Je suis bègue — Témoignage

Cheeky moony a commencé à bégayer au collège, ce qui a eu pour conséquences des années de scolarité difficile. Elle vous raconte comment elle a appréhendé son bégaiement, et appris à vivre avec.

Je suis bègue — Témoignage

Selon ma mère, j’ai commencé à bégayer à la fin de la primaire puis en cinquième — mais c’est difficile de savoir car je ne bégayais pas à la maison.

Selon l’Association Parole Bégaiement, le bégaiement est :

« un trouble du flux ou rythme de la parole, caractérisé par des répétitions de mots, de syllabes et de sons (phonèmes), par des prolongations de sons, des arrêts et des blocages qui donnent l’impression d’un effort. Le comportement d’effort peut aussi se manifester par des tensions respiratoires, des mouvements involontaires du visage ou du corps, etc. Le bégaiement peut aussi paradoxalement passer inaperçu, la personne qui bégaie parvient à le dissimuler en utilisant différentes stratégies – on parle alors de bégaiement masqué. »

La difficulté du bégaiement réside souvent en ce qu’il est « un trouble qui apparaît dans la communication. On ne bégaie généralement pas lorsqu’on parle seul, lorsqu’on s’adresse à un animal ou à un très jeune enfant, ni quand on chante ou joue du théâtre. » D’ailleurs, « Un certain nombre d’acteurs bégaient dans la vie mais pas sur scène ». 

Mon premier souvenir à propos du bégaiement, c’est lorsque mon frère se moquait de moi en disant que je parlais « comme Canal+ » — soit que je bredouillais, et qu’on ne comprenait rien. C’était au collège, quand j’étais en cinquième. C’est là que le bégaiement a vraiment commencé.

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Scolarité et humiliations

Comme je ne parlais pas en cours, ma prof d’anglais pensait que je ne comprenais rien. Elle m’humiliait et demandait à ce que j’arrête de la regarder d’un air condescendant. Elle a même convaincu ma mère de demander à ce que je passe un test auditif ; cette prof me pensait sourde. Ma mère ne comprenait pas mais ça ne coûtait rien de faire ce test, et puis ça pouvait empêcher la prof de continuer ses moqueries. Je lui ai ensuite donné les résultats du test, bien entendu négatifs. Cela ne l’a pas empêchée de continuer, ni de m’humilier.

Je crois que c’est à partir de ce moment-là que je n’ai plus aimé l’école ; j’aimais les cours mais la structure, non. Je feignais d’être malade pour essayer d’y échapper, et bien sûr cela ne fonctionnait pas. Ma mère m’a proposé de voir une orthophoniste, et j’ai refusé. Cette période reste étrangement floue, je crois que j’occultais les choses négatives, j’ai l’impression que rien ne m’atteignait.

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Je me souviens juste de quelques autres épisodes. Par exemple en cours de français de quatrième, il fallait présenter un livre en en faisant une fiche de lecture. Ensuite nous devions lire un passage du livre en classe à voix haute. Pendant ce temps-là, les élèves faisaient un autre travail, ce qui évitait une certaine pression visuelle. Vint mon tour. J’ai lu mon texte, puis ma prof m’a coupée et dit qu’elle pouvait me donner 5/10 comme 10/10, que c’était à moi de choisir, et elle m’a demandé de relire. Je me suis exécutée, et j’ai finalement eu 5/10.

Cependant, je tiens à dire que durant mes années collèges, j’ai toujours eu des amis et je n’ai jamais été mise à l’écart, heureusement. Puis je suis allée dans un lycée hors de mon secteur géographique. Habitant à la campagne, il était pour moi immense, et il y avait beaucoup de nouvelles personnes.

Pour le premier cours de français de seconde (et oui, toujours le cours de français), la prof nous a demandé de lire un texte sur le Moyen Âge découpé en paragraphes. Chaque élève devait lire un passage. Plus mon tour approchait et plus j’étais envahie d’une sensation de malaise. J’ai commencé à avoir mal au ventre, à transpirer, à trembler, mon cœur battant trop vite sans que j’arrive à le ralentir.

