Le jour où l’actualité a craché au visage de mon féminisme


Kalindi a plutôt mal vécu la cérémonie des César et autres actualités navrantes. Elle partage sa lassitude et sa colère, en espérant que demain soit un jour meilleur.

Le jour où l’actualité a craché au visage de mon féminisme

J’ai souvent l’impression que l’univers est contre moi. Comme si les éléments, les astres et les individus n’évoluaient qu’en fonction de ma personne.

Cette pensée égoïste me vient lors de journées où je cumule les emmerdes.

Un réveil en panne, une fuite dans les toilettes, l’oubli de vêtements dans une machine lancée 3 jours auparavant, un métro qui me passe sous le nez, le prochain qui n’arrive que 10 minutes plus tard ?

L’univers est contre moi, ça ne fait aucun doute !

Eh oui, quand je suis mal lunée, que j’ai les gonades à l’envers, j’ai une légère tendance à la paranoïa — à des échelles différentes bien sûr, selon le nombre d’heures de sommeil auxquelles j’ai eu droit.

L’actualité affligeante de la fin février 2020

Ce week-end, j’ai dormi 8h en 3 jours, et je suis fatiguée.

Toutefois, le fruit de mon exaspération, et mon impression de persécution, je ne la dois pas aujourd’hui à un fantasme égoïste qui consiste à penser que le monde tourne autour de mon nombril.

Ce matin, si je suis fatiguée et surtout en colère, c’est parce que l’actualité m’afflige.

Le César de Polanski, le cinéma français et ma nausée

Je me doutais bien que la cérémonie des César serait différente cette année.

Et pour cause : Roman Polanski, réalisateur franco-polonais du film J’Accuse, sur l’affaire Dreyfus, y a été nommé 12 fois.

Le problème ?

Ce réalisateur est un prédateur sexuel, un pédophile accusé de viols (notamment sur mineure) qui a fui la justice américaine.

Non content de l’avoir nommé plusieurs fois, l’Académie des César a sacré Polanski meilleur réalisateur, piétinant ce qui restait d’une décence désormais morte et enterrée, crachant à la gueule des victimes du prédateur, et du progrès féministe.

Écoeurée, Adele Haenel s’est levée et s’est cassée de la cérémonie, suivie de près notamment par Céline Sciamma, réalisatrice de Portrait de la jeune fille en feu.

Au sortir de la cérémonie, l’actrice — qui a accusé le réalisateur Christophe Ruggia en novembre dernier de l’avoir sexuellement abusée de ses 12 à ses 15 ans, devenant l’une des rares actrices françaises à oser mettre un coup de pied dans la fourmilière — a applaudi devant les journalistes en scandant « bravo la pédophilie ».

J’ai maté le replay des César en rentrant d’une teuf à 6h du matin, et j’ai ressenti ce genre de fatigue qui suit souvent les grandes déceptions. 

La fatigue de constater à quel point le milieu du cinéma français demeure stagnant, comme l’explique très bien Virginie Despentes dans sa tribune parue sur Libération.

La fatigue de voir perdurer la sacro-sainte distinction entre l’homme et l’artiste, même quand ledit artiste est un pédocriminel.

La fatigue et c’est là le pire, de n’être… pas surprise.

Parce que je le sais très bien, j’ai fini par l’apprendre : le moindre progrès, le moindre pas en avant se voit coupé dans son élan par une foultitude d’obstacles, et l’évolution vers un mieux est fucking lente.

Je suis donc trop cynique pour éprouver un quelconque étonnement. Aujourd’hui, plus rien ne me surprend. Même si aujourd’hui, je me sens étrangement en colère. Plus que d’habitude.

Greta Thunberg sexualisée par ses opposants, l’autre actu à vomir

Ce week-end du 29 février, dans l’actualité, une autre info à gerber a en effet créé l’indignation sur la Toile.

Une compagnie pétrolière (qui nie en bloc) serait à l’origine d’un logo illustrant une jeune femme en levrette en train de se faire tirer les nattes par un homme qui la pénètre. Sur ses reins est inscrit le prénom Greta.

Publiée par Michelle Lynn Narang sur Vendredi 28 février 2020

Ce visuel a été partagé sur Facebook par une Canadienne venant de l’Alberta (une province de l’Ouest du Canada).

Elle a exprimé son dégoût pour un tel « matériel promotionnel », représentant clairement Greta Thunberg, l’activiste mineure âgée de 17 ans, dans une situation sexuelle potentiellement non-consentie.

Well, well, well… on en est où sur le baromètre de la gerbe ?

Je suis féministe, et là je craque

Honnêtement, je crois n’avoir jamais déversé mon seum sur madmoiZelle, en tout cas pas quand il s’agit de féminisme (alors que s’il est question de ces enfoirés de corbeaux : oui).

D’abord parce qu’il est rare que j’en arrive à ce point de lassitude, ensuite parce que je pense qu’on n’ira vers du mieux qu’en y croyant très fort et en adoptant une attitude positive.

Mais voilà, il y a des jours comme ça où j’ai du mal à couver le monde d’un regard optimiste. Il y a des matins où se lover dans la colère semble plus instinctif.

