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Quand l’inclusivité devient une performance, ça se voit : l’exemple malaisant de Survivor

Dans Survivor (le Koh-Lanta américain), un détail a été modifié pour rendre l’émission plus inclusive… et rappeler que l’égalité comme argument marketing, c’est plus gênant qu’autre chose.

Quatre petites lettres qui sèment la discorde. En anglais, quand on parle de « four-letter word », on fait référence à « fuck » ou « love », mais le mot de quatre lettres qui a agité la première de Survivor saison 41 n’est pas l’un de ceux-là.

Il s’agit du sympathique « guys » — en français « les gars », « les mecs », éventuellement « les fratés » si vous êtes de Marseille.

« Come on in, guys », le slogan pas assez inclusif de Survivor

Survivor, l’équivalent américain (et vachement mieux, si vous voulez un avis peu objectif) de Koh-Lanta, est un mastodonte culturel piloté d’une main de maître par son animateur et producteur tout-puissant, Jeff Probst.

Il a notamment apposé au jeu quelques inoubliables catchphrases, dont le « Survivors ready ? Go ! » (« Survivors, prêts ? Partez ! ») accompagné d’un mouvement de bras caractéristiques qui lance les épreuves.

Quand l’inclusivité devient une performance, ça se voit : l’exemple malaisant de Survivor

Une autre de ces répliques cultes, c’est le « Come on in, guys » (« Venez là, les gars ») enjoué qu’il adresse aux aventuriers et aventurières pour les inviter à pénétrer la zone d’une épreuve.

Sauf que voilà : « guys », comme « gars » en français, est à la base un terme genré, même s’il est souvent utilisé pour s’adresser à un groupe de personnes, peu importe leur genre, et carrément parfois à un groupe uniquement composé de femmes.

Dans une démarche d’inclusivité plutôt louable, Jeff Probst s’est demandé si, en 2021, avec des castings de Survivor toujours plus diversifiés, il n’était pas temps de revoir un peu sa catchphrase pour la rendre moins genrée.

Dans une démarche marketing totalement gênante, il a décidé de faire ça… devant les caméras. Et en mettant des candidats et candidates dans la sauce.

« En tant que femme queer, je ne me sens pas exclue par “guys” »

C’est une séquence fort malaisante qui a quelque peu gâché le premier épisode de Survivor 41, une saison d’autant plus attendue qu’elle marque le retour du show après une saison 40 évènement, Winners at War, qui n’avait rassemblé que des gagnants et gagnantes de l’émission (mieux que Koh-Lanta : La Légende, vous voyez, qu’est-ce que je vous disais), et après un tournage évidemment retardé par la pandémie de Covid-19.

Parmi les nouvelles têtes de Survivor 41, on compte notamment Evvie Jagoda, une personne non-binaire qui se genre parfois au féminin, et Ricard Foyé, marié à un homme trans actuellement enceint de leur deuxième enfant.

Ces deux membres de la communauté LGBTQI+ s’apprêtent à être rigoureusement instrumentalisés par la production de Survivor.

Evvie (gauche) et Ricard (droite)
Evvie (gauche) et Ricard (droite)

Au début de l’épisode, s’adressant à ses trois équipes d’aventuriers, Jeff leur demande s’il ne serait pas temps de mettre le « guys » de son « Come on in, guys » au placard en faveur d’un slogan plus inclusif. Ce à quoi Evvie répond :

« Personnellement, je pense que “guys” ne pose pas de souci. “Come on in, guys”, c’est la réplique culte, et moi, en tant que femme — en tant que femme queer — je ne me sens pas exclue par “guys”. »

C’est une réponse à la fois légitime et prudente : être la personne minorisée encourageant le présentateur-star d’un jeu regardé par 6 millions de personnes à changer l’une de ses répliques cultes pour se montrer plus inclusif, c’est s’exposer à des vagues de harcèlement LGBTphobe, ne nous mentons pas. Et en même temps, plein de personnes qui ne sont pas des hommes n’ont pas de souci avec des termes genrés au masculin à la base.

« Personne ne désapprouve ? », demande Jeff, toujours dans cette étrange démarche de faire comme si les candidats et candidates avaient droit de vie ou de mort sur sa réplique culte alors qu’ils et elles ne lui ont rien demandé. Nul ne pipe mot. Super, l’épreuve commence !

