Darmanin ministre de l’Intérieur, comme une gifle à mon féminisme

Nommés ministre de la Justice et de l'Intérieur pendant le remaniement ministériel, Gérald Darmanin et Éric Dupond-Moretti incarnent pour Océane le symbole d'une France qui crache au visage du féminisme.

Darmanin ministre de l’Intérieur, comme une gifle à mon féminisme©Falco/Pixabay

Quand vas-tu arrêter de me retourner l’estomac, la tête et le cœur, 2020 ?

Après une pause des réseaux l’espace d’un week-end à la campagne, lundi 6 juillet au soir j’ai pris mon téléphone sous ma couette, j’ai scrollé les actualités et Instagram, et ce que j’avais prévu d’ignorer pour garder un peu de bonne humeur m’a sauté au visage.

Gérald Darmanin et Éric Dupond-Moretti font partie du nouveau gouvernement — respectivement en tant que ministre de l’Intérieur et de la Justice.

Une nomination qui prend la forme d’une « énorme claque » pour Laurence Rossignol, sénatrice de l’Oise et ancienne ministre déléguée à la famille, l’enfance et aux droits des femmes et présidente de l’Assemblée des Femmes.

Une énième goutte d’eau de découragement, de déception et de colère pour la femme et la féministe que je suis.

Gérald Darmanin et Éric Dupond-Moretti nommés au gouvernement

Avant toute chose, revenons sur les faits. Qui sont Gérald Darmanin et Éric Dupond-Moretti ?

Gérald Darmanin, accusé de viol

Avant de remplacer Christophe Castaner au ministère de l’Intérieur, Gérald Darmanin, maire de Tourcoing et ex-ministre de l’Action et des Comptes publics, était visé par une enquête dans une affaire de viol présumé.

Sophie Patterson-Spatz a porté plainte contre lui pour viol, harcèlement sexuel et abus de confiance, des faits qui se seraient déroulés en 2009.

En 2018, Darmanin bénéficie d’un non-lieu, mais en 2019 la Cour de cassation ordonne à la chambre d’instruction de la cour d’appel de Paris de réexaminer la validité de ce non-lieu.

Pas plus tard que le 9 juin 2020, la cour d’appel ordonne la reprise des investigations, mais selon un communiqué de l’Élysée suite à ce remaniement, « après analyse juridique, les services compétents ont jugé qu’il n’y avait pas d’obstacle à cette nomination ».

Il n’y a donc aucun obstacle à ce qu’un homme accusé de viol soit élu en tant que dirigeant d’un des ministères les plus influents du gouvernement.

Éric Dupond-Moretti, avocat « grande gueule » et surmédiatisé

Avant d’être nommé garde des Sceaux pendant ce remaniement, Éric Dupond-Moretti était l’un des avocats les plus médiatisés de France.

Avocat de la défense dans de gros procès comme celui d’Abdelkader Merah (le frère de Mohammed Merah) ou Patrick Balkany, il a aussi beaucoup fait parler de lui dans les sphères féministes lors du procès de Georges Tron dont il a assuré la défense.

Georges Tron, maire de Draveil, avait été acquitté des accusations de viols et d’agressions sexuelles sur deux employées de la mairie (attouchements, pénétrations digitales).

Pendant sa plaidoirie de fin de procès, Éric Dupond-Moretti avait eu des propos que j’estime largement déplacés contre l’Association Européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT), et plus largement contre toutes les victimes de violences sexuelles :

« C’est bien que la parole des femmes se libère, mais vous préparez un curieux mode de vie aux générations futures. […]

Mesdames et messieurs les jurés, si votre fils touche le genou d’une copine dans sa voiture, c’est une agression sexuelle, ça ? »

Puis il avait ajouté :

« À 30 ans, on n’est pas une potiche incapable de dire non à un homme qui vous prend le pied. »

Il serait long de retranscrire toutes les fois où la « grande gueule du barreau » a eu des propos publics choquants, mais l’association féministe Nous Toutes, qui a vivement réagit à ce remaniement, a compilé des gros titres édifiants donnant une image d’ensemble de certains de ses positionnements :

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Colère. #remaniement

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Darmanin et Dupond-Moretti ministres, paie ton symbole

À vrai dire, il m’est extrêmement difficile de trouver par quel bout prendre la boule à l’estomac que j’ai depuis hier soir, sous ma couette, face à mon écran de téléphone.

Il m’est extrêmement difficile de rationaliser ces actualités et de comprendre comment il est possible que dans mon pays, la France, en 2020, un président de la République qui avait annoncé que les femmes seraient « la grande cause de son quinquennat » ait pu permettre la nomination de tels emblèmes masculins au gouvernement.

Les ministères de la Justice et de l’Intérieur ont une place de poids dans les affaires de violences et harcèlement sexuel et sexiste, dans un pays où seulement 10% des victimes de viol portent plainte (cf. l’enquête de la Fondation des femmes menée en 2018).

Dans un pays où les femmes commencent tout juste à trouver la force de porter leur voix à l’échelle nationale, et où la défiance envers la police croît un peu plus de jour en jour, ne permettant pas aux victimes de se sentir en sécurité pour demander justice.

