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Tatouage

« Besoin de savoir d’où je venais et de le marquer dans ma peau » : quand le tatouage nous relie à nos origines

30 nov 2021

Elles sont franco-mexicaine, d’origine indienne, de père russe… et ont choisi de renouer avec leurs origines par le tatouage. Rencontres.

Le tatouage peut être réalisé dans plusieurs objectifs. Parmi eux : rendre hommage à ses racines ou à ses ancêtres. C’est la démarche de plusieurs jeunes femmes que Madmoizelle rencontre aujourd’hui, qui doivent parfois jongler entre plusieurs identités et réussir à faire cohabiter leur double culture. La plupart sont de jeunes Françaises dont les imprimés encrés reflètent leur métissage ou leur héritage familial.

Rencontre avec ces femmes inspirantes, en passant par une belle tonalité d’origines, du Mexique à la Corée du Sud, en passant par l’Ukraine, le Maroc, la Centrafrique et l’Inde. 

Tessa, Franco-Mexicaine de 22 ans, la double identité encrée en elle

À l’origine des projets militants @rasezlesmurs (dénonciation de toutes formes de discrimination), de l’exposition féministe @soeurcieres_expo (pour célébrer la sororité et revaloriser les figures de sorcières) et du projet collectif qui réunit des photos de manifestations @mainsdoeuvres, « La Tessita » est sur tous les fronts

Artiste peintre, photographe, féministe intersectionnelle revendiquée, Tessa — de son vrai nom — évoque son métissage sur son compte Instagram en mettant en avant l’esthétisme de son pays d’origine.

Tessa pose en haut de bikini et jean, le ventre orné d'un quetzalcoatl.
@latessita, photographiée par Clara de Latour

« Étant franco-mexicaine, je suis française du côté de ma mère, qui nous a élevés seule, moi et mes frères et sœurs en France, et mexicaine du côté de mon père, qui vit au Mexique.

La construction de mon identité latina s’est donc surtout forgée à travers des photos du Mexique, des objets symboliques, et cela a mené aussi à une construction de ma propre iconographie métissée mexicaine à travers mon art, mes photos argentiques, mes créations d’objets totems, mes tatouages et mes peintures.

Cette création de mon propre univers syncrétiste me permet de créer des ponts entre mes origines françaises et mexicaines et à m’y sentir à ma place, légitime. »

« Je me sens dans un entre-deux […] qui crée mon besoin de légitimer tout ça grâce au tatouage »

Dans son art, elle tente de se délester du male gaze, en adoptant un female gaze , déconstruit de toute injonction. 

« Je me sens vraiment illégitime dans tout ce qui touche à mon identité : le fait d’être une fille métisse — car à la fois tu te sens rejetée par les Blancs et par les personnes racisées puisque tu es entre les deux ; bisexuelle — entre hétéro et lesbienne.

Dans mon identité, je me sens donc vraiment tout le temps dans un entre-deux dont on parle peu qui crée mon besoin de légitimer tout ça grâce au tatouage pour prendre confiance en moi.

Dans ce positionnement-là, d’être une femme métisse bisexuelle, tu as tendance à te sentir illégitime — chose que le tatouage permet de mieux assumer. Je le fais pour moi, mais aussi pour m’identifier culturellement auprès des autres.

En voyant sur mon corps l’iconographie mexicaine, les gens savent d’où je viens. C’est une sorte de marqueur social qui évite qu’on m’assigne d’autres origines (asiatiques, arabes) dont j’ai subi le racisme.

Quand les gens savent que je suis Latina, les hommes ont cependant tendance à me fétichiser sexuellement en me disant “Ah les Latinas, j’ai jamais fait” ou encore “vous êtes trop chaudes au lit”. »

Les tatouages de Tessa, ancrés dans son identité mexicaine

Les tatouages de la jeune femme en lien avec sa « mexicanité » sont nombreux — elle en dessine plusieurs qu’elle se fait tatouer dès ses 18 ans.

Issu de la culture Mexica, Quetzalcoatl est considéré comme le créateur de l’humanité pour ce peuple. Encore méconnue malgré son importance dans la culture précolombienne, cette communauté a souffert de whitewashing en étant assimilée à la communauté aztèque par les colons espagnols.