Mon tour a fini par arriver et j’ai essayé de me calmer, de me dire que j’allais y arriver. J’ai eu du mal à démarrer, j’ai répété le premier mot puis buté sur quasiment tous les suivants. Ce paragraphe m’a semblé interminable, tandis qu’autour de moi j’entendais quelques rires étouffés et le silence (gêné ?) de la prof. Et puis je l’ai fini, enfin. Il a alors fallu relever les yeux, regarder les autres, c’était insoutenable. Après ça c’est le trou noir, je ne me souviens de rien, rien d’autre que moi pleurant dans mon lit ce soir-là .

D’où vient le bégaiement ? La même association explique :

« On insiste actuellement sur l’incidence probable d’une composante génétique et sur l’existence d’un terrain familial. Statistiquement, un parent bègue a trois fois plus de risque d’avoir un enfant qui bégaie. Si ce terrain prédisposant amène à être particulièrement vigilant, il n’est en rien une condition suffisante pour qu’apparaisse un bégaiement. De même, la recherche scientifique actuelle se concentre sur une base neurologique invoquant l’idée d’une fragilité constitutionnelle, fragilité sur laquelle se greffent d’autres facteurs. Ceux-ci peuvent concerner l’enfant (retard de parole, tempérament…) ou son environnement (événements familiaux, réactions de son entourage à sa difficulté.) Le bégaiement est un trouble où les aspects neurologiques et psychologiques interagissent constamment. »

À lire aussi : Les agressions quotidiennes vues par la psychologie

Surmonter son bégaiement

C’est à cette période que j’ai finalement commencé ma thérapie avec une orthophoniste spécialiste du bégaiement. Lors de notre premier rendez-vous, j’ai beaucoup pleuré et cela m’a fait énormément de bien. J’ai ensuite vu cette orthophoniste pendant quatre ans, avec des pauses plus ou moins longues. Elle m’a redonné confiance en moi et m’a permis d’être plus sereine. Elle m’a vraiment beaucoup apporté et je lui en serai définitivement reconnaissante !

Au lycée, mon bégaiement s’est atténué, entre autres parce que j’ai fait un bac littéraire option art. C’était une petite classe de vingt personnes, devant laquelle j’ai dû parler, faire des exposés et du théâtre, et ça ne m’a pas spécialement déplu pour la première fois depuis bien longtemps. Je ne sais pas si c’était dû à la filière, mais il y avait une bonne ambiance et peu ou pas de jugement. Ce bac m’a permis d’acquérir confiance en moi et ouverture aux autres, ce furent des années qui m’ont énormément aidée.

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La prise en charge du bégaiement se fait par des thérapies, selon le bégaiement de chacun•e. L’Association Parole Bégaiement explique en effet que :

« Le bégaiement se définit comme une perturbation durable et fluctuante de la parole (blocages, prolongations, répétitions insistantes – qui peuvent parfois être masquées par la personne qui bégaie) associée à divers éléments spécifiques : comportementaux, cognitifs, affectifs. La prise en charge thérapeutique doit tenir compte de ces différents aspects, dans des proportions qui varient en fonction de la particularité de chaque personne bègue. »

Ces thérapeutes sont « Des professionnels médicaux (les phoniatres) et paramédicaux (orthophonistes en France, logopédistes en Suisse, logopèdes en Belgique) », et ils visent :

  • Une confiance retrouvée — L’information donnée sur le bégaiement parallèlement à la prise en compte du bégaiement particulier du patient permet dès le départ une mise à plat et une dédramatisation du trouble. La reprise en main de cette parole qui échappe est un des principaux axes de traitement.
  • Une parole « normale » — L’ensemble de la thérapie vise à redonner une parole souple, fiable et spontanée qui permette au patient de s’exprimer comme il le souhaite même si des dysfluences persistent. Celles-ci sont alors au second plan, ne venant plus entraver la communication. Sortir du bégaiement mobilise des processus de changement qui demandent du temps pour se mettre en place.

De plus :

« En-dehors des prises en charges globales, d’autres interventions ciblent des aspects plus particuliers du bégaiement. Des médicaments agissent sur la fluidité de la parole dans des cas qui restent limités – et non sans effets secondaires. De même, celle-ci peut être améliorée ponctuellement par des appareils auditifs qui perturbent la perception de sa propre voix.

Pour d’autres, des activités comme le chant ou le théâtre apportent une aide en développant le plaisir vocal.

