Pourquoi les personnages noirs de Disney/Pixar ne restent-ils jamais humains ?


Soul est le premier film Pixar à avoir un héros noir, mais il tombe dans un travers déjà présent chez Disney : ce personnage, à l'image de Tiana dans La Princesse et la Grenouille, n'est que rarement humain...

Pourquoi les personnages noirs de Disney/Pixar ne restent-ils jamais humains ?
Attention spoilers

Cet article révèle des points-clefs de l’intrigue du film Soul.

Ça fait toujours quelque chose, une première fois. Et avec Soul, sorti le 25 décembre dernier sur Disney+, Pixar marque une double première fois : premier long-métrage ayant un personnage principal noir, et premier coréalisateur afro-américain en la personne de Kemp Powers, également impliqué dans l’écriture du scénario.

Soul promettait de clore la difficile année 2020 avec la recette dont Pixar a le secret : un film familial qui parlera aux plus jeunes comme aux adultes, et offrira de touchantes réflexions sur le sens de la vie, faisant couler quelques larmes dans les chaumières du monde entier. Mais la promesse était double, cette fois-ci, puisque Soul est aussi l’occasion de permettre à tout un public, sévèrement sous-représenté dans le cinéma d’animation, de se reconnaître dans un héros qui leur ressemble : Joe Gardner.

Cette promesse de représentation se heurte à un écueil de taille : Joe quitte rapidement son corps pour se transformer en âme puis en chat. Après La Princesse et la Grenouille, pourquoi a-t-on encore un personnage principal noir qui n’est pas humain pendant la majorité du film ?

Soul, un héros noir signé Pixar, mais…

Lorsqu’on demande à Claire Diao (critique de films, membre de l’Académie des Césars et cofondatrice de la revue Awotele dédiée aux cinémas d’Afrique) ce qu’elle a pensé de Soul, sa voix s’anime un instant… avant que le soufflé ne retombe.

« J’attendais beaucoup ce film, j’avais vraiment hâte de le voir, surtout qu’en 2020, avec la crise sanitaire, peu de longs-métrages sont sortis. J’avais vu plusieurs images de “Soul”, mettant toutes en scène le personnage principal noir, Joe Gardner, dans son univers musical, donc je pensais que l’intrigue tournerait autour du jazz.

Mais au visionnage… déception. Très rapidement, Joe meurt et on ne le suivra plus dans son corps jusqu’à la quasi-fin du film, donc exit la perspective d’avoir un personnage principal afro-américain…

Je me suis dit “Pour une fois qu’on a un héros noir, on se fait carotter : ils nous envoient dans un monde parallèle où on ne le voit plus !” »

Soul, la déception d’une non-représentation

En effet, lorsque Joe meurt, il atterrit (après quelques pirouettes posthumes) dans le monde des âmes non-incarnées, où il prend la forme d’un être bleuâtre à l’aspect rebondi. Il rencontre 22, une âme qui ne veut pas vivre sur Terre et n’a aucune passion ; celle-ci s’incarne par erreur dans le corps du héros, qui devient, lui… un gros chat.

Le chat dans le film Disney Pixar : Soul

Joe Gardner est à droite sur cette image.

Le racisme n’est clairement pas le sujet de Soul, et en soi, ce n’est pas un problème — au contraire, les personnes appartenant à des minorités sociales méritent de ne pas se voir représentés que par le prisme des discriminations qu’elles subissent. Mais le long-métrage aurait pu représenter une réalité plus proche de la vie des vrais hommes noirs dans le New York du XXIe siècle.

La discrète réplique de Soul évoquant l’identité de Joe (« Je galère déjà assez en temps normal à avoir un taxi »), ne suffit pas à remplir les espoirs de Claire Diao.

« La déception, c’est qu‘on croyait voir un film sur les afro-américains, avec de la musique afro-américaine, des voix afro-américaines, des éléments de la culture afro-américaine, et au final… ce n’est pas la direction du projet. »

Soul, une actrice blanche dans le corps d’un personnage noir

Si Claire Diao évoque « des voix afro-américaines », c’est parce que l’âme égarée 22 est doublée par une actrice blanche, Tina Fey (30 RockLolita malgré moi) — une dynamique qui se reproduit dans la version française puisque sa voix est celle de Camille Cottin, alors que c’est Omar Sy qui incarne le héros.

