Avec « À quoi rêvent les jeunes filles ? », Ovidie interroge les influences sociales sur la sexualité féminine

À quoi rêvent les jeunes filles ? est un film réalisé par Ovidie, sur l’évolution des pratiques sexuelles des femmes, et leurs influences sociales et médiatiques.

Avec « À quoi rêvent les jeunes filles ? », Ovidie interroge les influences sociales sur la sexualité féminine

Ovidie est une journaliste/scénariste/écrivaine, qui se définit comme une « féministe pro-sexe ». Ancienne actrice porno, elle est très critique vis-à-vis de cette industrie, et défend le développement d’une « pornographie féminine », à destination des femmes.

Elle est passée derrière la caméra pour analyser les pratiques sexuelles des jeunes femmes nées dans les années 90-2000, les premières générations de « digital native ». Elle y interroge seulement une poignée d’intervenantes, dont deux qui sont éduquées et informées sur la sexualité ; Ortie, une jeune réalisatrice, est impliquée dans l’univers du porno, et Clarence, la tenancière de Poulet Rotiqueécrit des articles relatifs à la sexualité.

Leurs réflexions sont très intéressantes, elles ont beaucoup de recul sur la véritable influence du porno sur la conception de la sexualité et sur le rapport à leur corps.

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« La faute au porno », le nouveau « la faute aux jeux vidéo » ?

Ortie est très lucide sur l’origine des attentes qui pèsent sur les jeunes filles en France. Plutôt que d’accuser le porno, elle dirige le blâme vers le sexisme profond de la société, qui réifie et soumet le corps féminin à tous les désirs (sexuel, marchand…) sauf celui des femmes elles-mêmes.

« Les gens qui décrient le porno parce qu’il montre une image de la femme soumise, j’ai envie de leur dire : allumez la télé, regardez les pubs, on n’a pas besoin du porno pour avoir l’impression que les femmes doivent être soumises et qu’elles sont complètement [chosifiées].

Si on s’en prend au porno, comme on s’en prend aux jeux vidéo pour la violence, c’est juste parce qu’on a besoin d’un bouc émissaire pour dire « ah ben ça, c’est ce qui a amené ça dans la société », alors qu’au final, c’est la société qui a créé ça ! Mais se remettre en question au niveau de la société, c’est compliqué. Taper sur ce sur quoi tout le monde tape déjà à la base, c’est plus simple. »

Ce constat se retrouve également dans l’univers du jeu vidéo : Ovidie interviewe Mar_Lard, qui avait révélé la misogynie profondément ancrée dans ce milieu, en publiant un dossier exhaustif, lu « plus de 500 000 fois ».

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Pour autant, ce film qui se revendique « documentaire » n’est pas exempt de critiques.

À quoi rêvent… CES jeunes filles

Ovidie présente son film comme un documentaire, mais le panel de jeunes filles interrogées est très restreint, et ce sont des personnes impliquées dans l’univers du porno. Elles font d’ailleurs preuve de recul critique vis-à-vis de l’influence supposée de cette industrie sur la sexualité des jeunes, alors que l’auteure exprime un avis négatif très tranché, notamment lorsqu’elle dénonce les films de James Deen.

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Or l’un des fondamentaux du féminisme — à mon avis très humble — est d’arrêter de dire aux femmes ce qui est bon pour elles ou non, ce qui « les oppresse » ou non, et les laisser tout simplement choisir. Il y a des femmes qui aiment le porno, y compris les pratiques BDSM, la soumission… et ça n’en fait pas des mauvaises féministes, ni des victimes qu’il faudrait libérer.

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On arrive d’ailleurs à parler du porno sans complexes ni injonction, comme par exemple dans la première Émifion !

Le titre du film est trompeur, dans le sens où l’auteure prétend englober toute une génération, qu’elle présente en introduction comme « les digital natives », mais reste finalement cantonnée à un échantillon très spécifique, comme l’a souligné Juliette Lancel sur Twitter.

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Contactée sur Twitter, Juliette Lancel a accepté de détailler son analyse :

« Les propos d’Ovidie sont parfois monolithiques (à propos par exemple « des réseaux sociaux où l’on se cache et l’on se montre ») et, plus grave, parfois potentiellement culpabilisants, accentués par le ton anxiogène. C’est d’autant plus dommage que le discours se veut sex positive. Le blog d’Ovidie notamment est plein de qualités.

