J’ai eu une mauvaise mère et je refuse d’en devenir une


Aliénor a souffert de l'attitude de sa mère envers elle. Une situation qu'elle ne souhaite pas reproduire, dans tous les sens du terme.

J’ai eu une mauvaise mère et je refuse d’en devenir une

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Elle ne l’a pas fait exprès. Elle voulait être une bonne mère, « tout l’opposé de la sienne ». Qui elle-même avait essayé de ne pas être… comme la sienne.

Car voyez-vous, dans ma famille, on mange ses enfants.

C’est pratique, un enfant, quand on a faim. Ça ne peut pas s’enfuir, ça ne peut pas se battre, résister – ou alors peut-être un peu – mais ça finit par rentrer le soir dans la maison du parent affamé, où les portes se ferment pour la nuit.

Le monstre est à l’intérieur.

Ma mère, une mangeuse d’enfants

D’où venait la faim désespérée de ma mère? De quoi avait-elle tant besoin?

Elle voulait être aimée, soutenue, comprise, vue telle qu’elle était. Elle voulait quelqu’un qui reconnaisse ses blessures, quelqu’un qui lui promette que les choses s’arrangeraient, quelqu’un qui la console, la rassure, la guide dans la vie. Quelqu’un qui l’aime inconditionnellement.

En gros, une mère.

N’ayant reçu aucun de ces cadeaux onéreux de la part de sa propre mère, elle avait développé une rage, une angoisse existentielle telles qu’elle n’envisageait les rapports humains qu’en termes de sustentation. Qui allait la nourrir? Ce n’est pas un hasard si j’ai été obsédée par les vampires dès l’âge de 6 ans.

Un beau-père froid et cassant, un mari médiocre et narcissique, des beaux-parents pervers, une sœur « supérieure » et suicidaire, un milieu mondain et obsédé par les apparences, aucune perspective professionnelle – son éducation dans un couvent n’avait d’autre but que de la préparer à être une bonne épouse (ironiquement)… même son thérapeute l’avait mise sous cachetons pour lisser les aspects les moins acceptables de son besoin vital.

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Ma naissance, une façon d’exister pour ma mère

Et un beau jour, l’enfant paraît. L’incarnation même de la vulnérabilité. Tout d’un coup, la mère n’est plus en bas du totem de la puissance, tout d’un coup, un pouvoir illimité lui est donné. Elle a payé avec son corps et maintenant, enfin, après ces décennies de solitude et d’incompréhension, elle reçoit un cadeau. Un être qui l’aimera inconditionnellement car sa propre survie en dépend.
Et là, elle fait face à un choix : est-ce qu’elle mange l’enfant, ou est-ce qu’elle nourrit l’enfant ?

J’ai vu ce combat faire rage dans les yeux de ma mère toute ma vie. Je l’ai vue essayer d’être « une bonne mère ». Je l’ai vue perdre cette bataille jour après jour. Je l’ai entendue me dire froidement qu’il lui était insupportable que je sois aimée par mon père ou mes grands-parents, car elle-même ne l’avait pas été. Je l’ai vue me mettre en danger, puis me gifler quand je ne me défendais pas.

Je l’ai vue insulter et humilier mes amis, car je lui devais la préséance de mes affections. Je l’ai vue me manipuler et me réduire, m’attaquer et me détruire – et je me laissais faire car c’était le prix de ma venue au monde. Je la laissais faire car je voyais bien qu’elle ne pouvait pas se contrôler. Je la laissais faire car elle me terrifiait.