Comment, en tant que femme, en tant que féministe, en tant que victime de violences sexistes et sexuelles, ne pas avoir l’impression que cette décision est un gros crachat qu’on m’envoie au visage ?

Est-il si compliqué de trouver des hommes (ou des femmes !) aptes à prendre la tête de tels ministères sans qu’ils soient impliqués dans des enquêtes et procès de violences sexuelles ?

Sans qu’ils n’aient été ouvertement insultant envers des femmes, envers la cause féministe ?

Bien sûr, Gérald Darmanin n’a pas été jugé coupable, il n’est pas question ici d’arrêter un jugement avant la décision finale de la justice, mais symboliquement, humainement, comment une telle décision est-elle possible ?

Pendant que des amies, des connaissances, des actrices, des femmes politiques, attendent patiemment qu’on leur rende justice et que leurs agresseurs soient jugés.

Pendant que les féministes se battent contre la culture du viol, l’impunité des agresseurs, la culpabilisation des victimes de violences sexuelles.

Pendant que le peuple français se sent maltraité, abandonné, se soulève contre l’État qui protège le racisme et le sexisme dans ses rangs.

Pendant que tout ça se passe, le gouvernement français envoie encore le message que les hommes blancs riches et influents valent le coup qu’on ferme les yeux sur leurs propos et les enquêtes qui les visent, afin de les places à des rôles stratégiques.

Dans ce contexte de rébellion, de violences policières, de manifestations #BlackLivesMatter, de marches des fiertés et contre les violences sexuelles, je ne peux pas croire qu’une telle décision ait été prise.

Un remaniement à l’arrière-goût de culture du viol

En France, on peut violer et gagner des Césars. En France, on peut être accusé de viol et devenir un des leaders du gouvernement.

En France, on continue à mettre en avant des Éric Zemmour (condamné pour provocation à la haine raciale) et des Éric Dupond-Moretti.

Finalement, en France, dans le pays des symboles, du « Liberté Égalité Fraternité », on continue à valoriser symboliquement la culture du viol avec pour effet immédiat de donner aux femmes et aux militantes féministes l’impression que leur parole n’a pas de poids, que leur vécu n’a pas de valeur.

Parce que c’est ça, que je ressens, aujourd’hui. Ma parole, mon vécu, mes engagements et ma vie valent moins que la réputation, la carrière et la vie d’hommes accusés de viol.

Bien sûr, il va de soi que ces actualités sont une raison de plus pour continuer à se battre, propager des valeurs bienveillantes, humaines, positives et féministes.

Même s’il m’est difficile d’accuser le coup aujourd’hui, demain je n’aurai pas d’autre choix que de continuer ce combat, à mon échelle, et avec toute la force que j’ai encore à donner.

Il est aussi important de noter que, dans ce remaniement ministériel, il y a une autre nouvelle qui mérite mon attention : la nomination d’Élisabeth Moreno à la suite de Marlène Schiappa en tant que ministre déléguée chargée de l’Égalité femmes-hommes, la Diversité et l’Égalité des chances.

Une femme qui m’était inconnue jusqu’à il y a quelques minutes et dans laquelle je porte beaucoup d’espoir et d’attente.

Alors une fois que j’aurais conclu cet article et appuyé sur le bouton « Publier », je vais essayer de me concentrer sur cet espoir d’un nouveau visage au gouvernement, qui, peut-être, participera à faire justement avancer le combat vers l’égalité.

À lire aussi : Je suis féministe, mais ce matin, je n’avais plus l’énergie de militer

Oceane

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Océane est chargée des témoignages sur madmoiZelle ! Sa passion, c’est vos vies, surtout quand elles lui font réfléchir à la sienne. Elle aime aussi le froid, les arbres et les avocats.

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Commentaires

Chat-au-Chocolat

@-Loreleï- J'essaye d'être optimiste, et je me dis qu'avec les prises de conscience féministes de ces dernières années (ne pas négliger l'impact de Me Too), le vote des femmes pourrait avoir de réelles conséquences. Bon, après je peux me tromper :taquin: Il est clair que toutes les femmes ne sont pas féministes, mais il y a de plus en plus de femmes sensibilisées à ce sujet.

@Aldaya Non je ne suis pas enthousiaste non plus, j'essaye juste de faire preuve d'optimisme. Je ne pense pas du tout que c'est "certain" que Macron va se faire dégager en 2022. Il y a de grandes chances qu'il se fasse réélire, vu qu'il est train de siphonner l'électorat de droite (malin).
Mais je garde toujours l'espoir qu'un candidat (enfin, surtout UNE candidate) débarque de nulle part, comme lui l'a fait, et s'impose comme un-e vrai-e concurrent-e pour 2022. Je sais pas pourquoi, je suis persuadée que quelque part, une femme (:cretin:) avec des compétences et de l'expérience politique est en train de se préparer pour la campagne présidentielle. Il paraît d'ailleurs que Macron voit Anne Hidalgo comme une concurrente sérieuse, et qu'il a la trouille qu'elle se présente, mais je ne suis pas sûre qu'elle soit intéressée par ce mandat.
 

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