Les domaines cognitifs, comportementaux et affectifs peuvent également faire l’objet d’une démarche thérapeutique (thérapie cognitivo-comportementale, psychothérapie, psychanalyse, art-thérapie…) sans référence directe au bégaiement. La demande du patient n’est pas axée sur le bégaiement, mais des répercussions positives sont susceptibles de se produire en profondeur sur la parole. »

Le bac en poche, je suis partie en remise à niveau scientifique couplée à une première année de licence de biologie pour devenir psychomotricienne. Cependant cela ne s’est pas passé comme prévu, et je me suis finalement retrouvée uniquement en première année de biologie. J’ai donc changé d’orientation pour le social. J’avais aimé la fac car je n’avais pas à présenter d’oraux et d’exposés, mais c’est différent en BTS.

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En effet, je suis actuellement en deuxième année de BTS économie sociale et familiale, et j’envisage de passer un diplôme d’État de conseillère en économie sociale et familiale.

Avec le BTS, je me suis retrouvée dans une classe et j’ai l’impression de revenir au collège : les profs nous demandent de lire des textes à voix haute en classe et c’est toujours aussi anxiogène. J’ai d’ailleurs prévenu une professeure que je bégayais, et je lui ai demandé de ne pas me faire lire en classe. Elle a accepté sous condition que je participe davantage… ce que je comprends, mais j’ai l’impression qu’elle me fait du chantage. De plus, elle ne respecte pas toujours cet accord : il y a peu elle m’a demandé de lire à voix haute. Heureusement une camarade a lu à ma place, mais ces cours sont pour moi une source de stress. Par chance, d’autres professeurs à qui j’ai parlé de mon bégaiement sont plus compréhensifs.

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Le bégaiement au quotidien

Lors de mon premier stage, j’ai prévenu ma maître de stage de mon bégaiement mais pour le deuxième, que je suis actuellement en train de faire, je n’ai rien dit. J’essaye de maîtriser mon bégaiement et de parler plus lentement mais mon maître de stage est très speed et aime que les choses soient concises — c’est un combat au quotidien. Avec le public que j’ai eu en stage (des personnes souffrant de handicap et en situation de précarité), cela ne m’a sinon jamais causé de difficultés. Je dirais que c’est plutôt une chance finalement : avec mon bégaiement, j’apprends à devenir une personne plus bienveillante et attentive.

Par ailleurs, mon bégaiement ne m’a pas empêchée de travailler en tant que chargée d’assistance sur une plateforme téléphonique pendant trois mois, même si certaines remarques de clients ont été blessantes…

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Au quotidien, je gère mon bégaiement en parlant moins vite et en ne me précipitant pas sur les mots. Je contrôle beaucoup ma parole et j’essaye de la ralentir en préparant mes phrases : j’ai remarqué que lorsque je souhaite relater une histoire, je m’embrouille, je ne sais pas par où commencer ni comment amener mon propos. Je pratique aussi le yoga et la natation afin de gérer mon souffle et de me relaxer. Par ailleurs j’ai besoin de beaucoup de sommeil car je me fatigue assez vite et le bégaiement s’accentue lorsque je suis fatiguée.

En groupe, je parle peu car mes mots s’emmêlent, je suis confuse et perds mes moyens. Je me sens plus à l’aise en conversation en face à face, mais même là il m’est toujours difficile de parler de moi. Je suis cependant suivie par une nouvelle orthophoniste qui m’aide beaucoup. J’ai appris de nombreuses techniques comme l’Erasm, mais il est plus aisé de le pratiquer en thérapie que dans la vie réelle. Le bégaiement a un impact sur la confiance en moi, de façon fluctuante selon les moments, et l’orthophoniste m’aide à relativiser.

L’Erasm (Easy Relax Approach Smooth Movement), est ce que l’on appelle une technique motrice de fluence. Parole de bègue explique :

« L’ERASM, inventé par le professeur Hugo Grégory lui-même bègue, et enseigné à North Western près de Chicago, consiste à diminuer la tension portée sur le premier phonème de mot en pensant à la transition vers le deuxième, le reste du mot étant émis normalement. Souvent, le bégaiement entraîne des blocages sur le premier phonème, l’ERASM permet d’avancer dans la dynamique du mot. L’ERASM peut être utilisé à tout moment dès que le risque de bloquer se fait sentir. »

Si vous connaissez une personne qui bégaie, je vous conseille de faire attention à certains détails qui peuvent à mon sens l’aider :