« Quelle chance tu as d’avoir eu une mère comme moi ! »

Ma mère disait : « Être enceinte, c’est comme avoir un cancer. »
Ma mère disait :  « Tu te plains d’être tombée dans les mains de pédophiles ? Et alors ? Tais-toi ! Ça m’est arrivé aussi – est-ce que je me plains, moi ?! »
Ma mère disait, en bonne baby boomer : « Ma génération a été la génération la plus sacrifiée de toutes. »
Ma mère disait : « Tu es égoïste. »
Ma mère disait : « Quelle chance tu as d’avoir eu une mère comme moi- tu n’auras jamais besoin d’aller en thérapie car tu as eu une enfance heureuse. »

Et puis un jour, je suis partie à l’autre bout du monde, je m’y suis plu et j’y suis restée. Inconsciemment, sans le décider, j’ai arrêté d’envoyer des nouvelles. Ma famille a disparu de ma vie, sans efforts ni douleur.

De jour en jour, perceptiblement, j’ai commencé à me sentir mieux. J’ai pris des décisions, trouvé une maison, un boulot, des amis et – miracle – un homme merveilleux. Et je savais que toutes ces choses n’auraient jamais pu arriver tant que j’étais sous le regard si souvent malveillant de ma mère.

Couper les ponts pour renaître et vivre

Récemment, mon thérapeute m’a dit avec gentillesse que ma mère était sans doute « borderline ». Ça m’a collé un grand coup, et des souvenirs très prudemment enfouis commencent à reparaître. C’est loin d’être agréable, mais c’est indispensable et salvateur. Il est temps.

Suis-je en colère ? Non, pas du tout, ou pas encore… On verra.
Suis-je fatiguée du mythe de l’amour maternel, le seul vrai, pur, authentique ? Tellement.
Suis-je au fond de mon lit les jours de fête des mères, Noël et anniversaires ? Oui.
Suis-je triste quand je me souviens de cette photo de ma mère, enfant, habillée en gitane, couverte de bijoux, drôle, impérieuse, belle, vaniteuse, vivante ? Oui. Je me demande ce que cette femme aurait pu devenir si elle avait été heureuse.

Mais cela ne sera plus jamais ma responsabilité. Je déclare forfait. Et je commets un suicide de ma lignée familiale. Au moins, quand il n’y a plus d’enfants, on arrête de les manger.

le mot de Justine, psychologue clinicienne

En mentionnant la possibilité d’une mère « bordeline », la thérapeute de cette Rockie évoque un « trouble de la personnalité borderline » qui se caractérise par une forte impulsivité ainsi qu’une instabilité dans les relations interpersonnelles, dans l’image de soi, et dans les émotions.

Selon la dernière version du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5), ce trouble est diagnostiqué lorsqu’au moins cinq des neufs symptômes suivants se manifestent :

  1. Des efforts effrénés pour éviter les abandons réels ou imaginaires 
  2. Un mode de relations interpersonnelles instable ou excessif caractérisé par l’alternance entre des positions extrêmes d’idéalisation et de dévalorisation
  3. Une perturbation de l’identité (instabilité marquée et persistante de l’image de soi ou de la conscience de soi)
  4. Une impulsivité dans au moins deux domaines potentiellement dommageables pour la personne (dépenses, sexualité, toxicomanie, conduites dangereuses, crises de boulimie)
  5. La récurrence de comportements suicidaires, de geste ou de menaces suicidaires ou d’automutilation
  6. Une instabilité affective due à une réactivité marquée de l’humeur (malaise épisodique intense, irritabilité ou anxiété durant habituellement quelques heures et rarement plus de quelques jours)
  7. Des sensations chroniques de vide intérieur
  8. Une colère intense et inappropriée ou une difficulté à contrôler sa colère 
  9. L’apparition transitoire, dans des situations de stress, d’idées persécutoires/paranoïaques ou de symptômes dissociatifs sévères

Qu’on soit véritablement « borderline » ou non, il faut toujours faire attention à l’auto-diagnostic : vous vous reconnaissez peut-être dans certains de ces critères, qui peuvent être vécus sous une forme atténuée chez les personnes qui ne sont pas concernées par le trouble. Il est important que le diagnostic soit établi par un ou une professionnelle.

Comme Aliénor, tu as une relation compliquée avec ta mère et tu en as souffert ? Viens en parler dans les commentaires !

Une madmoiZelle

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