« À l’époque génocidée, cette culture est aujourd’hui invisibilisée. Toutes les cultures mexicaines sont peu connues parce que tout ce qu’il en restait a été détruit par l’Église espagnole.

Les seules traces qu’il reste de nos jours sont principalement issues de la culture aztèque (temples, statues enterrées). Ce peuple m’inspire énormément dans sa spiritualité et dans son iconographie : colorée, avec de nombreuses divinités ».

De cette figure mythologique du Quetzalcoatl, Tessa détient deux tatouages.

Sur le bras prend place le premier des deux, illustrant dans un style simple un Quetzalcoatl qui sort de la poitrine d’une femme« Une ode à la féminité », précise-t-elle.

@latessita, photographiée par Clara de Latour
@latessita, photographiée par Clara de Latour

Le second (visible plus haut) prend place sur l’ensemble de son ventre. Cette icône entoure une épée, symbole du sacrifice qui, dans la légende, a apporté le soleil sur Terre après son arrivée à Teotihuacan.

Un autre tatouage sur son bras est réalisé par le collectif de tatoueurs mexicains @coloralamexicana. Il représente un cœur entouré d’un nopal (corazón de nopal), cactus que l’on trouve dans le pays.

« Sur le drapeau du Mexique, un aigle tient un serpent dans sa bouche sur un nopal. Dans le peuple Mexica, une prophétie dit que le jour où vous verrez un aigle tenir un serpent dans sa bouche sur un nopal, ce sera là où il faudra fonder la ville de Tenochtitlan, qui est aujourd’hui la ville de Mexico City ».

D’où l’importance de ce cactus dans la culture mexicaine, encore plus maintenant que cet arbre a été importé pour être cultivé en Espagne.

Le cœur de nopal (corazón de nopal), photographié par Clara de Latour.
Le cœur de nopal (corazón de nopal), photographié par Clara de Latour.

Ensuite, elle s’est fait un tatouage floral de lys des Incas (en espagnol « Amancay »), associé dans l’astrologie européenne au signe de la Vierge, qui est celui de La Tessita. 

Sur le bras, le tatouage à droite représente le lys des Incas, photographié par Clara de Latour.
Sur le bras, le tatouage à droite représente le lys des Incas, photographié par Clara de Latour.

Mexicaine, Mexica ?

Mexicaine par son père, oui. Descendante de cette culture oubliée des Mexias, La Tessita ne le sait pas.

« C’est compliqué, le Mexique a été le premier pays à être colonisé par les conquistadors espagnols. C’est donc le pays où il y a eu le plus de métissage. Hernan Cortez, le premier colon au Mexique, avait pour doctrine de créer une “race supérieure” en mélangeant le peuple natif aux Espagnols, afin de créer une race métissée. Ainsi, il y a eu énormément de viols de masse.

Dans ma famille, il y a beaucoup d’histoires où l’on ne sait pas vraiment d’où l’on vient. Surtout qu’aujourd’hui encore, il reste cette honte raciale d’être “morena”. »

« Morena », c’est-à-dire d’avoir la peau foncée. Par exemple, quand la famille paternelle de Tessa lui envoie des photos, tout le monde se blanchit tous la peau. Dans les représentations télévisuelles aussi, les stéréotypes de beauté restent associés au fait de posséder une peau claire.

« À chaque fois que j’essaie d’aborder le thème de mes origines, mes proches ne savent pas, encore moins à cause des problèmes de viols du côté de ma grand-mère. On ne sait pas d’où l’on vient, on sait juste qu’on n’est pas blancs. Ce qui est d’autant plus difficile dans l’identité Latina, et encore plus mexicaine puisque très métissée.

D’autant que j’ai un rapport très conflictuel, voire de haine, avec mon père. Or, vu que tout mon côté mexicain est assimilé à mon père, c’est encore plus difficile ». 

Pourquoi, alors, était-ce si important pour Tessa de se faire tatouer tous ces dessins en rapport avec la culture de son père ?        

« Dans ma pratique plastique, je ne fais quasiment que de l’iconographie mexicaine. Je me pose beaucoup de questions sur la construction de mon identité à travers mon art.

