À quoi ressemble le féminisme… en Espagne (selon des expatriées)


Laurianne et Iscia sont toutes deux expatriées en Espagne. À l'occasion de notre appel à témoignage sur le féminisme dans vos pays d'adoption, elles nous ont raconté ce qu'elles perçoivent du féminisme espagnol, et comment elles y participent dans leurs régions.

À quoi ressemble le féminisme… en Espagne (selon des expatriées)Red Dot / Unsplash

La semaine dernière, nous avons demandé à nos lectrices expatriées si elles participaient aux luttes féministes de leurs pays d’adoption.

Devant la richesse de vos réponses, nous avons décidé d’en faire une série d’articles ! En voici le premier volet : deux françaises installées en Espagne nous parlent de la manière dont elles y vivent leur féminisme, depuis leurs régions respectives.

Iscia* et Laurianne* nous ont raconté comment elles perçoivent chacune la lutte pour les droits des femmes dans leur pays d’accueil. Ce qu’elles en savaient avant de partir, ce que la réalité leur a montré… Mais aussi ce qui les a changées, et ce qui devrait inspirer le féminisme hexagonal.

France —  Espagne, mêmes combats ?

Laurianne* était déjà féministe avant de s’expatrier. Elle vit à Málaga, en Andalousie, depuis un an et demi et avant de s’y installer, elle raconte qu’elle imaginait l’Espagne être très « en avance » sur les luttes féministes. Un sentiment qu’Iscia a partagé, et qu’elle explique :

« J’avais une vision très progressiste de l’Espagne, qui a été un des premiers pays européens à légaliser le mariage homosexuel. Pour moi, c’était un lieu de libertés, un peu à l’image de la Movida (tournant culturel de la société espagnole après la mort du dictateur Francisco Franco et de la mise en place de la démocratie, ndlr). »

Après quelques temps, Laurianne note finalement une certaine ressemblance entre les grands axes de bataille qu’elle a connu en France et ceux qu’elle à découvert en péninsule Ibérique.

« En Espagne, l’égalité salariale entre les femmes et les hommes n’est pas encore atteinte : les femmes gagnent en moyenne 11.9% de moins que leurs collègues masculins.

L’avortement y est légal, mais les informations sur cette pratique restent assez difficilement accessibles : si une femme cherche des informations sur l’avortement sur Google, la première page qu’elle va trouver est une page anti-avortement, avec des articles qui essaient de dissuader les femmes d’y recourir. D’ailleurs, de nombreux collectifs féministes (surtout catalans) soulignent que l’Espagne a de nombreux progrès à faire sur ce point.

On y retrouve aussi les mêmes craintes qu’en France autour des plaintes pour viol ou pour violences conjugales : la police refuse certaines plaintes, et peine à proposer un accueil et une protection aux femmes qui en ont besoin. »

Devenir féministe en Espagne

Pour Iscia*, la comparaison est plus difficile : elle ne se disait pas féministe quand elle vivait en France. C’est en s’expatriant qu’elle a fait les rencontres qui l’ont amenée à s’engager. Aujourd’hui en Espagne depuis cinq ans, elle en a passé trois à Madrid et vit, depuis deux ans, dans la région des Asturies.

« Mes grands-parents étant originaires d’Espagne, je m’y suis installée avant tout par envie de connaître mes racines : mon histoire, et l’histoire de ce pays.

Je crois que c’est lors de ma troisième année dans la capitale que j’ai découvert le féminisme. Je faisais un stage de six mois dans une fondation en défense des droits humains, et mes collègues féminines m’ont énormément appris sur moi et sur ma place en tant que personne et en tant que femme dans la société. C’est à ce moment que j’ai commencé à porter mes gafas violetas (lunettes violettes, couleur associée au féminisme en Espagne, ndlr), et que j’ai commencé à voir mon quotidien sous le prime du féminisme. »

C’est à ce moment aussi qu’elle réalise l’ampleur de la tâche des militants et militantes, notamment à travers des grands évènements qui ont marqué sa vie d’expatriée.

Des évènements féministes marquants

Elle raconte notamment les mobilisations de toute l’Espagne en 2018, lors de l’affaire La Manada  (en français, « la meute »). Lors de festivités à Pampelune, cinq hommes avaient violé une femme, mais s’étaient vus condamnés pour d’autres motifs minimisant leurs peines, suscitant la colère des féministes à travers le pays. 

« Il y a quelques années, le cas de La Manada a montré que les institutions étaient encore très machistes et que le féminisme avait beaucoup d’éducation à répandre sur la société espagnole. Suite à la décision rendue par la Cour d’appel de Navarre, les femmes sont sorties dans la rue pour faire entendre leur colère. En effet, les agresseurs ont été condamnés pour abus sexuel et non pour agression sexuelle, le tribunal ne considérant pas qu’un groupe de cinq hommes face à une femme soit vu comme de l’«intimidation ou violence ». Cette force des femmes sorties dans les rues de toute l’Espagne est quelque chose qui m’a marqué. »

Elle cite aussi la puissance du soutien aux Argentines lors de leur lutte pour la légalisation de l’avortement, qui a donné lieu à des scènes de liesse dans les deux pays.

