Voir le dernier Polanski, ça trahirait mon féminisme ? (Réponse à une lectrice)

Une jeune lectrice de madmoiZelle a posé la question suivante à la rédac : si je vais voir Polanski, est-ce que je trahis mes convictions féministes ? Alix tente de lui répondre au mieux.

Voir le dernier Polanski, ça trahirait mon féminisme ? (Réponse à une lectrice)Jeanne Menjoulet / CC BY 2.0

Le 13 novembre 2019 est sorti le dernier film en date de Roman Polanski, J’accuse.

En tant que cinéphile et féministe, aller voir ce film ou non m’a longtemps fait gamberger.

Et je ne suis pas la seule.

« Est-ce que je trahirais mes convictions féministes si j’allais voir J’accuse ? »

Voici le message que Mymy a reçu de la part d’une lectrice, qui se pose une question que je me suis moi aussi posée.

J’ai un dilemme devant moi et j’aimerais savoir si tu pourrais m’aider.

Je suis en 3ème, et le problème, c’est que mon père veut aller voir J’accuse de Polanski, et moi aussi (j’ai découvert après ce qu’il avait fait).

Mais j’ai beaucoup entendu parler du fait que l’on ne doit pas séparer l’artiste et l’œuvre (avant ce dilemme je pensais le contraire) et donc maintenant je ne sais plus quoi penser…

Est-ce une bonne chose que j’aille voir le film même si le sujet m’intéresse ?

Mon père (qui par ailleurs croit à peine à ce qu’a fait Polanski car « il n’y a pas de preuves et c’était il y a 40 ans ») me dit que je devrais aller voir le film quand même.

Mais ma meilleure amie et d’autres féministes me disent que c’est une mauvais chose.

Est-ce que je « trahirais » mes convictions féministes si j’allais voir J’accuse ?

Une mobilisation féministe autour de Polanski qui fonctionne

Chère lectrice,

Déjà, je tiens à dire que je trouve ça beau que tu te poses ce genre de questions à ton âge, car cela prouve une première chose : la sensibilisation féministe a un réel impact.

Tout le bruit autour de l’affaire Polanski, les boycotts, les relais dans les médias, et tes amies t’ont fait réfléchir à deux fois avant d’acheter ton ticket.

Moi, à 15 ans, j’avais à peine conscience de voir un film écrit et réalisé par un artiste !

Alors quand j’ai vu Le Pianiste de Roman Polanski, au lycée, je ne me suis pas posé de question ni avant de le voir, ni avant de clamer que je l’avais adoré.

Et cela tout simplement parce que je n’avais aucune idée de ce qu’avait fait Polanski.

Aujourd’hui, j’aime à penser qu’il est presque impossible de prendre un ticket pour J’accuse sans connaître au moins les grandes lignes de l’affaire Polanski.

Faut-il séparer l’homme de l’artiste ?

En tant que cinéphile et personne qui évolue dans et à côté du milieu du cinéma depuis quelques années maintenant, c’est une question à laquelle je me retrouve très souvent confrontée.

Surtout depuis que l’affaire #MeToo a mis en lumière les agissements de bon nombre de cinéastes.

À lire aussi : Est-ce que #MeToo n’a vraiment rien changé ?

Et pour autant, je n’ai pas de réponse universelle, car j’aime faire ce travail de réflexion à chaque fois qu’un film m’en donne l’opportunité.

J’aime la nuance, le cas par cas, j’aime écouter ce que me chuchote ma sensibilité à chaque fois que je me pose la question : ça veut dire quoi aller voir ce film réalisé par cette personne ? Quels sont les enjeux, comment je vis avec ?

À toi de te poser ces questions aussi !

Pourquoi je n’irai plus voir Polanski au cinéma

Polanski rentre dans une catégorie d’artistes bien précise : les artistes vivants, qui ont commis des crimes et ont été reconnus coupables par la justice.

Si ton père croit à peine Polanski coupable, tu pourras quand même lui rappeler que Polanski a lui-même plaidé coupable pour le viol de Samantha Geimer en 1977.

La justice américaine retient six chefs d’accusation contre lui : viol sur mineure, sodomie, fourniture d’une substance prohibée à une mineure, actes licencieux et débauche, relations sexuelles illicites et perversion.

Ce ne sont pas des accusations, des « on-dit ». Ce sont des faits dont il a été reconnu coupable.

En plus de ça, Polanski n’a pas purgé l’intégralité de sa peine puisqu’il s’est enfui des États-Unis, et demeure aujourd’hui toujours fugitif aux yeux d’Interpol.

Et la France ne pratiquant pas l’extradition, il est ici un… réfugié.

Je ressens un grand malaise quand je vois la puissance de sa parole, grâce à la place qui lui est donnée dans le paysage audiovisuel français, surtout quand d’autres accusations de viol d’autres femmes continuent de lui tomber dessus.

Alors non, je n’ai jamais été voir Polanski au cinéma, et je continuerai sur cette lancée, parce que ça me coûte trop de me voir raconter une histoire à travers ses yeux.

Pourquoi je n’irai pas voir J’accuse de Polanski

Certes je n’irai plus voir Polanski au cinéma, mais j’ai encore d’autres raisons pour ne pas aller voir J’accuse en particulier.

Dans une interview accordée à Deadline, Polanski se dit persécuté depuis le meurtre de Sharon Tate, sa femme assassinée par la « famille Manson ».