Et ce matin, pour la toute première fois, impossible de trouver l’énergie nécessaire pour m’extraire de cette fatigue matinée de colère.

Colère que je trouve, ce qui n’arrange rien, tout à fait légitime.

D’habitude, je suis une féministe pédagogue et patiente

Avant d’arriver chez madmoiZelle il y a bientôt 3 ans, je ne m’étais jamais demandé si j’étais féministe.

Être une femme dans un monde d’hommes impliquait d’après moi de l’être forcément. Presque par nature.

Je n’avais jamais ressenti le besoin de me dire féministe, ni de défendre mes opinions auprès d’un public frileux voire carrément réfractaire.

Mes convictions, je les gardais la plupart du temps pour moi, et de toute manière le sujet de l’égalité n’arrivait que rarement sur la table, que ce soit avec ma famille, mes amies ou mes collègues, déjà très éveillées aux problématiques féministes.

Et puis en arrivant ici, je me suis rendu compte qu’en-dehors de ma confortable bulle, les gens n’étaient pas forcément tous aussi déconstruits.

En entendant les témoignages de mes collègues, en lisant ceux des lectrices, puis en vivant #MeToo, j’ai compris qu’il restait du pain sur la planche et qu’il était temps que moi aussi, je participe à un travail de pédagogie.

J’ai ainsi développé une patience que je ne me connaissais pas.

En soirées, lors de festivals et autres évènements lors desquels des gens (parfois encouragés par l’alcool) osent exprimer leur haine d’un féminisme dont ils ne connaissent souvent pas la définition, j’essaie d’expliquer les bases.

Et ce, sans jamais monter dans les tours, puisque dans l’imaginaire collectif, s’énerver signifie avoir tort.

Je m’étonne moi-même, tant le calme et la maîtrise de soi ne sont pas, d’ordinaire, des alliés sur lesquels je peux vraiment compter ! Mais quand il faut, il faut.

J’ai (presque) accepté que je ne convaincrai pas le monde entier

À force de pédagogie, et sans chercher à me lancer des fleurs, j’ai l’impression d’avoir fait progresser quelques mentalités, dans mon cercle étendu.

Je suis par exemple, après deux bonnes heures de discussion, parvenue à faire comprendre à un ancien date qu’il n’était ni correct ni légal d’échanger avec ses potes les nudes que des meufs leur envoyaient en privé.

Et la satisfaction d’avoir aidé quelqu’un à comprendre pourquoi une action n’est ni morale ni légale vaut laaaaaargement deux heures de discussion compliquée !

Seulement voilà, il n’est pas possible de rallier tout le monde à sa cause. C’est un constat évident, mais auquel il est parfois très douloureux de se heurter.

Aujourd’hui, je suis profondément lassée de constater que nombreux sont encore les domaines pour lesquels le chemin à parcourir vers l’égalité, le respect, la considération est LONG.

Je suis fatiguée de voir que les adversaires à ma cause ne semblent reculer devant rien, et surtout pas devant l’assassinat de la décence.

Mon premier épuisement féministe

Alors ouais, franchement aujourd’hui et POUR LA PREMIÈRE FOIS DE TOUTE MA VIE, j’ai envie de baisser les bras.

J’ai envie de rentrer chez moi sans ouvrir Instagram, Twitter, Facebook, sans aller sur Internet, sans allumer la télé, pour fermer les yeux, ne serait-ce que quelques heures, sur notre actualité morbide.

Parce qu’à force de ruminer, je finis par donner vie au cliché qui subsiste dans la tête de beaucoup d’individus : les féministes ne sont que des nanas amères et vénères qui aimeraient mordre les hommes à la jugulaire.

Et je ne veux pas incarner ce cliché.

Attention toutefois, je comprends très bien que la colère soit l’arme qu’ont choisi beaucoup d’activistes, lassées depuis longtemps par l’archaïsme et la misogynie de nos sociétés !

Mais je préfère pour ma part persister dans mon envie d’aborder le féminisme par le prisme de l’optimisme, comme le fait Esther Reporter dans ses excellentes vidéos YouTube :

Esther & madmoiZelle te parleront féminisme et optimisme gratuitement le 8 mars !

Je veux me réveiller demain avec mon énergie habituelle, pour défendre mes idées dans le calme et la pédagogie, sans céder aux sirènes non-productives de la colère ou de la violence.

Mais pour l’heure, c’est au-dessus de mes forces. Là, maintenant, tout de suite, j’ai mal à l’estomac d’avoir enragé tout le week-end.

Là, maintenant, tout de suite, et pour la première fois, moi aussi j’ai envie de me lever et de me casser, ce qui aurait un impact moyen, voire carrément nul sur le monde.

Alors rentrer chez moi et tout couper, en attendant le retour de ma foi en le progrès me semble encore être la meilleure solution.

Et j’ai eu envie de te raconter tout ça, douce lectrice, parce que je me dis que tu vis peut-être comme moi ton premier vrai épuisement féministe, et que ça aide de savoir qu’on ne vit pas quelque chose seule, pas vrai ?

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Kalindi Ramphul

Kalindi Ramphul


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Mélody_K

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