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« On est obligés de renoncer à beaucoup de choses auxquelles on croyait » : le ras-le-bol des profs

On dit souvent que devenir enseignant·e relève de la vocation. Mais la passion de transmettre savoirs et valeurs se heurte parfois à la réalité du terrain, surtout quand les réformes successives s’en mêlent. Quatre enseignantes ont accepté de nous parler de leur désenchantement malgré l’amour qu’elles portent à leur métier.

Gelliane, enseignante en lycée pro : « Notre métier perd de son éclat dans la société »

Je suis enseignante au lycée depuis sept ans au Kremlin-Bicêtre en lettres et en espagnol, en section Bac Pro. 

J’ai choisi ce métier pour l’envie de transmettre mes connaissances et mes passions, mais aussi par conviction, car l’éducation est essentielle à la construction citoyenne. C’est un métier humain et enrichissant. J’aime le relationnel avec les élèves, les voir progresser et évoluer. Les débuts dans le métier sont difficiles. Ce n’est pas inné de gérer une classe ni de faire face aux difficultés des élèves. Mais avec le temps, on progresse. Il y a des hauts et des bas, des moments de satisfaction et des moments de fatigue. C’est aussi un métier usant.

Aujourd’hui, je considère non seulement que le métier d’enseignant n’est pas reconnu par le gouvernement, mais qu’il est même méprisé. De ce fait, il perd de son éclat dans la société aussi, c’est la conséquence logique. 

J’ai été choquée par l’utilisation du terme de « réarmement » utilisé par Emmanuel Macron, il est totalement inapproprié et n’ai rien à voir avec l’école. Nous sommes là pour éveiller et éduquer des enfants afin qu’ils deviennent des citoyens éclairés, pas pour former des militaires. Le président prend un virage réactionnaire inquiétant avec ces annonces qui rappellent les années 50. Ces effets d’annonces servent à détourner l’attention du vrai sujet, qui est le manque de moyens dans l’école publique. Ces annonces ne répondent en rien à nos revendications, au contraire, cela témoigne du mépris du gouvernement envers les enseignants. 

Aujourd’hui, je fais grève pour lutter contre la destruction de l’école publique : contre les fermetures de classes dans le 1er comme dans le second degré, pour dénoncer les effectifs surchargés dans les classes et le délabrement des établissements publics. Je suis aussi en grève pour lutter contre le tri social suite aux nouvelles réformes du collège et du lycée Pro, notamment avec les groupes de niveaux. Le gouvernement reste sourd face à nos revendications. J’ai un bac+5, j’ai passé un concours de catégorie A, subi une mutation à 700 km de chez moi, fait des sacrifices pour m’engager dans l’Éducation nationale et que je n’arrive pas à finir le mois. Malheureusement je n’attends pas grand-chose de cette mobilisation, mais résister est un devoir pour l’avenir de nos enfants. 

À lire aussi : Pourquoi certains veulent-ils encore être enseignants en 2023 ?

Marion, professeure des écoles : « J’ai envisagé d’arrêter le métier  » 

Je suis enseignante depuis une vingtaine d’années, actuellement en maternelle, dans le Val-d’Oise, dans une classe en double niveau de moyens-grands. 

J’ai toujours voulu être enseignante, cela a toujours été une vocation ou du moins un désir professionnel très ancien. Mais évidemment, cette vocation a évolué, elle s’est confrontée au réel du métier d’enseignant. Ce qui m’a toujours plu au quotidien, c’est d’accompagner des intelligences en éveil, de voir les enfants progresser. Après, le plaisir n’est plus du tout intact, les conditions de travail se sont dégradées

Il y a quelques années, j’ai eu un gros questionnement identitaire, j’ai envisagé d’arrêter ce métier. J’ai pris un mi-temps pour reprendre des études et postulé à des postes sur d’autres administrations parce que je ne m’y retrouvais plus du tout. J’avais l’impression d’être au four et au moulin et que seulement 30 % de mon temps de présence à l’école était dédié à l’accompagnement des enfants et de leur développement. Plutôt que d’être aigrie, j’ai voulu arrêter. Finalement, j’ai changé d’école, ce qui m’a permis de retrouver le plaisir d’enseigner. Aujourd’hui, je me concentre sur ce qui se passe dans ma classe et je ne m’occupe plus des annonces gouvernementales. J’ai la chance d’être dans une école où la municipalité fait beaucoup de choses pour l’éducation et ça joue énormément. 