J’ai été élevée par ma mère française, donc je comprends l’espagnol mais ne le parle pas — ce qui me complexe beaucoup et me donne encore moins le sentiment d’être légitime. Pourtant, quand on était petites, avec ma grande sœur, ma mère voulait nous l’apprendre mais nous avons refusé, par honte. Avec trois ans de plus que moi, ma sœur a subi les moqueries des maîtresses quand elle était petite parce qu’elle ne parlait pas français…

Dans notre jeunesse, nous avons vraiment ressenti une certaine honte de nos origines. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Je suis en soif de découverte quant à ma “mexicanité”.

Bientôt, Tessa se fera tatouer tout le dos avec le visage associé à la Vierge Marie pendant la colonisation, pré-figure de mère nourricière Tonantzin dans la mythologie Mexica, ainsi qu’un aigle avec un serpent dans la bouche (symbole du drapeau mexicain) assis sur un nopal (cactus du pays). 

Retrouvez La Tessita dans Mal du pays

Pour plus d’explications, vous pourrez bientôt écouter l’épisode 7 du podcast Mal du pays, dans lequel la jeune femme parlera plus longuement de pourquoi se faire tatouer ces références à la culture préhispanique mexicaine était une nécessité pour elle — et quel est le rapport qu’elle entretient avec le mal du pays. 

Tatiana, Franco-Ukrainienne de 25 ans, le père dans la peau

Arrivée en France à ses 7 ans dans les bras de son père russe et de sa mère ukrainienne, Tatiana apprend le français rapidement et doit s’intégrer à l’école primaire. Finalement, ses attaches à l’Ukraine sont assez faibles aujourd’hui. Elle n’est jamais retournée dans son pays d’origine et n’en a pas le souhait pour l’instant.

Alors, pourquoi la mentionner dans cet article ?

« Besoin de savoir d’où je venais et de le marquer dans ma peau » : quand le tatouage nous relie à nos origines

« La fille de Vasyl », en russe dans le texte et dans la peau

Lorsque Tatiana a 15 ans, son père décède. Son deuil est difficile, long et douloureux. Quelques années plus tard, une fois majeure, elle décide de rendre hommage à son défunt père en se faisant tatouer le patronyme de ce dernier en cyrillique — l’alphabet russe — dans le creux de l’avant-bras.

« Mon papa était russe, je suis russo-ukrainienne et pour moi c’était important de l’écrire en russe par rapport à ses origines. »

Au-delà des origines, son tatouage va plus loin puisqu’il reflète la mémoire de son paternel.

« Je voulais faire un tatouage en rapport avec lui, et quel meilleur moyen qu’en écrivant “la fille de Vasyl” sur ma peau ? 

La notion de patronyme n’existe pas en France comme elle existe en Russie ou en Ukraine. Pour Tatiana :

« C’est une façon très forte de marquer le lien entre un père et son enfant. Très patriarcale, mais aussi très forte quand la relation parentale se passe très bien. Moi, j’avais une très belle relation avec mon père, que je voulais marquer sur ma peau en russe. »

Un moyen de faire prospérer son nom et son héritage, ancré dans sa peau pour toujours.

Ghislaine, Franco-Marocaine de 25 ans, mémoire du tatouage berbère

Ghislaine — à prononcer Rislaine — alias @vagabondetattoo est une tatoueuse spécialisée dans les dessins berbères, ceux que portent encore certaines grands-mères au Maghreb. Son prénom se prononce en arabe et s’écrit en français, conformément au souhait de ses parents de lui conférer une certaine hybridité. Son père est marocain et sa mère est française.

Tatoueuse à Marrakech pendant presque trois ans, elle est récemment venue s’installer à Paris, au studio Point Barre.

Pour que « le tatouage berbère ne s’éteigne pas »

Ghislaine n’a pas choisi ce type de tatouage : c’est le tatouage berbère qu’il l’a choisie, elle qui s’y intéressait depuis dix ans. Vous ne le savez peut-être pas, mais cette pratique est en voie de disparition totale. Les femmes qui possèdent encore ces tatouages font partie d’une certaine tranche d’âge — entre 80 et 100 ans.

« Malheureusement, une fois décédées, elles emporteront avec elles tous les secrets du tatouage berbère. »

D’après l’artiste tatoueuse, le Maroc est loin d’avoir répertorié ce qui touche à cet art du tatouage.

