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Source : Hélène Coutard
Société

« Ce que l’on retient du 7 octobre, c’est que la solution militaire n’est pas la bonne » : Reportage avec Women Wage Peace

Tous les vendredis à Tel Aviv, elles s’installent sur Hostage Square pour soutenir l’effort de paix. Women Wage Peace, la plus grande organisation de femmes d’Israël, luttent pour faire entendre la voix des femmes et exigent un processus de paix dans lequel elles seraient parties prenantes. Reportage.

Il y a encore quelques mois, cette place, devant le Musée d’Art de Tel Aviv, était occupée par des jeux d’enfants et des touristes. Depuis le mois d’octobre, on l’appelle désormais « Hostage Square. » C’est là que se réunissent les familles des otages encore retenus à Gaza, pour manifester contre un gouvernement qui ne semble plus en faire sa priorité, ou juste pour être ensemble.

Sous un ciel bleu sans nuages, la place a presque des airs trompeurs de fête foraine. Sur scène, des proches des otages chantent et jouent de la guitare. Dans un coin à l’ombre, un petit stand propose de s’offrir une manucure jaune, aux couleurs de la campagne de libération. À côté, on vend des teeshirts, des bracelets et des pin’s. Mais à y regarder de plus près, la grande table aux 136 assiettes, pour le nombre d’otages encore à Gaza, est recouverte de pain rassis et d’eau croupie. Près de la scène, une installation de l’artiste Roni Levevi recrée un tunnel, censé évoquer ceux où seraient retenus les otages.

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À quelques heures du début du shabbat ce vendredi du mois de mars, un autre groupe est apparu sur la place. Elles sont nombreuses, habillées en bleu et blanc, et elles déroulent pancartes et bannières. Les habitués d’Hostage Square ne sont pas surpris : ce sont les femmes de Women Wage Peace, qui viennent ici parler de la paix, toutes les semaines depuis octobre. Elles s’alignent sagement. Restent silencieuses en brandissant leurs pancartes aux messages d’espoir. Puis, elles récitent en chœur les 136 prénoms des otages. 

Résolution 1325 

C’est naturellement que les femmes de Women Wage Peace, organisation fondée en 2014 après une autre guerre à Gaza et qui compte aujourd’hui 50 000 fidèles, ont rejoint Hostage Square après le 7 octobre. « Au début, on ne savait pas trop quoi faire », avoue Pascale Chen, 57 ans, sa coordinatrice francophone. « Nous avons demandé aux familles des otages, et elles nous ont dit : soyez-là, simplement. On sait que ça leur apporte un peu de soutien. Nous, ce que l’on veut, c’est surtout demander au gouvernement de mettre fin à cette guerre. »

Car c’est là la raison d’existence de Women Wage Peace. Depuis 2014, l’organisation de femmes lutte pour l’application de la résolution 1325 de l’ONU, qui, adoptée en 2000, impose aux différentes parties d’un conflit de soutenir la participation des femmes aux négociations de paix et à la reconstruction. Le mouvement, qui se veut apolitique et ne soutient pas un plan spécifique, reprend à son compte la citation de l’activiste américaine Swanee Hunt : « les femmes tendent à avoir une vision plus holistique de la sécurité, qui inclut non seulement la souveraineté politique et la force militaire, mais aussi la sécurité économique, l’éducation et la sûreté. » Selon l’une des nombreuses études qui le démontre, sur quarante processus de paix dans trente-cinq pays différents depuis les années 90, ceux qui ont inclus la participation de femmes ont eu significativement plus de chances d’arriver à un accord durable.

« Aujourd’hui, on parle d’environ 5% de femmes présentes lors de négociations, c’est impensable alors qu’elles représentent la moitié de l’humanité », reprend Pascale Chen. « Je ne pense pas que ce soit que les femmes soient davantage pour la paix que les hommes, mais d’après les études sur le sujet, elles semblent avoir une vision moins centrée sur l’exercice de la force et plus prompte au dialogue. Elles penseraient également davantage à inclure les minorités. L’explication est peut-être à trouver du côté de la façon dont la société éduque les filles, et les oriente souvent vers les métiers du care. » Mais en Israël, bien que le pays ait signé la résolution 1325, aucun plan d’action national n’a été établi pour l’appliquer. Les femmes de Women Wage Peace ont alors décidé de tendre la main à d’autres interlocuteurs.

Pascale Chen, coordinatrice francophone de Women Wage Peace
Pascale Chen, coordinatrice francophone de Women Wage Peace, prend la parole au Hostage Square.

Le jour d’avant à Jérusalem

C’était quelques jours à peine avant le 7 octobre. Le mercredi 4, à Jérusalem, les femmes israéliennes de Women Wage Peace fêtaient trois ans de partenariat avec les femmes palestiniennes de Women of the Sun, association basée à Bethlehem. Pour l’occasion, elles ont défilé dans les rues, unies et bien décidées à envoyer un message au monde et aux dirigeants. « On a réussi à organiser quelque chose ensemble, nous avons lu une déclaration en hébreu et en arabe qui disait en substance : ‘écoutez l’appel des mères israéliennes et palestiniennes, nous voulons mettre fin à ce conflit de façon diplomatique et nous voulons un meilleur avenir pour nos enfants’. Ca paraît basique mais dans le contexte israélo-palestinien, c’est une grande victoire », raconte Pascale Chen.

Ce 4 octobre, la presse locale et internationale se fait l’écho de la manifestation. Les représentants diplomatiques de plusieurs pays viennent soutenir les deux associations. Trois jours après, tout s’effondre. Dans l’un des kibboutz de Be’eri, Viviane Silver, 74 ans, est assassinée. Elle était activiste pour la paix et les droits des femmes et l’une des cofondatrices de Women Wage Peace. « Ca a été un terrible choc », se souvient Pascale Chen. « Je dois admettre qu’après cela, plusieurs amies et membres de l’organisation ont perdu espoir. Mais quelques jours après, on a recommencé à se réunir sur Zoom, juste pour discuter. Peu à peu, les palestiniennes de Women of the Sun ont repris contact avec nous, elles nous ont demandé des nouvelles. Le dialogue a repris tout doucement. » Les deux associations ont finalement pu se retrouver, en personne, en février lors de rencontres à l’étranger. 

« Ce que l’on retient du 7 octobre, c’est que la solution militaire n’est pas la bonne. On ne pourra jamais vivre en paix de cette façon », martèle Chen. Women Wage Peace réclame désormais la mise en place d’un processus de paix, auquel des femmes israéliennes et palestiniennes seraient pleinement impliquées. « La guerre n’est pas une solution, c’est une réaction. Elle doit cesser, les gens doivent pouvoir rentrer chez eux, il faut faire cesser les bombardements à Gaza, reconstruire et faire intervenir l’aide humanitaire internationale. » Si sur Hostage Square, ce discours ne leur vaut pas particulièrement de regards noirs, il n’en est pas de même dans la société israélienne. « Certaines personnes s’époumonent que l’on puisse parler de paix. Ils disent qu’on est naïves, que nous n’avons rien compris… » A l’international néanmoins, ce message de paix semble être mieux entendu. Et notamment au nord de l’Europe, où Women Wage Peace et Women of the Sun viennent d’être conjointement nominés pour le Prix Nobel de la Paix 2024. 


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