Mais ce n’est pas fini.

« Je veux changer la phrase. »

L’épisode se déroule, les gens font connaissance, nouent quatorze alliances à la minute, déboîtent leurs noix de coco à la machette et cherchent des idoles d’immunité, bref : Survivor is back, baby ! Et on en viendrait presque à oublier ce bizarre moment où Jeff semblait nous hurler qu’il est super inclusif tout en ne changeant finalement rien à sa réplique culte (pratique).

Que nenni, que nenni. On n’en a pas fini avec ces conneries.

Deuxième épreuve, « Come on in, guys ! » retentit, les trois équipes s’avancent. Et bim, Ricard décide de remettre le sujet de la catchphrase sur le tapis. D’une voix posée, il explique :

« Je ne pense pas qu’il faut garder “guys”. J’estime qu’on devrait vraiment changer, soit en enlevant juste “guys” soit en trouvant une nouvelle phrase. Je ne suis pas à l’aise avec. La réalité, c’est que Survivor a changé en 21 ans. Tous ces changements nous permis, à nous — les personnes racisées, les personnes queer — de nous retrouver ici. »

Là encore, le sentiment est légitime : loin de nous l’idée de dire que Ricard ou Evvie ne sont pas sincères. Le candidat, lui-même homosexuel, est marié à un homme trans : les problématiques de mégenrage (le fait d’utiliser le mauvais genre en parlant de quelqu’un) et de rigidité des carcans binaires ne lui sont pas inconnues, tout comme elles ne le sont pas à sa jeune adversaire.

Le souci n’est pas dans leurs opinions divergentes, mais dans la réponse de Jeff Probst :

« C’est tout à fait vrai. Et je dois dire que je suis ravi que vous y ayez réfléchi davantage. Je suis ravi que vous ayez le courage, dans un jeu à un million de dollars où sortir du lot est toujours risqué, de remettre le sujet sur le tapis, parce que je suis d’accord avec vous.

Je veux changer la phrase. Je suis content de l’avoir prononcée pour la dernière fois. »

Et le présentateur, bravache, d’inviter celles et ceux que ça emmerde à lui écrire sur Twitter, précisant : « je ne vous lirai pas de toute façon ».

Survivor 41 - Jeff Probst Will NEVER Say
Les deux séquences compilées

Voilà, donc maintenant Jeff Probst dira « Come on in » tout court, alors que « Come on in les p’tits culs » aurait été une option tout à fait valable ET inclusive. Tout ce cirque pour retirer quatre petites lettres.

À votre avis, comment les millions de personnes regardant Survivor ont-elles pris ce petit sketch d’inclusivité gênant impliquant deux personnes appartenant aux communautés LGBTQI+ ?

Avec bienveillance et tolérance, oui, voilà, haha.

Des fans de Survivor en PLS à cause de quatre lettres

La moitié des discussions sur le subreddit Survivor râlent sur ce choix de la production (celui de mettre en scène la décision, pas le changement en lui-même), le site Gold Derby a bouclé un sondage donnant 89% de personnes estimant que « Come on in, guys » n’aurait pas dû changer… et on passe plus de temps à parler de ce microdétail que de l’épisode en lui-même.

C’est sans parler des messages haineux qui ne manquent jamais de surgir lorsque certaines personnes se révoltent face à un tout petit pas vers plus d’inclusivité, et visent en priorité les populations minorisées — les femmes, les personnes racisées, les personnes LGBTQI+.

Jeff Probst a beau agiter son @ Twitter comme un drapeau rouge, l’histoire d’Internet a montré que la haine est prompte à se concentrer sur celles et ceux qui ne sont pas un homme cisgenre blanc, hétéro, riche et puissant. Mais avec courage, Ricard garde la tête haute face aux trolls :

« Super premier épisode ! Je dis juste ça avant de m’endormir paisiblement, sachant que j’ai réussi à être candidat de Survivor, pas comme 100% des trolls… Si ne pas dire “guys” permet à ne serait-ce qu’UNE personne de se sentir incluse, alors ça vaut toutes vos conneries gênantes. »

Plus ou moins volontairement, Ricard et Evvie se retrouvent au centre d’une « discussion » nationale sur l’inclusivité, avec tout ce que ça implique d’avis nauséabonds, idées reçues, clichés insultants — un peu comme les marronniers sur l’écriture inclusive et la binarité des genres dans les médias français, quoi.