« Il n’y a pas de base de données — même Internet manque cruellement d’informations. Pour en savoir plus, il faut poser des questions à ces femmes pendant qu’elles sont encore vivantes pour documenter et ensuite transmettre ces connaissances aux prochaines générations. Et ainsi, que le tatouage berbère ne s’éteigne pas. »

Autrement dit, être une tatoueuse spécialiste de ce courant est une façon pour la Franco-Marocaine de transmettre cet art tout en rendant hommage à ses origines.

« J’essaie d’œuvrer pour sauver cet art, malgré le fait qu’on se retrouve face à un mur quand on essaie de s’y intéresser. »

Plus que dans une dimension esthétique, la jeune femme souhaite faire découvrir le tatouage berbère à ses clients et clientes, tout en rendant hommage à ses grands-mères et tantes tatouées.

Ces dernières n’ont jamais voulu répondre aux questions que Ghislaine posait étant petite. Ces secrets mués en tabous ont piqué la curiosité de la jeune fille, qui a cherché à comprendre pourquoi ces tatouages existaient — sans succès, puisque la documentation marocaine n’a quasiment rien renseigné à ce sujet.

« Quand je questionnais mon père sur les tatouages de ma famille, il me disait que c’était comme du maquillage qui reste à vie. Il ne prononçait pas le mot “tatouage”.

Les Berbères se tatouaient bien avant l’arrivée de la religion musulmane au Maghreb, pendant laquelle ils ont été interdits de se faire tatouer. Aujourd’hui, c’est devenu un problème de société : nombre de femmes veulent se les faire enlever au laser, les cacher et refusent d’en parler. C’est très mal vu. »

Le peuple berbère ne s’est pas identifié comme marocain ni musulman : il s’est toujours considéré comme une communauté à part entière, avec ses propres traditions, croyances et sa religion.

« Les Berbères sont mis à part. Or, les Marocains ne savent pas qu’ils le sont… tous. Nous on n’est pas des arabes, on est des Maghrébins berbères, comme les Tunisiens, les Algériens… Les arabes, c’est en Arabie. »

« Faire vivre, expliquer ce qu’est le tatouage berbère »

À Paris comme à Marrakech, la jeune femme est l’une des seules à réaliser du tatouage berbère — qui est d’ailleurs plus populaire dans l’Hexagone que dans les pays du Maghreb, d’après elle. Au Maroc, sa clientèle était composée à 80% d’étrangers et étrangères.

« Parfois, on me demande si je ne ne trouve pas que c’est de l’appropriation culturelle de tatouer un étatsunien avec des ornements berbères. Moi, je ne trouve que c’est une chance parce que mon tatouage voyage, il va dans des pays où je n’irai probablement pas, il va être vu par des gens que je ne rencontrerai jamais. Ainsi, il va permettre de le faire vivre et d’expliquer ce que c’est que le tatouage berbère.

D’ailleurs, s’il n’y avait que les Marocains qui avaient le droit de se faire tatouer ça, j’aurais déjà mis la clé sous la porte ! [rires] »

Les quelques Marocains et Marocaines qui venaient se faire tatouer dans le salon de Ghislaine choisissaient souvent des emplacements cachés, pour que même en maillot de bain on ne puisse rien voir. Cette clientèle locale ne demandait pas de tatouage berbère, mais plutôt des éléments japonais tels que des dragons.

Ghislaine souligne que dans la société marocaine, les gens sont très inquiets du regard des autres et de l’image que l’on renvoie. 

« Et peut-être qu’un jour, si ça devient tendance, les Marocains et Marocaines voudront se réapproprier cet art en se le faisant graver sur la peau. Cela signifierait que les prochaines générations sont moins extrêmes que celles du passé, qui cherchaient à supprimer cet art. »

Bien que les tapis, coussins et tout ce que l’on peut trouver dans les souks proviennent de ce même art berbère, très popularisé à l’international, « on ne parle pas de la base de cet art marocain, issu de l’occultation de la culture berbère contenue dans les tatouages », regrette la jeune femme.

Le tatouage berbère modernisé de Ghislaine

Pour l’instant, Ghislaine possède un seul tatouage berbère sur l’avant-bras, très important à ses yeux.

