Lutter contre les violences faites aux femmes en s’adressant aux hommes, l’idée d’une ONG libanaise

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Au Liban, Esther a rencontré Anthony Keedi qui travaille sur des questions de masculinité au sein de l'ONG Abaad. C'est à travers ce prisme qu'il lutte contre les violences faites aux femmes, et son discours est passionnant.

Lutter contre les violences faites aux femmes en s’adressant aux hommes, l’idée d’une ONG libanaise© Women Peacemakers Program
madmoiZelle au Liban
Esther est partie recueillir les témoignages des jeunes femmes de plusieurs pays, à travers le monde, avec une attention particulière portée aux droits sexuels et reproductifs : liberté sexuelle, contraception, avortement.

Elle a déjà rendu compte de ses rencontres avec des sénégalaises et sa deuxième étape l’a menée au Liban ! Elle y a réalisé interviews, portraits, reportages, publiés au fil des jours sur madmoiZelle.

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Au Liban, Abaad est l’une des principales organisations féministes. Elle travaille sur de très nombreuses questions liées notamment aux violences basées sur le genre.

Et dans ce cadre là, Abaad a développé une expertise sur le thème de la masculinité, ou plutôt des masculinités, depuis 2011.

Oui, 2011. Il y a donc sept ans, alors que lorsqu’on a commencé à aborder en profondeur le sujet sur madmoiZelle, il y a environ quatre ans, on n’a pas tardé à se prendre des remarques venues de personnes que l’on imaginait dans notre camp.

Beaucoup ne comprenaient (et ne comprennent toujours pas ?) qu’on s’intéresse aux problèmes que rencontrent les hommes, alors qu’on n’a toujours pas résolu ceux des femmes qui sont, statistiquement, les premières victimes des violences genrées.

Éradiquer le cancer du patriarcat, ça passe par l’éducation des hommes

Mais j’ai rencontré Anthony, conseiller technique au sein de la section masculinités à Abaad, et il a une toute autre vision.

« J’utilise souvent cette analogie : le travail que l’on fait auprès des femmes pour les empouvoirer, c’est le traitement du cancer qu’est le patriarcat. Il est là, on fait ce qu’on peut pour limiter les dégâts.

Le travail qu’on fait auprès des hommes, ce sont les recherches pour faire purement et simplement disparaître le cancer et qu’on n’ait plus besoin de le soigner. »

Selon lui, les deux vont de paire. Il faut travailler auprès des femmes, c’est la « solution d’urgence ».

Mais si on veut avoir une chance de ne plus avoir besoin de leur venir en aide, il faut travailler auprès des hommes, pour faire disparaitre ce système de domination dont ils sont les acteurs parfois sans même s’en rendre compte.

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La masculinité toxique, néfaste aussi bien pour les hommes que pour les femmes

Anthony s’est intéressé tôt à ces questions, en partant de sa propre expérience.

« Dans ma vie, je me suis beaucoup interrogé sur les différentes formes d’idéaux masculins, les choses qui m’avaient été imposées pas directement mais par les normes sociales : ce qu’un homme devrait être, comment un homme devrait agir.

Combien de ces choses m’ont éloigné des personnes que je voulais dans ma vie, combien d’entre elles ont blessé mes proches ? »

Anthony Keedi, racontant son expérience lors d’une conférence en 2015 – en anglais.

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Son diplôme (bachelor) de psychologie en poche, il a approfondi ses recherches du point de vue thérapeutique.

« Si un homme franchit le seuil d’une clinique, comment travailler avec lui sur les différentes formes de masculinités, comment l’aider au quotidien ?

Et de fil en aiguille, je me suis intéressé au féminisme et aux théories féministes, un travail dans lequel j’ai réutilisé les recherches que j’avais faites pendant une dizaine d’années sur les hommes et les masculinités. »

Dans l’ONG dans laquelle il travaille alors, sa collègue Ghida partage l’idée qu’il faut aussi travailler avec les hommes. Cette intuition vient du terrain :

« Les femmes que l’on rencontraient nous disaient elles-mêmes « je comprends ce que vous dites, quels sont mes droits, mais j’aimerais tellement que vous puissiez parler à mon père, à mon frère, à mon fils parce qu’au final, ce n’est pas moi qui prend les décisions ».

On a cru en cette idée. On a commencé à travailler dessus à ce moment-là mais cette ONG n’était pas vraiment prête à aller loin.

Alors quand Ghida a décidé de fonder sa propre organisation, je l’ai suivie, et depuis le début lorsqu’on n’était que 3 ou 4, il y a un pôle masculinité. »

Aujourd’hui, Ghida continue de diriger Abaad, et Anthony d’y traiter les questions liées à la masculinité. Et elles sont nombreuses.

Comment l’ONG Abaad agit auprès des hommes pour casser le cercle vicieux de la violence

Pour agir, Abaad organise différents programmes. Pour commencer, il existe un « men center » :

« On y fait du soutien psychologique, gratuit, anonyme et confidentiel. On l’a lancé pour travailler avec les hommes qui ont des comportements abusifs, mais ce ne sont pas les seuls à venir, il y a par exemple aussi des personnes LGBTIQ+, c’est un échange one-to-one. »

En parallèle, l’ONG organise des workshops collectifs, où ils travaillent avec tous types de personnes, aussi bien urbains que ruraux, jeunes qu’âgés, libanais que syriens [ndlr : car la proportion de réfugiés syriens au Liban est conséquente, ils ont représenté jusqu’à près d’un quart de la population en 2014 bien qu’ils soient aujourd’hui un petit million].

