L’ABCD de l’égalité aux oubliettes ? De la gêne au malaise [MÀJ]

Le ministre de l'Éducation nationale serait « gêné par l'ABCD de l'égalité », et hésiterait donc à poursuivre l'expérience. Mais c'est plutôt de devoir encore justifier de la nécessité d'enseigner l'égalité à l'école qui est « gênant » (attention euphémisme). Sérieusement, M. Hamon ?

L’ABCD de l’égalité aux oubliettes ? De la gêne au malaise [MÀJ]

Mise à jour du 2 juin : 

Un conseiller ministériel nous a confirmé que « l’enseignement de l’égalité [était] toujours une priorité. Il n’est pas question de revenir sur le dispositif de l’ABCD de l’égalité ».

On est ravi•e•s de l’entendre.

Article initialement publié le 29 mai :

Le gouvernement vient de lancer un nouveau ballon d’essai : après avoir testé l’opinion publique au sujet d’une possible suppression des APL pour les étudiants non boursiers, voilà qu’il teste notre attachement au programme d’enseignement de l’égalité entre les femmes et les hommes à l’école primaire, l’ABCD de l’égalité.

Disons-le sans détour : oui, on y tient. Vraiment, beaucoup.

Un ministre « gêné » par la contestation

Selon le Figaro, le ministre de l’Éducation nationale, Benoît Hamon, serait « gêné » par le programme d’éducation à l’égalité entre les femmes et les hommes, l’ABCD de l’égalité, déployé en test à l’automne dans quelques centaines de classes.

Le pré-rapport d’analyse de cette expérimentation législative vient d’être remis au ministre, qui semble hésiter à généraliser ce programme dans toutes les écoles primaires.

Rappelons-le, l’ABCD de l’égalité vise à lutter contre les stéréotypes de genre dont les enfants s’imprègnent très tôt, et qui limitent leur épanouissement en les enfermant dans des rôles genrés, datant d’un autre siècle.

Ce programme a été lancé conjointement par le ministère des Droits des femmes et de l’Éducation nationale, et les premiers retours semblaient confirmer la nécessité de former davantage les enseignants à la lutte contre les stéréotypes, comme le confiait une institutrice à Rue89 :

« J’ai pris conscience que j’avais tendance à parler davantage aux garçons, à leur donner plus de place parce qu’ils sont plus turbulents, ils prennent la parole sans qu’on la leur donne, c’était pour les canaliser ».

Or, d’après le Figaro, le pré-rapport d’analyse de l’expérimentation donne un « bilan mitigé », notamment parce que « la contestation vis-à-vis du dispositif a pu placer les enseignants en porte-à-faux. »

« La contestation » s’appelle La Manif Pour Tous, le Printemps Français, et toute la nébuleuse ultra-conservatrice qui gravite autour de ces associations, et qui n’ont eu de cesse de combattre ce programme,  y voyant un apôtre de « la théorie du genre ».

Nous avions déjà expliqué à maintes reprises que le genre n’est pas une théorie, ce qui n’empêche pas ces groupes de continuer leurs actions, entre journées de retrait des écoles suite aux plus folles rumeurs, et manifestations de défense des stéréotypes de genre.

Gageons que le gouvernement n’envisage pas de plier devant une poignée d’obscurantistes en T-shirt rose, et que le pré-rapport avance également des arguments de fond, qui justifieraient une remise en cause temporaire du dispositif.

Attardons-nous sur un autre argument en défaveur de l’ABCD de l’égalité, toujours selon le Figaro :

« La question des limites entre ce qui relève de l’école et de la famille s’est clairement posée. «Les enseignants ont évoqué leurs difficultés à se positionner par rapport à ce conflit de légitimité», explique un inspecteur général du primaire ».

La « limite école/famille », un obstacle à l’égalité républicaine ?

La question de la limite école/famille poserait problème. Posons alors le débat autrement : quelle est la limite entre Droite et Gauche en France ? Schématiquement, je dirais que la Droite prône le libéralisme avant tout, tandis que la Gauche défend davantage l’égalité entre tous les citoyens.

Si l’on suit ce schéma (simpliste, j’en conviens), la question de la limite famille/école se pose uniquement d’un point de vue « de Droite » : c’est elle qui entend tracer une ligne blanche entre l’école et la famille. Forcément que La Manif Pour Tous & consorts sont dérangés par l’idée que l’école républicaine se mêle d’enseigner l’égalité, puisque l’idéologie libérale conçoit le moins d’État possible.