Tout porte à croire que Jeff Probst n’a pas mis les trois équipes dans la confidence de son plan avant le tournage : Ricard explique, avant de demander à retirer « guys » de la réplique, qu’il a été pris de court quand le présentateur leur a demandé leur avis plus tôt et qu’il s’en veut de ne pas avoir réagi à ce moment-là.

« Il se passait tellement de choses, j’étais sous le choc, les caméras, mes cheveux ne ressemblaient à rien, je pleurais à moitié, je n’étais pas en capacité de faire ce qu’il faut faire et je le regrette. »

En même temps, le mec débarque dans un show avec un million de dollars à la clef et encore plus de gens qui regardent, en pleine pandémie mondiale, en étant à la fois racisé, gay et en situation de handicap (il est malentendant) : peut-être que ce n’est pas le moment de lui poser des questions rhétoriques sur le caractère inclusif d’une phrase ancrée dans l’émission depuis deux décennies ?

Peut-être qu’à ce moment-là, quelques instants avant la si décisive première épreuve, ce n’est le bon moment pour personne de se poser cette question ?

Peut-être même, allons-y, que cette question aurait dû être abordée… autrement ?

L’inclusivité mérite mieux que vos gimmicks médiatiques

Le sujet est loin d’être inintéressant en soi : le média engagé pour les droits LGBTQI+ Out, par exemple, salue « une discussion essentielle sur l’inclusivité ».

De plus, Survivor n’est pas la seule émission à se poser ce type de questions ; le show RuPaul’s Drag Race a ainsi retouché ces dernières années plusieurs formulations jugées excluantes — dont « May the best woman win » (« Que la meilleure gagne ») simplement modifiée en « May the best drag queen win » (« Que la meilleure drag queen gagne ») après la participation d’un candidat transgenre.

« Changement iconique pour une réplique iconique »

Contrairement à Jeff Probst, RuPaul n’a pas forcé ses candidats et candidates à choisir s’il fallait ou non changer sa réplique au nom de l’inclusivité, une position si délicate qu’elle se résume à un « pile je gagne, face tu perds » : soit on défend le changement au risque de s’attirer de la haine, soit on défend le statu quo au risque de ne pas avoir l’air assez engagé.

La réplique a tout simplement été modifiée. Et c’est tout.

Evvie et Ricard s’en sont tirés aussi gracieusement que possible face au piège malaisant tissé par Jeff Probst, et c’est tout à leur honneur. Espérons que Survivor rendra mieux hommage aux identités LGBTQI+ et aux questions d’inclusivité, qui sont trop sensibles pour être traitées par-dessus la jambe dans une espèce de jeu malsain consistant à faire semblant qu’on doit changer une phrase alors qu’on veut changer une phrase.

Le présentateur rate ici une occasion d’user de ses privilèges : de par son identité, sa notoriété, sa richesse, sa voix porte loin. Au lieu de faire parler Ricard à sa place, il eût été bienvenu qu’il use de ses propres mots, de sa propre empathie, et fasse simplement part de sa réflexion autour de « Come on in, guys » et de son envie d’aller vers plus d’inclusivité.

À l’avenir, qu’il parle en son nom, avec courage — et en passant, qu’il n’hésite pas à aller plus loin que les mots en rendant son émission réellement inclusive, par exemple en n’obligeant pas les joueurs et joueuses à porter les mêmes sous-vêtements pendant 39 jours, causant une déferlante d’infections urinaires chez les candidates…

Mais bon : c’est sûr que c’est moins télégénique, les cystites.

À lire aussi : Du sexisme ? Dans « Koh-Lanta » ?! Pincez-moi, je rêve

Les Commentaires
11

Avatar de La Dame Grise
29 septembre 2021 à 10h47
La Dame Grise
Pas la peine de modifier la langue, déjà massacrée sur de trop nombreux fronts...

J'espère donc que tu parles et écris chaque jour le français moderne "d'origine" du XVIIIe siècle...
11
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