  • Ne faites pas comme si le problème n’existait pas. Parlez avec la personne du bégaiement : elle sera surprise de savoir que vous connaissez ce trouble et se sentira plus à l’aise. Cela lui montrera que vous vous souciez d’elle et que vous êtes prêt•e à l’aider à appréhender son bégaiement.
  • Ne lui dites pas de se calmer, de parler moins vite ou de prendre le temps de respirer : elle n’en est pas forcément capable, et cela lui mettra une pression supplémentaire.
  • Parlez lentement et doucement devant elle, cela lui permettra de se sentir à l’aise.
  • Prenez le temps de répondre à ses questions. Elle verra qu’il lui est inutile de se précipiter et qu’elle peut bénéficier d’un temps de pause et de réflexion avant de se lancer.
  • Ne vous moquez pas de son bégaiement, montrez-lui que vous l’acceptez comme elle est.
  • Soyez patient•e.
  • Lorsque la personne parle, accordez-lui toute votre attention ; ne l’écoutez pas d’une oreille distraite, cela ne ferait qu’accentuer son bégaiement. Écoutez-la attentivement.
  • Gardez un contact visuel même quand elle bégaye.
  • Ne l’interrompez pas quand elle parle.

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Voici le dernier commentaire en date :

  • DoctorBowie
    DoctorBowie, Le 11 août 2016 à 8h01

    Je suis bègue depuis de nombreuses années et ça m'a fait du bien de lire l'article, je me suis reconnue dans plusieurs situations, et j'ai contracté le bégaiement vers la même période que la Mad qui témoigne. D'ailleurs merci à elle ! <3
    Je suis très à l'aise pour lire de manière claire et concise, mais pour parler c'est clairement autre chose.
    Je pense que ce qui fait le plus mal lorsqu'on bégaie, c'est sentir que l'interlocuteur ne comprend pas un traitre mot de votre part.
    Je me casse la tête pour formuler plusieurs fois une petite phrase tout simple pour qu'au final en découle quelques mots en charabia. Et alors pour participer en classe, ou prendre part à un débat oral, c'est toute une épreuve.
    J'ai commencé le théâtre il y a un bout de temps déjà, je me souviens que les premières séances étaient un calvaire pour moi, entre exercices d'articulation et exercices d'improvisation, je me décrédibilisais constamment en une fraction de seconde devant la troupe.
    Comme je l'ai dit plus haut en début de message, j'arrive très bien à parler devant plusieurs personnes lorsque je dois faire une lecture, ou que je récite un texte. La fois la plus marquante était ma première fois sur scène, je jouais devant un amphithéâtre de 400 personnes de mon lycée, je n'ai même pas ressenti une once de trac, ni de timidité, j'étais assurée et prête à faire des merveilles, ce qui a été le cas. Mais dès la fin du spectacle, le contraste entre mon personnage et le moi de la vie réelle resurgit lors des remerciements et de la conférence d'après spectacle avec le public.
    Je suis une fille qui a pleins de choses à dire constamment (pas tout le temps intéressantes je l'avoue hehe),mais je ne peux pas exprimer tout ce que je veux parce que je ne sais pas comment les formuler, et alors même avec un petit grain d'adrénaline, ce qui arrive quand je suis pressée ou énervée, j'arrive encore à faire beaucoup de pauses, à hacher les mots et voir même inverser les sons. Etre bègue, c'est avant tout être contraint, d'être limité dans sa parole. C'est exactement ce que l'article disait : 'Un certain nombre d’acteurs bégaient dans la vie mais pas sur scène'
    Je suis extravertie à 2000%, mais beaucoup de personnes pensent que je suis mal à l'aise à cause du bégaiement. Alors ça va du "Rooh c'est tout mignon, ça te fait un charme" à l'imitation caricaturale qui, je ne vais pas vous le cacher, ne me fait pas rire du tout. Heureusement, la plupart des personnes avec qui j'ai échangé furent bienveillantes à mon égard.
    Souvent ça fait rire les enfants, ce qui me fait plaisir, mais quand ça touche aux adultes et les gens de mon entourage, là tout de suite, tu te sens vraiment différent. Je sais que j'ai un long chemin à parcourir pour en venir à bout, et je sais aussi qu'au fil du temps je vais réussir à l'accepter, d'ici l'arrivée.

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