Durant leur entretien, le journaliste lui pose la question suivante (traduction par RTL) :

« Est-ce que vous survivrez à l’époque actuelle de Maccarthysme néo-féministe qui vous chasse dans le monde entier, essaie d’empêcher la projection de vos films entre autres et vous fait exclure de l’Académie des Oscars ? »

Ce à quoi le réalisateur répond avec aplomb :

« Travailler, faire un film comme celui-là m’aide beaucoup, je retrouve parfois des moments que j’ai moi-même vécus, je vois la même détermination à nier les faits et me condamner pour des choses que je n’ai pas faites. »

Polanski voit donc une forme d’analogie entre son affaire et celle de Dreyfus, un capitaine accusé à tort en partie à cause d’un antisémitisme bien ancré dans la société française du début du XXème siècle.

Moi qui ai envie de dire à celles qui osent lever la voix « Je te crois », je ne peux décemment pas donner mon argent à Polanski et m’enfermer dans une salle de cinéma pour le voir faire un parallèle moitié assumé avec Dreyfus.

Vivre avec ses contradictions féministes

Samedi 23 novembre, j’ai marché 2 heures avec Nous Toutes contre les violences faites aux femmes.

En passant devant un cinéma, j’ai vu toute la pluralité du monde dans lequel je vis.

À côté de l’affiche de J’accuse tachée de faux sang, trônait celle des Misérables de Ladj Ly.

J’ai senti que je vivais un vrai moment d’Histoire : deux films importants quand on les place dans leur contexte.

À l’école, mes professeurs ont toujours insisté pour que je replace l’œuvre dans son contexte.

Alors dans 50 ans, quand ils raconteront dans quel cadre est sorti J’accuse, j’imagine la tête des élèves interloqués qui sera j’espère la même que la mienne quand j’ai tout appris de l’affaire Dreyfus en cours d’Histoire.

Il n’existe pas de féminisme parfait

Chère lectrice,

Je tiens à te le dire encore, cette réflexion m’est propre, et c’est une réflexion que je parviens à avoir avec des années d’expérience en matière de féminisme et de cinéma.

Quand mon pote me propose samedi soir d’aller voir J’accuse, je préfère décliner en expliquant mes raisons, mais pour autant je ne vais pas l’empêcher lui d’aller le voir.

C’est à toi aussi de placer ton curseur là où tu le peux. Si voir ce film avec ton père est important pour toi, ne laisse pas les autres te juger.

Si au contraire, tu veux tenir tête à ton père, n’hésite pas non plus.

L’important, c’est de faire les choses en conscience, de connaître le contexte sous-tendant tes choix. Et rien que te poser, me poser cette question, c’est déjà un vrai pas vers tout ça.

Le féminisme parfait n’existe pas, tout ce que je peux faire c’est tenter de faire au mieux, en fonction de mes moyens.

Parfois, des erreurs sont faites, ça veut dire que peut-être tu regretteras certains choix un jour. Mais je ne trouve ça pas grave, bien au contraire, je pense que c’est en réalisant qu’on se trompe qu’on apprend !

Ceci dit, si tu veux vraiment mon avis… s’il y a bien un film à voir au cinéma en ce moment c’est plutôt Les Misérables de Ladj Ly.

C’est une véritable claque sociale, qui te fait le récit d’une fable terrible qui se déroule en ce moment-même. Avec Kalindi, on en a fait un podcast, que tu peux écouter en cliquant juste ici !

C’est peut-être plus essentiel de voir Les Misérables que de donner des sous et de la visibilité à Polanski.

Dans tous les cas, je te souhaite une belle réflexion, jeune lectrice, et je t’envoie plein de courage pour faire ton choix.

À lire aussi : Les Misérables, le film coup-de-poing dont la France avait besoin

Alix Martino

Alix Martino

Alix Martino, à dire sur l'air de Paris Latino, est chargée des podcasts chez madmoiZelle. Elle aime principalement le cinéma et Lidl.

Tous ses articles

Commentaires

Mijou

Je ne sais pas, ça me parait curieux parce qu'en prépa ma prof d'anglais nous soutenais précisément l'inverse, qu'il y avait beaucoup plus de mots en anglais ! Peut-être que ce qu'entendaient tes profs, c'est que le français est plus polysémique, justement, et qu'on a moins de mots mais ils ont plus de nuances ?

Les mots qui sont pris en compte sont tous les mots figurant dans le dictionnaire, donc pas les différentes formes d'un mot (exemple : chat, chatte, chats, chattes = 1 mot ; cat, cats = 1 mot), par contre tous les petits mots sont bien pris en compte (prépositions, conjonctions de coordination et compagnie) !
Ben non, justement, l'idée que j'en ai gardé, c'est que le français accolait un mot à une idée... Genre voir, regarder, surveiller, etc... ce sont des mots du même champ lexical mais qui contiennent mille nuances... :hesite: (je ne parle même pas des patois locaux, pour le coup c'est du même tonneau que cab/taxi, subway/underground...)
Je t'avoue que c'est un peu loin :vieux: et que je suis seulement restée un trimestre à la fac avant de partir sur autre chose, je ne me souviens plus trop, mais en tout cas, le souvenir marquant que j'en ai gardé c'était que la langue anglaise était plus polysémique...:ko:
Alors peut-être justement que ces fameuses prépositions qui seules ont peu de sens MAIS comptent comme des mots en terme de quantité... accolée à un même mot (pour garder l'exemple de watch +over +on + to etc...) vont former une locution dont le sens sera complètement différent...

Enfin au-delà de ça de toute façon, une langue n'est pas juste des mots différents, c'est interdépendant de l'organisation d'une pensée et une vision du monde, c'est vraiment riche... et donc je pense pas vraiment comparable à une autre.
 

Cet article t'a plu ? Tu aimes madmoiZelle.com ?
Désactive ton bloqueur de pub ou soutiens-nous financièrement!