Et le fait que 22 s’empare du corps de Joe n’a pas été bien accueilli par tout le monde : certains ont des réminiscences du film d’horreur anti-raciste Get Out, d’autres comme Kirsten Acuna, journaliste chez Insider, sont plus catégoriques.

« Qui s’est dit que ce serait une bonne idée de mettre une femme blanche dans le corps d’un homme noir ?! »

Soyons exactes : 22 n’est pas, à proprement parler, un personnage de femme blanche, c’est une âme désincarnée, sans genre ni couleur de peau (ni peau, d’ailleurs). Elle explique à Joe que si elle a la voix « d’une femme blanche d’âge moyen », c’est parce que c’est celle qui semble le plus horripiler les gens !

Sur ce choix de scénario, Claire Diao reste prudente : difficile de juger sans avoir été dans les coulisses des castings, même si on peut se poser des questions plus larges sur le doublage des films d’animation en général.

« 22 reste un être de fiction plus bleu qu’autre chose, même si son identité vocale est celle d’une actrice blanche. Comme d’habitude, la grande question est : a-t-on choisi la personne la plus talentueuse pour ce rôle, ou est-ce qu’on a favorisé une professionnelle blanche ? Est-ce qu’une actrice afro-américaine aurait pu doubler 22 ?

Et ça, on ne le sait pas pour “Soul”. Mais de telles interrogations peuvent ouvrir le sujet plus vaste de la diversité dans le milieu du doublage, ce qui est toujours intéressant à analyser. »

En 2018, le spécialiste Rudy Gaskins expliquait à NBC News que même s’il n’existe pas de statistiques sur la diversité parmi les comédiens et comédiennes de doublage, « historiquement, ce sont des personnes blanches qui doublaient toutes les voix, y compris ces horribles imitations du langage supposé des personnes asiatiques, noires, latino-américaines ou native américaines » — ce qui a d’ailleurs donné lieu récemment à plusieurs polémiques et changement de castings aux États-Unis.

Le fait que 22, dans le corps de Joe, débloque plusieurs des chaînes qui l’entravaient — elle parle franchement à sa mère, elle se lie enfin avec son barbier — a aussi fait grincer quelques dents, tout comme le temps passé à régler les problèmes de la jeune âme en s’éloignant des objectif du héros. Toujours chez Insider, Kirsten Acuna déplore :

« Le premier film Pixar avec un héros noir devrait célébrer l’expérience d’un homme noir et se focaliser sur ses rêves, ses désirs. À la place, la vie de Joe passe au second plan afin qu’une femme blanche trouve ce qu’elle veut faire de sa vie.

Si ça, c’est pas une métaphore de notre société… »

Les films d’animation et les personnages noirs dépossédés de leurs identités

Joe Gardner se changeant en âme puis en chat, ce n’est pas un détail anodin. Car lorsqu’on parle de représentation, on ne parle pas seulement de montrer : on représente.

Empêcher Joe Gardner de vivre sa vie d’homme noir, c’est aussi ne pas représenter une certaine réalité, comme l’explique le journaliste Andrew Tejada en comparant Joe de Soul à Tiana, de La Princesse et la Grenouille — la première héroïne noire de Disney, changée elle en batracien pendant la majorité du film.

« Une fois que les personnages [noirs] ont changé de forme, le film n’a plus à s’occuper des problématiques liées à leur identité. […]

Une partie des gens qui vont voir le film n’ont jamais affronté les mêmes obstacles que Tiana, n’ont jamais vu leurs ambitions freinées et leurs carrières entravées par le racisme ou le sexisme systémique. Et s’ils se retrouvaient devant un film qui passe la moitié de son temps à montrer à quoi ressemble cette expérience, à leur faire ressentir cette réalité, ces gens-là comprendraient et apprécieraient davantage ce qu’une femme noire, comme Tiana, doit affronter.