Ils parviennent à les faire venir en passant par leurs « points focaux », des personnes qui travaillent sur le terrain et pouvant encourager les hommes à assister à ces formations, ou en se faisant recommander par d’autres ONG qui travaillent sur des sujets différents.

« On a aussi une campagne télévisée qui renvoie vers un numéro gratuit, anonyme et confidentiel, pour lever la crainte que « quelqu’un l’apprenne ».

On y fait apparaître des situations stressantes au travail car c’est de là que découle ce qui est le plus attendu des hommes : être protecteur et subvenir aux besoins de sa famille.

Donc on met en scène des chauffeurs, médecins, avocats, peu importe, et juste après le message « don’t take it out on yourself, don’t take it out on your family, we’re here to listen », et on donne le numéro en précisant qu’il est gratuit, anonyme et confidentiel. »

Aborder le genre sans en prononcer le mot : une nouvelle stratégie de cheval de Troie

Beaucoup appellent, et la stratégie d’Abaad est de ne pas en dire trop mais de les inciter à venir essayer une session, qui sont de toutes façons gratuites.

« Ce que peux faire une campagne TV, c’est seulement mettre un pied dans la porte. Beaucoup du travail est accompli sur le terrain. »

Il y a deux types de formations : « formation autour du genre », ou « gestion du stress et de la colère ».

« Souvent, des hommes vont entendre le mot « genre », ou « égalité des genres », « violence contre les femmes » et ils ne vont pas venir ou être sur la défensive. Donc nous avons initié cette stratégie de « gender training without the G-word ». »

Cette approche est nécessaire, car on ne fera jamais venir un homme sur l’argument qu’il est violent avec sa femme, avec ses enfants – ou rarement en tous cas selon Anthony.

« Ils viennent parce qu’ils sont stressés, en colère. Et on parle de ça, sans mentionner les « mots qui fâchent » comme genre, m’explique-t-il en mimant les guillemets.

Pourtant, tout au long de la session c’est ce dont il s’agit. On parle du fait d’avoir différentes manières de gérer le stress, et souvent le sujet de la violence domestique arrive sans que ce soit nous qui l’amenions.

Au bout de quelques sessions, on a construit un lien de confiance.

Le but est que même s’ils sont venus parce qu’on le leur a demandé, et non par eux-mêmes, ils vont tellement apprécier qu’ils vont venir à la seconde, à la troisième session. »

Un processus qui bénéficie aux hommes, comme aux femmes

Pour cela, les thérapeutes partent de la vie de ces hommes, de leurs expériences, puis extrapolent pour en arriver à la socialisation.

« Par exemple, on leur demande « quand fut la première fois que l’on vous a demandé de faire quelque chose que vous ne vouliez pas, ou de ne pas faire quelque chose dont vous aviez envie, sous prétexte que vous êtes un homme ? ».

Souvent ce sont des choses aussi insidieuses que « ne pleure pas, tu es un homme, ou ne danse pas, ne joue pas avec ça », ou bien « fais du sport, bats-toi ». »

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Selon les financements et les situations, ils peuvent commencer par ce programme, puis enchaîner sur le programme autour du genre une fois que le lien de confiance est bâti.

« À la fin, c’est gagnant-gagnant. Ces hommes vont tellement mieux en se détachant de ces concepts d’hyper masculinité, et les femmes dans leurs vies en bénéficient.

Il y a moins de violence, plus de soutien et d’égalité, parfois on parvient même à aborder avec eux le problème du « sexisme bienveillant » : ce respect des femmes « parce qu’elles sont fragiles », qui peut être tout aussi néfaste.

Donc on essaie d’aller aussi loin que possible, même si parfois on manque de fonds et qu’atteindre toutes les populations que l’on souhaiterait reste difficile.

Si on parvient à leur faire réaliser que le personnel est politique, à leur donner envie de descendre dans la rue pour une marche contre les violences faites aux femmes comme ils le feraient pour décrier le coût de la vie, c’est gagné. »

En parallèle, Abaad mène aussi des activités de lobbying, élabore des guides pour transmettre ce qu’ils ont appris depuis le début de leurs activités à d’autres ONG.

L’équipe essaie d’agir pour libérer les hommes des attentes sociales et ainsi diminuer le niveau de violence dont ils sont les auteurs principaux et les femmes les premières victimes.

« Être un homme » au Liban, c’est la principale thématique sur laquelle Abaad travaille avec eux et je vous raconte cela plus en détail dans l’article suivant !

La suite à lire ici sur madmoiZelle !

Esther

Esther est tombée dans la marmite de madmoiZelle quand elle était petite. Elle n’a pas grandi, mais elle a depuis développé de fortes convictions féministes. Au croisement de la rubrique actu et de la rubrique témoignages, elle passe de temps en temps une tête à l’étranger pour tendre son micro aux madmoiZelles du monde entier !

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Commentaires
  • Esther
    Esther, Le 19 mai 2018 à 8h42

    @ClemBouBou Hello ! Merci beaucoup déjà :)
    Ensuite pour ce qui est de l'organisation, c'est très variable (Et j'ai tendance à penser que je ne suis pas suffisamment organisée). Je le fais un peu à l'arrache et au fur et à mesure des rencontres ou des choses à voir que je trouve pertinentes et intéressantes. Je prends en principe les billets en avance et ensuite je vagabonde au fil des rencontres, je reste ouverte à me déplacer/prolonger/raccourcir un séjour. Je passe en priorité par les ONG et par le bouche à oreille (ce qui implique de toujours expliquer ce que je fais, pourquoi, comment, et "si tu connais quelqu'un qui serait prête à me parler, n'hésite pas je suis toujours à la recherche !".
    Voilà en gros, si tu as des questions plus précises n'hésite pas !

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