Or – jusqu’à preuve du contraire, mais je vous avouerais qu’on doute un peu plus chaque jour – c’est la Gauche qui est au pouvoir en France (information non vérifiée). Qu’une mesure soutenue par la Gauche froisse la branche la plus droitière du pays devrait être le signe que cette réforme va dans le bon sens.

Et toujours jusqu’à preuve du contraire, l’école française est républicaine : enseigner les valeurs de la République ne devrait pas faire l’objet d’un débat.

Citons à tout hasard le premier article de la Constitution :

Il est bien question « d’égal accès des femmes et des hommes aux responsabilités professionnelles et sociales ». Entériner ce principe dès l’école primaire ne devrait donc pas poser de dilemme particulier.

Pourquoi renoncer à l’ABCD de l’Égalité serait bien plus que « gênant »

Mais en tout état de cause, avec l’ABCD de l’égalité, on est bien au delà d’une question purement idéologique. L’enjeu, c’est la société de demain.

1. L’égalité est un enjeu de santé publique

Un autre rapport sur les stéréotypes de genre a été publié en janvier 2014. Il était signé du Commissariat Général à la stratégie et à la prospective, et analysait justement les conséquences des stéréotypes de genre sur les enfants, dès le début de la scolarisation.

Ce rapport confirme que la socialisation genrée affecte énormément les enfants, et les conséquences sont nombreuses :

Les enfants limitent leurs activités à celles jugées conformes à leur genre : la lecture pour les filles, le sport pour les garçons, par exemple. Les enseignant•e•s, faute d’être formé•e•s à lutter contre ces stéréotypes, les perpétuent : ils•elles ont tendance à faire preuve de plus de patience envers les garçons, être plus strictes envers les filles. Et l’on s’étonnera ensuite de constater que les filles réussissent mieux à l’école que les garçons…

À l’adolescence, les conséquences se font plus sévères : c’est la santé et le bien-être psychologique des jeunes qui se trouvent affectés par ces représentations. Les jeunes qui n’arrivent pas à être conformes aux stéréotypes de leur genre s’en rendent malade, et cela peut les mener jusqu’aux tentatives de suicide.

La volonté de se conformer à ce qui est attendu de son genre biaise également l’apprentissage de la sexualité de trop nombreux jeunes. Pratiques à risques, souffrance des adolescent•e•s homosexuel•le•s, idées reçues néfastes largement répandues, il est urgent de déconstruire les représentations qui amènent les jeunes à faire et se faire du mal. Et cette déconstruction doit commencer le plus tôt possible.

L’égalité n’est pas cosmétique, c’est une question de santé publique. Oui, vraiment. étonnant, non ?

2. L’égalité est une nécessité économique

Les stéréotypes de genre limitent les opportunités de développement et d’épanouissement personnel des enfants. Petits, ils choisissent des activités qui correspondent à leur genre. Adolescents, ils ont tendance à faire des choix de carrière en cohérence toujours avec ces représentations genrées.

De fait, les filles boudent les filières scientifiques et techniques, préférant massivement le social (« le care »), le relationnel et la communication. C’est ainsi que 80% des actives et actifs français•e•s travaillent dans un environnement professionnel non mixte, c’est à dire essentiellement masculin ou essentiellement féminin.

Le problème avec cette répartition très tranchée est que les différents secteurs ont tendance à se priver de la moitié des talents et des potentiels disponibles. C’est mathématiques : les filles représentent 51% de la population, si elles se cantonnent à certains secteurs uniquement, cela prive les autres secteurs de 51% du vivier. Même raisonnement pour les secteurs féminins et le vivier de potentiels masculins.

Ce constat, voilà plus de vingt ans que les États-Unis l’ont fait, et ont entrepris d’y remédier en promouvant l’égalité professionnelle. La mixité dans le monde du travail n’est pas une question de valeurs, c’est un moteur de croissance et d’innovation. 

La lutte contre les stéréotypes doit commencer dès le plus jeune âge, ce qu’exploite intelligemment l’entreprise de jouets d’ingénierie pour filles Goldie Blox.

On peut continuer à se dire que 49% d’une population suffit à produire les talents nécessaires pour faire prospérer un pays, ou rejoindre le cercle très fermé de ceux qui ont choisi de miser sur l’ensemble de leur force démographique.