D’un autre côté, il y a des gens dans le public qui vont se reconnaître immédiatement dans l’histoire de Tiana et y trouver des parallèles avec leur propre vie. Voir Tiana surmonter les obstacles qui l’empêchent d’ouvrir son restaurant pourrait les inspirer. […]

Quand les personnages racisés perdent leurs identités, le public perd une opportunité d’absorber des leçons importantes et d’observer d’autres réalités. »

Évidemment, tous les personnages racisés ne subissent pas le même destin ; Vaiana (Moana), par exemple, n’est jamais transformée en animal. Et bien sûr, il y a aussi des personnages Disney/Pixar blancs qui passent le film dans un autre corps que le leur — citons par exemple la mère de Rebelle, changée en ourse dans le film éponyme !

Mais il existe une telle galaxie de figures blanches dans le cinéma d’animation qu’il est facile d’en trouver une à laquelle s’identifier ; lorsqu’on est noir et qu’on cherche un personnage qui nous ressemble, les choses se corsent. Dommage, donc, que les deux exemples principaux chez le géant de l’animation (Tiana et Joe) ne restent pas longtemps… noirs. Tout simplement.

Après Soul, la représentation dans le cinéma d’animation doit s’améliorer

Claire Diao se creuse la mémoire lorsqu’on lui demande de penser à des films d’animation avec des personnages noirs :

« Je pense à des voix noires, comme celle de l’âne dans Shrek [doublé par Eddy Murphy, ndlr]. À Kirikou, évidemment, même si le nom est ensuite devenu une “insulte sympathique” — on se fait traiter de Kirikou “pour rigoler”…

Clairement, on est face à un manque. De plus, je regrette que l’Afrique, dans l’animation, soit encore trop souvent représentée via des animaux, ou à la limite des enfants. »

Comment changer les choses ? La professionnelle se fait rêveuse :

« J’aimerais que les histoires soient achetées, vendues, développées pour ce qu’elles sont, et que le côté couleur de peau ne soit pas une thématique : que ça devienne naturel d’avoir des histoires avec des noirs, des asiatiques, etc.

Je voudrais que l’hégémonie blanche dans le cinéma disparaisse, non pas via des luttes mais spontanément, grâce aux scénarios et les personnages proposés par des scénaristes venant de tous horizons.

À mes yeux, “Soul” est une semi-avancée. Ça reste un pas en avant puisque c’est le premier héros noir et le premier coréalisateur noir pour Pixar, ça n’a rien d’un échec ni d’un recul, mais j’espère que ça ouvrira d’autres portes et que ça encouragera une évolution du côté des studios.

En d’autres termes : à quand un personnage noir qui reste à l’image pendant tout le film ? »

En attendant que Disney/Pixar propose un tel long-métrage, citons les films conseillés par Andrew Tejada, à savoir Spider-Man: New Generation (Into the Spider-Verse) ainsi que l’oscarisé Hair Love, et ajoutons-y le très joli La Toile récemment mis en ligne sur Netflix. Autant d’œuvres animées qui ne changent pas leur personnage principal noir en animal au bout de quelques minutes !

À lire aussi : Des « Sims » à « Animal Crossing », la représentation des personnes noires avance (lentement)

Mymy Haegel

Mymy Haegel

Mymy est la rédactrice en chef de madmoiZelle. Elle est aussi dans la Brigade du Kif du super podcast Laisse-Moi Kiffer. Elle aime : avoir des opinions, les gens respectueux, et les spätzle.

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Commentaires

guerredesmiroirs

Dans les Disney qui parlent de racisme, on a The color of friendship, qui parle de 2 filles de continents différents (américain et africain) qui se rencontrent, font face à leur préjugés, et parlent un peu de la lutte contre l’Apparteid (même si c’est pas le sujet principal)
Et Ruby Bridges, un sorte de biopic sur la petite fille qui était la première Afro américaine à intégrer une école de blanc (oui, la petite sur le tableau de Norman Rockwell).
 

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