Les conditions de travail des professeurs des écoles sont évidemment dépendantes de la politique nationale, qui va impacter sur les salaires, sur la présence ou non de remplaçants, sur les heures de formation, sur les missions. Mais la ville dans laquelle on va travailler joue aussi beaucoup sur nos conditions de travail. L’implication de la municipalité permet d’avoir du matériel, de développer des projets… J’ai travaillé dans certaines écoles dont les classes étaient insalubres, sans chauffage, avec de la moisissure sur les murs. Ça ajoute vraiment de la pénibilité, d’autant plus parce qu’on ne peut changer de lieu d’enseignement qu’en se pliant à un système de points. On peut donc rester des années et des années sur le même poste avant de pouvoir être muté ailleurs. En plus dans le Val-d’Oise, comme c’est un département qui est déficitaire, on ne peut pas se dire qu’on y restera vingt ans avant de partir dans une région plus agréable. On sait que lorsqu’on arrive ici, on « prend perpet’ ». On n’a plus aucune perspective de mutation, ni même d’évolution. On est pris en étau de tous les côtés. 

C’est très difficile, quand on a la vocation et qu’on souhaite changer la vie des enfants, de se dire qu’on fait avec si peu de moyens. Toutes les contraintes de personnel et d’exercice font qu’on est obligé de renoncer à beaucoup de choses auxquelles on croyait. Le seul moyen de ne pas devenir fou ou démissionner, c’est de les retravailler pour en faire des objectifs atteignables. Mais c’est vrai que les conditions d’exercice actuelles ne nous permettent pas de travailler aussi bien qu’avant. 

Selon moi, le métier d’enseignant n’est pas suffisamment reconnu par le gouvernement. Il tient un discours qui dénigre complètement notre implication, notre professionnalisme et notre formation. Le fait est qu’il y a de moins en moins de candidats pour devenir enseignant est quand même un indicateur assez fort de la dépréciation de la profession. La formation n’est plus non plus de qualité : on y accède à bac+5 mais elle n’est plus du tout accompagnante, ni professionnalisante. Elle est plus difficile, mais pas plus formatrice. 

Je regrette aussi que beaucoup de parents – surtout en maternelle – pensent que l’école va éduquer leurs enfants. Pour une bonne partie des familles, on a l’impression qu’il ne s’est rien passé avant les trois ans de l’enfant, ils attendent de l’école qu’elle fasse tout : qu’elle apprenne aux enfants à se comporter, à s’habiller, à mettre leurs chaussures… Bref, à être autonomes. Cela augmente évidemment nos missions et notre charge de travail. 

J’ai fait grève le 1er février, comme toutes mes collègues. Cela nous a permis de fermer l’école et d’avoir un véritable impact sur le quartier et les familles. Après, je ne pense pas que ça changera grand-chose, car nous ne sommes plus dans une démocratie où nos revendications sont entendues. Je suis un peu désenchantée. 

À lire aussi : À l’école, il devrait y avoir une VRAIE éducation à l’égalité (c’est la loi !), mais c’est bien loin d’être le cas

Allissia, enseignante en lycée pro : « Les élèves ne sont plus considérés comme des sujets apprenants »

Je suis enseignante en lycée professionnel depuis sept ans, dans l’académie de Créteil. Ce métier n’est pas une vocation mais une belle rencontre. J’enseigne deux matières qui me passionnent depuis toujours : l’histoire et les lettres.

J’aime enseigner les matières que j’aime, réfléchir à des moyens d’aider les élèves… Mais ces dernières années, les conditions se sont dégradées : nous devons travailler avec moins de moyens mais aussi effectuer une part croissante de tâches annexes, toujours plus chronophages.

Les différentes réformes s’accumulent et n’améliorent pas nos conditions de travail. Par exemple, en lycée pro, il y a beaucoup d’élèves avec des problématiques particulières, mais l’attention que l’on peut leur porter est de moins en moins possible : ils sont trente par classe. Les élèves sont de moins en moins considérés dans ces réformes comme sujet apprenant mais comme jeune futur travailleur, surtout en lycée professionnel. 