« Je cherchais quelque chose d’authentique, qui me ressemble à moi et à mes origines. Pas comme ceux que portaient mes grands-mères, car je considère qu’ils leur appartenaient. »

Plusieurs ornements le composent, typiques du tatouage berbère. Les points symbolisent les graines, ce qui permet la semence et donc le fait de se nourrir. Historiquement, la religion berbère s’attachait beaucoup à la nature — d’où la présence d’éléments tels que le soleil, la lune, les étoiles…

Tatouage berbère de Ghislaine, adapté au goût du jour.
Tatouage berbère de Ghislaine, adapté au goût du jour.

Cet assemblage est très personnel, car les éléments du tatouage berbère n’ont pas qu’une seule signification : ils peuvent être interprétés par chacun. À l’époque par exemple, les femmes l’utilisaient dans divers objectifs : médical, esthétique, ou encore pour se protéger du « mauvais œil » et de la sorcellerie.

Lorsqu’elle a fait encrer celui-ci à ses 19 ans, Ghislaine était dans une phase de quête d’identité face à cette double culture, associée à son mode de vie très français et occidental, même si elle vit au Maroc.

« Je ne savais pas si j’étais plus française ou marocaine, si je devais choisir mon père et ma mère. Finalement, je n’ai juste pas fait ce choix. J’ai seulement eu besoin de savoir d’où je venais et de me le marquer sur la peau. »

Quand elle a dû trouver un nom d’artiste, Ghislaine a tout de suite pensé à Vagabonde Tattoo. Et pour cause :

« Ma clientèle, ce sont des vagabonds, des gens qui voyagent. Ça les représente. Et moi, en tant que jeune femme marocaine, censée être musulmane, qui peut influencer la jeunesse, je déplais.

J’ai toujours essayé de me cacher au maximum à Marrakech. Je n’avais pas de boutique pignon sur rue, pas de panneau indiquant la présence d’un salon de tatouage. À l’intérieur, j’avais disposé des vêtements créés par ma mère pour que l’on pense que c’était un showroom privé.

Je suis toujours restée discrète. Mon grand-père pense encore que je fais du design graphique… »

Installée à Paris, Ghislaine voit cette nouvelle expérience comme un luxe pour s’assumer pleinement comme tatoueuse, en travaillant dans une boutique dans laquelle on puisse la voir travailler sans aucune honte. 

Manuela, Française d’origine centrafricaine de 26 ans, l’Afrique au creux du ventre

Cette jeune maman française, aux origines centrafricaines, a récemment quitté la banlieue parisienne dans l’objectif de se créer de nouvelles opportunités professionnelles à Abidjan, en Côte d’Ivoire.

À Paris, la stabilité était plus difficile à trouver en tant que mannequin, actrice et styliste. Manuela voulait se dédier pleinement à son métier artistique et ne plus avoir à travailler en tant que vendeuse à côté.

Couronnée Miss Centrafrique en 2014, cette jeune femme pleine de panache n’aime pas pour autant être assimilée aux « Miss ». Cet cette expérience fut terriblement frustrante :

« Pas assez spontanée, je n’avais même pas le droit de rire quand je le voulais ! »

Bien loin des défilés où elle était tirée à quatre épingles, Manuela s’est sentie bien plus à l’aise dans la série Emily in Paris ou dans les clips de Youssoupha par exemple. 

» Partout en Afrique, je suis chez moi »

Des tatouages, Manuela en possède une petite dizaine. L’un d’entre eux représente vraiment son héritage : sur le haut du ventre, la jeune femme s’est fait tatouer la forme du continent africain, avec un arbre enraciné à l’intérieur.

« Avant même de me définir comme centrafricaine, je suis africaine. Partout en Afrique, je me sens chez moi. »

Elle poursuit en disant que l’arbre reflète ici un moyen de lier toute l’Afrique dans son entièreté — elle ne ressent pas le besoin de différencier le Congo du Sénégal par exemple. En d’autres mots, son tatouage lui rappelle que partout où elle ira sur le continent, elle pourra y trouver une racine et s’y sentir bien.

Autre avantage du tatouage : Manuela en avait marre qu’on la prenne pour une Antillaise tout le temps !

« Je voulais qu’on arrête de me donner d’autres origines. Je l’ai fait pour moi, pour revendiquer le fait que je suis africaine. Et j’en suis tellement fière ! »

Ishta, Française d’origine indienne de 29 ans, des mantras sous la peau

Propriétaire du compte Instagram @douleursfeminines, Ishta, étudiante en communication, est engagée dans la sensibilisation et l’accès à l’information des femmes sur les douleurs liées à leur appareil génital.