Et par ailleurs, il y a un vrai problème de représentations et de définitions. Peut-être parce qu’il est plus question de jeunes adultes que de jeunes filles, lycéennes par exemple (et ce sont de jeunes adultes blanches et probablement diplômées)… Elles sont toutes passionnantes, mais peut-on réduire le rapport des jeunes filles à leur sexualité à ces témoignages ? »

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Déception et frustration

Les gens qui sont familiers avec l’univers du porno seront sans doute déçus et frustrés par l’image unilatérale qui en est donnée à travers ce film. Celles et ceux qui en ont un a priori négatif seront probablement conforté•e•s par l’approche extrêmement critique d’Ovidie.

Et c’est dommage, parce que les constats qu’elle pose sont intéressants, mais il aurait fallu aller au bout de la réflexion, lorsqu’elle analyse, par exemple :

« Nous sommes passées d’une interdiction à nous intéresser au sexe, à une injonction à devenir des amantes parfaites »

…et ensuite ? Pourquoi s’en prendre à l’industrie, puisque ses dérives sont peu ou prou les mêmes que celles que l’on retrouve dans d’autres domaines artistiques, culturels, commerciaux de la société ?

On avait bien ri (un peu jaune) avec le test Fashion or Porn ?, qui moquait l’appropriation des codes du porno par les publicitaires, et qui témoigne en fait du phénomène qu’Ovidie effleure dans son film : la chosification, l’utilisation permanente des corps féminins ne sont que les symptômes du sexisme profondément ancré dans la société, ils n’en sont pas la cause !

Dans une interview accordée à L’Express, Ovidie avait expliqué le questionnement qui avait motivé son projet :

« Les médias accusaient une fois de plus le porno, au lieu de se questionner sur ce qu’il reflète de notre société, au même titre que la publicité ou le cinéma classique. Pourquoi cette génération-là regarde ce type de porno, et éventuellement, le reproduit ? »

Mais lorsqu’elle conclut son film, elle s’arrête finalement à mi-chemin dans l’analyse :

« Avant on encourageait les filles à être de parfaites fées du logis. Aujourd’hui, on leur explique que « la pipe est le ciment du couple* ». Finalement, c’est un peu la même idée »

*Référence à un dossier « sexualité » du magazine ELLE, qui avait titré que la fellation est « le ciment du couple », ou comment distiller une nouvelle injonction pas très subtilement, en impliquant que si tu ne suces pas ton mec, t’es aussi has been que les baskets à scratch.

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Comment notre génération se débat-elle avec ces nouvelles injonctions contradictoires (pas facile d’être l’épouse, la mère, la prude et la putain !), à quel(s) degré(s) les différentes jeunesses de France sont-elles affectées par cette pression ? Il aurait fallu sortir de la sphère des jeunes femmes blanches éduquées, féministes, familières de l’univers de la pornographie, pour espérer dresser un tableau plus fidèle.

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À quoi rêvent les jeunes filles ?, sur YouTube

Diffusé mardi 23 juin dans Infrarouge, le film d’Ovidie est disponible sur YouTube (mais restreint à un public majeur). À toi de t’en faire une idée, et viens ensuite en débattre dans les commentaires !

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Voici le dernier commentaire en date :

  • Naphtalyne
    Naphtalyne, Le 30 août 2015 à 22h54

    Pour ma part je suis en train de regarder le documentaire, et je l'ai stoppé net lorsqu'une des participantes a clairement mentionné le fait que la bisexualité est une tendance "à la mode". Je rejoins ce qu'a dit @Colune dans son commentaire : la bisexualité n'est pas une tendance ou une mode.

    Les jeunes filles ou les femmes qui essayent de coucher avec une autre femme (soit en présence de leur conjoint, soit parce qu'elles veulent tenter une nouvelle expérience) ne sont pas spécialement bisexuelles. Je pense que c'est le fait d'essayer le trio qui est une tendance, à mon avis Clarence a du se mélanger un peu les pinceaux (je l'espère) car je suis un peu outrée de voir que ma sexualité est perçu comme quelque chose qui ne fait pas partie de moi mais comme "un truc que je fais pour suivre une mode".

    Bref, petit coup de gueule sur un mini-passage, mais il était nécessaire haha !

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