L’innovation, le talent et le potentiel ne sont pas des attributs génétiques. L’égalité professionnelle n’est pas un idéal, c’est une nécessité économique. 

Et s’il fallait des exemples pour se convaincre que l’égalité professionnelle est loin d’être une réalité, en France en 2014 :

Et parce que ça commence dès la cour de récréation.

3. Le sexisme est un problème de société

Monsieur le ministre, le sexisme n’est pas un problème récent, la nouveauté tient dans le fait qu’on en parle de plus en plus. Le sexisme touche toutes les femmes, toutes classes sociales confondues. Et vous laissez entendre qu’une question idéologique sur la limite école/famille pourrait faire obstacle au traitement d’un problème de société aussi transversal que le sexisme, monsieur le ministre ? Vraiment ?

Il a fallu voter une loi, encore une, pour espérer enfin faire de l’égalité une réalité, ce qui est encore loin d’être en le cas. Et même à commencer par la classe politique, qui devrait pourtant montrer l’exemple, la route est encore longue :

Parce que quand on voit ce que subissent encore les femmes politiques en France, en 2014, au sein des lieux de pouvoirs démocratiques et républicains, on a honte et on a peur. 

L’égalité n’est pas la revendication d’une minorité, c’est le fondement de notre contrat social. Merci d’en respecter les termes.

4. Le sexisme est un terreau de violence

Renoncer à déployer l’ABCD de l’égalité dans les écoles primaires, même temporairement, c’est retarder encore un peu plus le combat contre le sexisme. Oui, c’est un combat, parce qu’il fait des victimes :

Le sexisme nourrit le harcèlement de rue, cette épuisante banalité qui empoisonne le quotidien de millions de femmes. Oui, nous sommes des millions, à subir régulièrement les tentatives d’approches, les insultes allant jusqu’aux agressions, en plein jour, dans les lieux publics. Et cela ne s’arrange pas pour nous la nuit, quand la rue devient un territoire davantage hostile encore.

Ce problème n’est toujours pas pris au sérieux, pire, c’est un sujet de plaisanterie, de vidéo « humoristique » qui inspire des millions de collégiens et de lycéens à reproduire ces actes.

Pire, quand ces agressions sont dénoncées, de trop nombreux commentaires viennent condamner les victimes et trouver aux coupables des circonstances atténuantes accablant davantage les femmes : quelles tenues portaient-elles, comment se comportaient-elles, n’ont-elles pas envoyés de « signaux contradictoires » ?

Allez lire les milliers de témoignages qui continuent d’être publiés sur le Tumblr « je connais un violeur » et rendez-vous compte de l’ampleur du problème, monsieur le ministre : vous pouvez soit refiler le dossier aux ministères de la Justice et de l’Intérieur, soit décider que la solution passe par l’éducation des filles et des garçons au respect de l’autre et de son consentement.

Pendant que vous attendrez « le moment opportun » pour déployer cette réforme, les témoignages continueront d’affluer.

Votre gêne, notre malaise

Harcèlement de rue. Slut-shaming. Culture du viol. Si ces expressions vous sont étrangères monsieur le ministre, sachez qu’elles décrivent notre quotidien de jeunes femmes françaises, en 2014. Et ça commence dès le plus jeune âge : le harcèlement de rue intégré dès sept ans, et l’inertie totale de l’école face aux premiers harcèlements.

Et les garçons aussi souffrent des injonctions et des attentes que notre modèle de société patriarcale fait peser sur eux. Pensez que les violences homophobes prennent en partie leurs racines dans ce même terreau de violences, qui va jusqu’à nourrir la folie meurtrière.

Pensez à ceux que l’homophobie rend malade, et celles que ce monde sexiste épuise.

Alors c’est peut-être « gênant » politiquement pour vous monsieur Hamon, mais permettez-moi de faire passer votre gêne au second plan, par rapport à la peur, l’humiliation, les menaces et les violences que subissent des millions de femmes au quotidien. Dans notre cas, « gênant » est un euphémisme bien amer.

La Manif Pour Tous s’est choisi le slogan « On Ne Lâche Rien ». Mais nous non plus, monsieur le ministre, on ne lâchera rien. Remarquez, dans notre position, c’est plutôt facile : nous sommes déjà acculé•e•s, ce n’est pas comme si nous pouvions reculer davantage.

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