquer sur « Mobilisez-vous » et remplir le formulaire afin d’interpeller la Haute autorité pour la transparence pour la vie publique (plus de 9000 participations à l’heure où cet article est rédigé).
  • Relayer l’information en utilisant le hashtag #DarmaninCorruption (et partager cet article !)

L’avenir de Pourvoir Féministe

Anaïs Leleux présente les grandes étapes de Pourvoir Féministe pour les mois à venir :

Le lancement officiel de l’association se fera prochainement, suivie d’un Tour de France permettant de faire remonter les doléances des femmes de la France entière.

En janvier, nous organiserons une convention citoyenne féministe. Nous tirerons au sort des membres de la population pour auditionner des experts et des expertes, poser des questions afin de faire émerger des sujets féministes qui seront portés auprès des candidats et candidates politiques.

Nous allons faire campagne parallèlement à ces candidats et candidates. Nous serons là où ils et elles sont.

Aujourd’hui, toutes les personnalités politiques se disent féministes ; nous serons là pour dire « Eh bien si vous êtes vraiment féministes, voici les problèmes dont vous devez vous occuper ».

La nomination de Darmanin ne choque pas que les assos féministes

Nommer au poste de ministre de l’Intérieur un homme accusé de viol alors que l’enquête est encore en cours, ça a choqué beaucoup de monde et pas seulement les associations féministes.

À l’international, ce choix surprend ; le Washington Post a publié une tribune de la militante afroféministe française Rokhaya Diallo, le New York Times a dédié un article à la controverse entourant cette nomination, et l’Indian Express a relayé les manifestations ayant eu lieu au début du mois de juillet.

Ce 23 juillet 2020, en France, Médiapart a publié une tribune signée par VINGT MILLE Français et Françaises âgées de 13 à 25 ans, se définissant comme « la génération #MeToo ». Extraits :

Comment espérez-vous que l’on puisse avoir confiance en les institutions de la République, lorsque que le gouvernement tombe dans le conflit d’intérêts alors qu’un homme accusé d’un crime est le supérieur hiérarchique des propres policiers censés enquêter sur sa personne ? Comment s’étonner ensuite du taux d’abstention particulièrement élevé chez les jeunes qui ne croient plus en votre parole et votre engagement ? […]

Nous exigeons qu’Emmanuel Macron fasse preuve d’humilité et écoute la vague de colère générale qui traverse le pays et qui ne se restreint pas aux mouvements féministes. S’il faut rappeler au ministre de l’Intérieur à chacun de ses déplacements que l’impunité n’est plus en option en 2020, s’il faut entamer une grève de la faim comme l’a fait cette étudiante de 23 ans, s’il faut arrêter d’étudier pour que le gouvernement nous entende jusqu’à ce que Gérald Darmanin démissionne, nous le ferons sans hésiter.

De toutes parts, des voix s’élèvent pour dénoncer l’odieux symbole que représente la nomination de Gérald Darmanin au poste de ministre de l’Intérieur. Combien de temps le chef de l’État pourra-t-il faire la sourde oreille, invoquant encore et encore la présomption d’innocence ? L’avenir le dira.

Mymy Haegel

Mymy Haegel

Mymy est la rédactrice en chef de madmoiZelle. Elle est aussi dans la Brigade du Kif du super podcast Laisse-Moi Kiffer. Elle aime : avoir des opinions, les gens respectueux, et les spätzle.

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Commentaires

Nastasja

Super article, très intéressant, merci parce que je n'avais pas fait le lien entre les deux affaires.
Et pour le "c'est considéré plus grave de dealer que de violer une femme", mais TELLEMENT.
En plus, on ne pourra plus se moquer des USA et de leur président violeur à présent :lunette:
 

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