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J’ai revu mon violeur 11 ans après, et j’ai gardé la tête haute

Onze ans après avoir été violée, cette madmoiZelle a croisé le coupable au détour d’une terrasse. Et ça lui a inspiré ces mots.

Bonsoir, Greg.

Je t’appelle Greg parce que c’est ton nom et que ton anonymat, honnêtement, j’en ai rien à foutre. C’est pas comme si j’avais inscrit ton état civil en toutes lettres.

Bonsoir, Greg, donc.

J’ai déjà écrit à ton sujet, il y a dix-huit mois. Une nuit d’été, je me suis redressée dans mon lit et j’ai pondu un article qui a mis des années à mûrir, à couler de mes doigts sur le clavier : Ma première fois, c’était un viol.

C’était toi, Greg, ma première fois. C’est toi qui m’a violée.

Et ce soir, un froid soir d’hiver dans une petite rue pavée balayée par le mistral, tu étais sous mon nez.

J’avais bu un verre, je suis sortie allumer une cigarette avant de reprendre mon chemin. À côté de moi, sur une table de la terrasse, deux hommes, une femme.

J’ai tourné mon regard vers le trio à cause d’un des hommes, veste épaisse à motif militaire, cicatrice tailladant l’arcade gauche, pose balourde, les coudes sur la table, qui parlait fort et mal.

Qui traçait un lien entre les cheveux longs du serveur qui lui amenait sa pinte et l’orientation sexuelle du dit serveur. Qui s’est ensuite dédouané en braillant « ÇA VA JE RIGOLE » et en lui jetant un pourboire à la gueule.

Quel connard, ce mec, je me suis dit. Qu’est-ce qu’il est bas de plafond, et vulgaire aussi.

Alors j’ai tourné la tête vers ce mec. Ce mec, c’était toi, Greg.

Je t’ai pas vu depuis plus de dix ans. Tu as vaguement croisé mon regard quand j’ai posé mes yeux sur toi, sans t’attarder. Tu ne m’as pas reconnue, moi si, immédiatement, marquant une seconde d’arrêt entre deux inspirations de tabac.

Je t’ai reconnu parce que t’as pas changé.

T’es toujours le même mec sans finesse, sans fioritures, qui compense par une machoïtude exacerbée un besoin d’exister. T’es toujours le même gros con qui gueule, qui prend toute la place, qui s’étale, qui prend les autres à parti.

Ouais, quand j’avais quatorze ans, c’est sûr que ça a marché. Mais c’est que tu joues en mode facile, Greg : c’est vraiment pas dur d’impressionner une adolescente introvertie

qui a peur du monde, des autres et de son ombre.

Pas sûre qu’on puisse se targuer d’être un chasseur hors pair quand on descend des lapereaux à peine capables de marcher.

T’as pas changé, Greg, c’est fou à quel point ça m’a frappée. À quel point j’ai reconnu en toi tout ce qui avait pu, à l’époque me faire tomber amoureuse, comme on l’est à quatorze ans, maladroitement.

Et tout ce qui a fait que je suis partie, sans regrets, après que tu m’as violée.

J’ai revu à quel point t’es dangereux, toujours le poing frémissant, prêt à partir. À quel point tu provoques tout le monde parce que t’as probablement juste envie de cogner.

Ah ouais, ils sont là tes muscles, elles sont là tes cicatrices, ils sont là tes bleus. T’es un homme, toi, un vrai. T’as pas peur de frapper. Mais c’est surtout parce que tu sais pas parler.

Et encore moins écrire, d’ailleurs — je vais pas te mentir, je me suis fendue d’une petite recherche Google en rentrant, j’en ai eu pour mon argent. J’ai rien contre les fautes d’orthographe, mais là, y a rien qui va, ni dans le fond ni dans la forme.

T’as pas changé, Greg, en onze ans. T’es toujours là, dans la même putain de petite ville, à la terrasse du même putain de petit bar, occupé à faire trinquer ton même putain de verre de bière en débitant les mêmes putain de conneries vulgaires, grossières, pâteuses.

Mais toi, Greg, t’as 35 ans maintenant. Je le sais, tu l’as clamé à toute la terrasse — comme quoi « tu les fais pas », il paraît.

Oh, mon vieux, tu les fais.

T’as 35 ans, et moi maintenant j’en ai 25.

Et quand t’as posé les yeux sur moi, toi, tu m’as pas reconnue.

Parce que j’ai changé, moi. J’ai grandi, moi. J’ai évolué, moi. Je suis partie, moi.

Parce que la petite gosse de quatorze ans avec ses mèches dans les yeux et les épaules rentrées n’est plus là.

Parce que quand tu m’as vue, je riais encore aux éclats d’une blague entendue dans le bar, mes cheveux blondis répandus sur mes épaules, dans un manteau coloré que j’aurais jamais osé porter il y a onze ans.

Parce que quand tu m’as vue, j’avais la tête haute, le regard droit, l’air ni désolé, ni effarouché. Je t’ai fixé comme on fixe n’importe quel relou qui gueule en terrasse : directement. J’ai pas eu peur.

J’ai plus peur de toi, Greg. De toi, de ton corps, de ta voix, de ton amour, de ton désir. T’es plus rien, en fait. T’as jamais été grand-chose.

J’ai écrasé ma cigarette, j’ai repris ma route. Tête haute, toujours. Les bras chargés de cadeaux pour mes proches — pour des amies qui sont là depuis 15 ans, depuis avant toi.

Je suis partie, et toi t’es resté là.

Quel triste petit homme bruyant tu es, Greg. J’espère qu’un jour tu te tairas.

À lire aussi : « Quand j’ai vu mon violeur dans mes suggestions Facebook », un poème poignant


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Les Commentaires

23
Avatar de Luzgar
17 mars 2017 à 12h03
Luzgar
@Mymy Je me reconnais tellement dans ton témoignage. ♥ Bravo, mille bravo !
Contenu spoiler caché.
2
Voir les 23 commentaires

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