« J’ai encore souvenir de ces images incroyables du pays où des énormes foules de femmes en violet et en vert (en soutien aux Argentines pour le vote de la légalité de l’avortement) faisaient la couverture des journaux nationaux et internationaux. Et général, les manifestations féministes me marquent beaucoup car j’ai le sentiment que la prise des rues ou les grèves, ne sont pas encore vues comme un moyen de contestation ancré dans la culture espagnole. En tant que Française en Espagne, on m’a d’ailleurs très souvent fait des éloges sur notre capacité à montrer notre mécontentement dans la rue, par la grève, par la mobilisation. Je vois que ce rapport à la rue se développe ici aussi ! Les femmes espagnoles sont à l’origine de nombreuses actions : des marches, des manifestations face aux tribunaux en soutien à des victimes, des boycotts»

Les manifestations du 8 mars en Espagne

Iscia comme Laurianne sont attachées à la particularité du 8 mars en Espagne : celle d’organiser de grandes manifestations, partout dans le pays. D’ailleurs, ces dernières années, les grèves féministes organisées ce jour-là ont fait grand bruit. Mais en 2021, ces manifestations ont été interdites ou restreintes, en raison des conditions sanitaires. Laurianne raconte sa déception quant à cette décision.

« Cette année les manifestations féministes du 8 mars qui rassemblent tant de femmes ont été interdites à Madrid, et fortement réduites dans d’autres grandes villes. L’excuse donnée a été celle de la pandémie…  Alors que le dimanche 7 mars à Madrid, des centaines de supporters de foot d’extrême-droite se sont rassemblés, et quelques semaines avant une manifestation d’extrême-droite avait aussi rassemblé énormément de personnes qui ne respectaient pas les mesures de sécurité pour la pandémie. Cette réception par l’état et les autorités a beaucoup influencé la manière dont je vois la lutte féministe. »

Différences et similitudes

S’il existe des similitudes entre les grands enjeux féministes français et espagnols, Iscia souligne toutefois des différences, notamment sur la question du travail salarié.

« Ici, les inégalités salariales se mélangent avec la précarité économique générale existante. En 2021, le SMIC a été augmenté à 950€, sachant que les loyers peuvent selon les villes coûter la moitié de ce salaire. Les femmes sont les premières à souffrir de cette précarité. Ce sont très souvent celles qui travaillent à temps partiel pour s’occuper des enfants, des personnes dépendantes, etc.

Cependant, l’Espagne est en avance par rapport à la France sur la question du congé maternité et paternité. En effet, les pères ont droit ici à un congé paternité aussi long que celui des mères : 16 semaines, ce qui est bien plus long qu’en France. »

Dans les Asturies, région rurale où elle habite, il existe aussi des enjeux féministes propres au territoire. La question de la langue locale, non reconnue comme faisant partie des langues officielles, mais aussi les droits des femmes rurales, qui diffèrent des revendications citadines, et leur représentations.

Leur féminisme au quotidien

À Malaga, Laurianne raconte des formes d’actions féministes très similaires à celles de France. Ainsi, des collectifs de colleuses ornent aussi les murs de slogan féministes.

Au quotidien, elle participe aussi à des groupes de parole surnommés des « cafés féministes ».

« On se réunit toutes les deux semaines pour parler d’un sujet qui touche les femmes, partager des connaissances, nous déconstruire… Et aussi créer un espace sain, sans violences machistes, où l’on peut discuter des choses que nous subissons parce que nous sommes des femmes. »

Iscia, quant à elle, fait tout son possible pour assister aux manifestations et aux conférences qui se tiennent dans sa région. Elle relaie les actions et les campagnes menées sur les réseaux sociaux, et s’attarde à créer, aux côtés des féministes de son pays d’adoption, un féministe intersectionnel.

« Lors des manifestations du 8 mars 2020, il y a eu des discours faits en espagnol, en asturien, la parole a été donnée aux femmes noires, aux femmes LGBTI+ et aux femmes du Sahara occidental (territoire occupé et qui lutte pour la reconnaissance de son indépendance, NDLR)…

Voir cette diversité me ramène au féminisme de France, qui doit lui aussi prendre en compte ces enjeux et travailler sur son intersectionnalité. Je rends compte, en tant que femme cisgenre, hétérosexuelle et blanche, que nous avons encore énormément de déconstruction à faire dans notre féminisme qui ne laisse pas forcément la place aux femmes noires, asiatiques, musulmanes, juives, LGTBI+… Il faut que nous nous améliorions ! »

Pour en savoir plus sur le féminisme espagnol, elle recommande d’aller jeter un oeil aux sites suivants :

« Les réseaux sociaux sont le lieu de beaucoup d’actions et de campagnes. Vous pouvez aller voir des comptes Twitter comme Locas del coño, Barbijaputa, Afrofeminas… Il y a également l’association Womens’link, qui avait créé le prix de la pire et de la meilleure décision de justice en relation avec les femmes, par exemple. »

*Les prénoms ont été modifiés

À lire aussi : Ils sont jeunes et ils ont quitté la France – Le Petit Reportage

Aïda Djoupa

Aïda Djoupa


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Commentaires

Lagertha~

Waw, j'adore cette nouvelle série, j'ai hâte de lire les suivants !

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