Aujourd’hui, une partie de la société ne respecte plus ses enseignants car le métier n’est plus valorisant. Dans une société libérale, le salaire est important et les professeurs sont vus comme des personnes n’ayant aucune ambition. Les annonces des ministres expliquant que le métier peut être un job d’appoint ou encore les job datings façon McDo ont vraiment nui à l’image des professeurs. L’idée que tout le monde peut devenir professeur a enlevé tout prestige au métier. 

Les réponses militaristes apportées par le gouvernement sont très éloignées de l’éducation. On parle beaucoup d’autorité en ce moment, mais elle se construit dans le temps. Nous sommes à l’école, pas dans une caserne. Ces communications ne sont pas destinées au milieu enseignant, mais à une partie de la société. 

Nous faisons grève pour réclamer une revalorisation des salaires, plus de moyens, l’abandon de la réforme du lycée professionnel et pour dire non aux groupes de niveaux au collège. Nous ne voulons pas que l’école soit l’antichambre du tri social. Nous ne sommes pas là pour faire des différences entre les élèves mais pour les accueillir et leur donner une éducation égale pour tous, peu importe d’où l’on vient. Nous croyons fortement à l’école républicaine avec sa devise. On oublie souvent que ce sont des enfants à qui il faut expliquer le vivre ensemble, la laïcité.

Manel, professeure d’histoire-géo en lycée général : « Ce sont les élèves les premiers perdants » 

Je suis enseignante depuis bientôt treize ans. Je travaille actuellement dans un lycée d’Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, en tant que professeure d’histoire-géographie et éducation morale et civique. Je suis membre du syndicat Sud Éducation 93 car j’ai beaucoup parlé dans la presse à ce titre-là. 

Quand j’étais enfant ou adolescente, je ne me projetais pas du tout dans ce métier, même si j’aimais l’histoire. J’ai eu, à un moment, l’occasion de changer de voie professionnelle et j’ai passé les concours de l’éducation, que j’ai réussis. Quand j’ai commencé à exercer en 2011, les conditions de travail étaient extrêmement difficiles. J’étais stagiaire avec 18 heures d’enseignement par semaine, je n’étais pas formée. En revanche, j’ai tout de suite été sûre que j’aimais enseigner aux élèves. J’ai donc quand même eu un coup de foudre pour ce métier, mais en le pratiquant. 

J’aime transmettre des savoirs, des savoir-faire, des savoirs critiques et réfléchir à la pédagogie. J’aime les interactions quotidiennes avec les élèves, les fous rires, les interrogations, les moments où ils me mettent au défi, me posent des questions auxquelles que je n’avais pensé et qui sont pertinentes. Être prof, c’est à la fois avoir une vie très cadrée, mais aussi ne jamais vraiment savoir comment va se passer une journée. J’aime aussi faire des sorties, des voyages… C’est un métier de partage. Il y a beaucoup de moments de joie, mais aussi des moments de fatigue et de colère. C’est la vie chaque jour, au quotidien. 

Même si j’aime enseigner, c’est évident que les conditions de travail se sont dégradées. Je suis professeure agrégée en lycée : quand je suis arrivée, juste avant la réforme Blanquer, j’avais trois classes ; maintenant j’en ai quatre. Plus de classes signifie plus de copies et plus d’élèves, mais aussi moins d’heures d’aide et d’accompagnement personnalisé. Et à côté de ça, on nous dit qu’il faut faire de la différenciation pédagogique. Je ne vois pas comment c’est possible dans des conditions où on a de plus en plus d’élèves et de moins en moins de moyens. On rogne toujours plus sur les dispositions pour faire réussir un maximum d’élèves.

Évidemment, il y a aussi la question des salaires. On a un bac +5 et on est très mal payés. On  voit bien que tout cela va ensemble. C’est la dégradation de l’école publique, de ses agents et agentes, avec le recours massif aux contractuels pour précariser le métier… 

Bien sûr que cette transformation radicale de l’école par la violence, par le management brutal, a des conséquences sur les conditions d’étude des élèves. Ils font de plus en plus face à des profs qui sont découragés, dans des écoles de plus en plus vétustes, avec peu de moyens. Ce sont eux les premiers perdants de tout ça.

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Les Commentaires

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Avatar de duendecita
9 février 2024 à 01h02
duendecita
Enfin un article défendant les profs et contre les réformes sur ce magazine !
merci de donner la paroles aux profs qui souffrent, je peux témoigner aussi être une prof très investie, ne comptant pas ses heures, toujours enthousiaste avec les élèves et les projets… et au bord de la démission…
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