À l’époque où elle lance sa page, elle ne trouve aucune ressource francophone qui relate des douleurs féminines (hors endométriose) et se saisit du sujet. Sur son compte, elle parle notamment de son expérience de vaginisme, d’endométriose, de vulvite mais aussi de plaisir féminin.

On y retrouve également son parcours pour être diagnostiquée, ses symptômes, ses traitements et plein d’autres conseils dédiés à tous et à toutes : de nombreuses femmes cisgenres, mais aussi des personnes non-binaires et trans, viennent lui parler de leurs souffrances intimes, qu’elle ne connaît que trop bien. Agressée sexuellement pendant sa jeunesse, elle estime que le vaginisme et la vulvite dont elle souffre « sont probablement issus de ce traumatisme ».

L’Inde, terre aimée, terre lointaine

L’Inde et le sous-continent asiatique, Ishta les connaît comme sa poche puisqu’elle y va chaque année et a travaillé dans l’agence de tourisme de son père pendant 5 ans. Grâce à ce métier, elle a eu l’opportunité de voyager dans toute la région : Inde, Népal, Sri Lanka…

Avant cette expérience, elle a notamment étudié l’hindi à l’Inalco, Institut des langues orientales. Plus tard, elle tente de créer ses propres bijoux inspirés de l’esthétique indienne avec par exemple des boucles d’oreille « tuk-tuk », en forme de Taj Mahal. Mais Ishta ne se voit pas pour autant s’expatrier.

« J’adore l’Inde d’un côté, mais de l’autre je sais que je ne pourrais pas y vivre à cause des différences culturelles. »

En tant que femme, elle ne s’y sent « pas très à l’aise ». L’Inde reste un pays fortement inégalitaire, y compris du côté du genre. Ishta rappelle par exemple que la pratique du fœticide y est toujours présente — il s’agit d’avorter quand on sait que l’enfant attendu est de sexe féminin, par crainte d’avoir à payer une dot, surtout dans les familles pauvres.

Toutefois, elle reste très attachée à ce pays et à sa spiritualité. Bien qu’agnostique, « la bien-aimée » — comme son nom le signifie en sanskrit — aime se perdre dans les édifices religieux de chaque croyance aux côtés de sa mère.

Des mantras et un deuil, sous la peau, dans le cœur

Sur son corps, on retrouve deux tatouages en lien avec la multiplicité de la spiritualité indienne.

Le premier qu’elle a sur le buste, au niveau du cœur, est un extrait du mantra sikh Ek Onkar, « Il n’y a qu’un seul Dieu », écrit dans la même langue, qui signifie en français « sans peur sans haine ». Le sikhisme est une religion très ouverte d’après la jeune femme, et c’est aussi un « syncrétisme de plein de religions » issu du judaïsme, de l’islam…

« Besoin de savoir d’où je venais et de le marquer dans ma peau » : quand le tatouage nous relie à nos origines

Ishta enlève sa chaussure pour dévoiler son deuxième tatouage, écrit dans une autre langue indienne, de l’ourdou cette fois (de l’hindi avec l’alphabet arabo-persan). Un hommage à son oncle et à sa tante, décédés respectivement il y a trois ans et un an.

« J’avais besoin de me faire tatouer pour faire mon deuil. Rien qu’avoir pris rendez-vous avec le tatoueur, ça m’a apaisée. »

Un moyen de se dire qu’ils seront toujours avec elle. 

Deuxième tatouage d’Ishta, écrit en ourdou.
Deuxième tatouage d’Ishta, écrit en ourdou.

À l’avenir, Ishta compte se refaire tatouer avec sa famille, toujours en explorant la richesse de la linguistique indienne — forte de ses vingt-trois langues officielles et de ses centaines d’idiomes et dialectes. 

Joohee Bourgain, Française d’origine sud-coréenne de 39 ans, en quêe de racines

Vous avez peut-être entendu parler de Joohee en janvier 2020, juste avant que le Covid-19 ne vienne enrayer le monde.

À ce moment-là, on parle encore de « cette épidémie qui sévit en Chine ». À ce titre, l’enseignante dans le secondaire perçoit de nouvelles agressions racistes à cause de son ethnie sud-coréenne et lance le #jenesuispasunvirus pour dénoncer les violences aggravées des personnes catégorisées comme asiatiques — « asiatiquetées » comme le dit Joohee, que les gens n’hésitent pas à qualifier de « chinoise » depuis son enfance en raison de ses traits physiques. 

Joohee Bourgain alias @kimgun59
Joohee Bourgain alias @kimgun59

Adoptée à Séoul en 1983 par une famille française, l’enseignante, autrice et essayiste explique avoir vécu « une enfance heureuse », bien loin des réalités de toutes les personnes adoptées. Dans son blog personnel Voix débridée comme dans les collectifs féministe Fémin/Asie et PAAF, Joohee écrit et milite sur les expériences des femmes asiatiques — de surcroît quand elles sont issues de système d’adoption internationale.

C’est en 2013 qu’elle décide de retourner en Corée du Sud pendant un an et demi, dans l’objectif de se reconnecter à ses racines. Là-bas, elle ouvre les yeux sur le fonctionnement d’un système d’adoption totalement inégalitaire et néo-colonial.

En rencontrant d’autres personnes comme elles, cette adoptée « internationale et transraciale » comme elle se définit, comprend la nécessité qu’il y a à critiquer l’adoption internationale. Pour ce faire, elle décide d’écrire L’adoption internationale, mythes et réalités, ouvrage dans lequel elle analyse ce système au prisme du féminisme intersectionnel.

« Besoin de savoir d’où je venais et de le marquer dans ma peau » : quand le tatouage nous relie à nos origines
Retrouvez Joohee Bourgain dans Mal du pays

Pour aller plus loin, vous pouvez écouter le podcast Mal du pays épisode 06, dans lequel Joohee parle plus longuement du rapport entre ses tatouages et son mal du pays. 

Se réenraciner en Corée du Sud par le tatouage

« En tant qu’adoptée, il s’agit pour moi, d’une certaine façon, de me reconnecter à mon pays et ma culture d’origine. »

Joohee possède trois tatouages en lien avec ses origines sud-asiatiques. Sur l’épaule, l’autrice s’est fait tatouer un drapeau sud-coréen, de façon « très organique », aux airs de cœur humain.

« J’étais pleinement dans cette démarche de retourner dans mon pays d’origine et de récupérer un peu de ma culture sud-coréenne. »

Réenracinement en Corée du Sud pour Joohee avec ce tatouage végétal.
Réenracinement en Corée du Sud pour Joohee avec ce tatouage végétal.

Un autre tatouage symbolise lui aussi le réenracinement : sur la cheville, une feuille de ginkgo, reflet de la renaissance et de la force. Arbre vénéré et sacré dans les pays d’Asie de l’Est, il s’agit de la première espèce à avoir réapparu après le drame d’Hiroshima.

« Même en milieu hostile, je peux rester forte malgré tout » — en écho avec la séparation que Joohee a vécue enfant. 

« Besoin de savoir d’où je venais et de le marquer dans ma peau » : quand le tatouage nous relie à nos origines

Enfin, Joohee possède sur la cuisse un tigre sud-coréen.

« J’ai toujours été fascinée par cet animal. Peut-être est-ce lié inconsciemment à mes origines, puisqu’il représente la Corée (du Nord et du Sud) et qu’il est le gardien d’un des points cardinaux chinois, celui de l’ouest et du métal ? »

Le tigre est associé à la puissance militaire — encore un autre symbole de force marqué sur la peau de cette combattante. 

« Besoin de savoir d’où je venais et de le marquer dans ma peau » : quand le tatouage nous relie à nos origines

Des médinas marocaines aux syllabes russes en passant par le cœur de l’Afrique, ces tatouages parcourent le monde pour s’assembler autour d’un tronc commun : s’encrer sous la peau, pour s’ancrer quelque part.

À lire aussi : Blanche et métisse, je cherche ma place dans la lutte anti-raciste

Crédit de une : @latessita, photographiée par Clara de Latour

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Les Commentaires
1

Avatar de Leona B.
1 décembre 2021 à 13h59
Leona B.
Magnifique article, j'ai absolument adoré le sujet et le format un peu long !
Merci beaucoup !
1
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